lundi 16 décembre 2013

Quelques réflexions sur l'unité de l'Eglise, à partir de la lecture de Gramsci



 (Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni philosophe, historien ou sociologue professionnel, ni théologien, ni même un habitué des auteurs et questions évoqués ci-dessous. Tout au plus un débutant et un amateur dans l'engagement religieux et politique, qui essaie de mettre sur le papier avec le plus de précision et d'extension possibles ses interrogations.Je présente à l'avance mes excuses pour les contre-sens et erreurs qui pourraient être découverts dans les lignes qui suivent, et suis le premier à penser que leur intérêt, si intérêt il y a, réside sans doute davantage dans les questions qu'elles posent que dans les réponses qu'elles y apportent.)

Par delà l'impact émotionnel que la polémique du mariage "pour tous" a eu sur moi, et que j'ai décrit ailleurs, la grande question que je me pose, en tant que catholique, à partir de ce qu'elle m'a appris et de ce qu'elle a changé en moi, est la suivante:

Comment concilier ma croyance en l'"Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique", dans les termes du Credo de Nicée-Constantinople, qui est pour moi, en tant que catholique, un objet de foi, avec le sentiment que son enseignement, et l'engagement de ses fidèles, sont de nos jours confisqués par des intérêts liés à des modes de vie hégémoniques, qui les déterminent en fonction du point de vue dominant de certaines classes sociales, de certaines cultures, de certaines origines et de certaines visions de la sexualité et des différences entre sexes?

La lecture de l'oeuvre d'Antonio Gramsci, que j'ai commencée afin de mieux comprendre la notion d'hégémonie, et dont je découvre les analyses sur l'Eglise catholique comme "bloc intellectuel", assurant une homogénéité, une cohésion socio-culturelle et un pouvoir d'imprégnation sur les masses, à la vision du monde des classes dirigeantes, me permet de détailler avec plus de précision ce que cette question recouvre pour moi, et qui ces derniers mois relevait davantage de la vague gêne que de la critique claire et articulée.

Je résumerai dans les lignes qui suivent, dans ses très grandes lignes, la pensée de Gramsci sur l'hégémonie (partie 1). Puis je lui emprunterai certains concepts qui me permettront de faire une lecture politique de l'engagement spectaculaire des catholiques en France l'an dernier, au travers de la Manif pour tous et ses diverses déclinaisons (partie 2). Enfin, à partir des conclusions provisoires de celle-ci, j'essaierai de formuler la conception historique et inclusive de l'unité de l'Eglise qui est la mienne ces derniers temps.

1) La fonction idéologique de l'Eglise dans l'analyse gramscienne:

Si Gramsci prend à bien des égards ses distances avec l'analyse marxiste classique du christianisme, telle qu'elle a été posée par Engels, il partage avec cette dernière la conviction que, d'un point de vue culturel, social et politique, il n'y a pas une seule Eglise catholique, mais une multiplicité de courants, parfois diamétralement opposés dans leur conception du monde, qui, même lorsqu'ils partagent une même soumission à la doctrine dominante, comprennent celle-ci de manière extrêmement hétérogène, suivant la situation socio-culturelle des catholiques concernés:

" Mais pour la religion aussi il faut distinguer critiquement. Toute religion, même la religion catholique (disons même surtout la religion catholique, si on pense à ses efforts pour sauvegarder son unité « superficielle », pour ne pas se fragmenter en églises nationales et en stratifications sociales) est en réalité une pluralité de religions distinctes et souvent contradictoires: il y a un catholicisme des paysans, un catholicisme des petits-bourgeois et des ouvriers de la ville, un catholicisme des femmes et un catholicisme des intellectuels lui aussi bigarré et dépourvu d'unité." (Antonio Gramsci, Cahiers de Prison, Notes critiques sur une tentative de «Manuel populaire de sociologie »[Notes appartenant au Cahier XVIII (11) écrit en 1932-33, sauf la note objection àl'empirisme] (M.S., pp. 119-166). p.187 l'édition des Cahiers de Prison en lien).
Il s'en distingue par son refus de réduire l'analyse dialectique de ces courants à des luttes d'intérêt d'ordre économique entre classes exploitantes et classes exploitées.

Pour Gramsci, le dispositif qui permet aux classes dirigeantes de se maintenir au pouvoir comporte deux aspects, méthodologiquement distincts mais organiquement liés: la société politique et la société civile. La société politique est l'ensemble des moyens de coercition dont elle dispose pour se faire: police, armée, mais également administration (la coercition ne repose pas nécessairement sur la violence physique). La société civile est l'"hégémonie qu'un groupe social exerce sur la société nationale dans son entier par le moyen d'organisations prétendument privées, comme l'église, les syndicats, les écoles etc." (Lettres de Prison, lettre 210, p. 114 de l'édition en lien).

Dans le cas d'une crise politique, ou d'une faible cohésion sociale, l'importance stratégique de la société politique est primordiale, et celle de la société civile faible. Dans des Etats où l'hégémonie culturelle de la classe dominante est fermement établie, Gramsci constate le rapport inverse. Plus un Etat est avancé, moins la classe dirigeante a besoin d'une coercition visible pour maintenir son pouvoir, la société civile, par la diffusion hégémonique au sein des différentes couches de la population de sa vision du monde , aidant à donner l'illusion à ces dernières que celle-ci et la seule possible, et celle qui défend le mieux leurs propres intérêts. C'est pourquoi, d'une part, pourquoi ce qui a été possible dans des pays où la société civile était "primitive" et "gélatineuse", comme la Russie en 1917, à savoir la prise de pouvoir à la faveur d'une crise et du renversement de la société politique, ne l'est pas pas dans d'autre où l'hégémonie culturelle de la lasse dirigeante est plus affermie, comme les pays d'Europe de l'Ouest, les classes exploitées étant les premières à ne pas vouloir du renversement de pouvoir:

"La même réduction doit être faite dans l'art et la science politiques au moins en ce qui concerne les États les plus avancés, où la « société civile » est devenue une structure très complexe et résistante aux « irruptions » catastrophiques de l'élément économique immédiat (crises, dépressions, etc.) : les superstructures de la société civile sont comme le système des tranchées dans la guerre moderne. De même qu'il arrivait, au cours de cette dernière guerre, qu'une attaque acharnée d'artillerie donnât l'impression d'avoir détruit tout le système défensif adverse, mais n'en avait détruit en fait que la surface extérieure et que, lorsque venait le moment d'attaquer et d'avancer, les assaillants se trouvaient en face d'une ligne défensive encore efficace, ainsi en est-il dans la politique pendant les grandes crises économiques ; et ce n'est pas parce qu'il y a crise que les troupes d'assaut s'organisent avec une rapidité foudroyante dans le temps et dans l'espace, encore moins acquièrent-elles un esprit agressif ; réciproquement, ceux qui subissent l'assaut ne se démoralisent pas, n'abandonnent pas leurs défenses, poursuivent la lutte dans les décombres et ne perdent pas confiance dans leur propre force ni dans leur avenir." (Cahiers de Prison, "Lutte politique et guerre militaire", p. 84 de l'édition en lien).
" En Orient, l'État étant tout, la société civile était primitive et gélatineuse ; en Occident, entre État et société civile, il y avait un juste rapport et dans un État branlant on découvrait aussitôt une robuste structure de la société civile. l'État n'était qu'une tranchée avancée, derrière laquelle se trouvait une robuste chaîne de forteresses et de casemates ; plus ou moins d'un État à l'autre, s'entend, mais c'est justement ce qui demandait une attentive reconnaissance de caractère national." (idem, p.86).
Et pourquoi, d'autre part, les Etats communistes du 20ème siècle, qui ont réussi à prendre le pouvoir de la société politique, mais ont échoué à développer une nouvelle société civile, une nouvelle conception du monde hégémonique qui ferait trouver désirables ou du moins "évidentes" par l'ensemble de la population ses nouvelles conditions d'existence, n'ont pu se maintenir, quand ils se sont maintenus, que par la coercition, la faute en partie à une conception trop économiste et politique de la lutte des classes.

Contrairement à l'idéologie telle que théorisée par Marx et Engels, le contenu et la forme de la vision du monde hégémonique que la société civile diffuse, maintient et entretient ne sont pas d'un seul tenant, mais adoptent des manifestations variées suivant les couches de la population où elles prolifèrent, et leur fonction dans l'économie socioculturelle. A son plus haut niveau de conception, la vision du monde hégémonique est élaborée, approfondie et organisée par une couche sociale d'intellectuels professionnels, au moyen de la recherche et de l'enseignement dans la philosophie, les sciences, etc.

"Lorsque l'on distingue intellectuels et non-intellectuels, on ne se réfère en réalité qu'à la fonction sociale immédiate de la catégorie professionnelle des intellectuels, c'est-à-dire que l'on tient compte de la direction dans laquelle s'exerce le poids le plus fort de l'activité professionnelle spécifique : dans l'élaboration intellectuelle ou dans l'effort musculaire et nerveux. Cela signifie que, si l'on peut parler d'intellectuels, on ne peut pas parler de non-intellectuels, car les non-intellectuels n'existent pas. Mais le rapport lui-même entre l'effort d'élaboration intellectuel-cérébral et l'effort musculaire- nerveux n'est pas toujours égal, aussi a-t-on divers degrés de l'activité intellectuellspécifique. Il n'existe pas d'activité humaine dont on puisse exclure toute intervention intellectuelle, on ne peut séparer l'homo faber de l'homo sapiens 1. Chaque homme, enfin, en dehors de sa profession, exerce une quelconque activité intellectuelle, il est un « philosophe », un artiste, un homme de goût, il participe à une conception du monde, il a une ligne de conduite morale consciente, donc il contribue à soutenir ou à modifier une conception du monde, c'est-à-dire à faire naître de nouveaux modes de penser. [...]

Ainsi se forment historiquement des catégories spécialisées par l'exercice de la fonction intellectuelle, elles se forment en connexion avec tous les groupes sociaux, mais spécialement avec les groupes sociaux les plus importants et subissent une élaboration plus étendue et plus complexe en étroit rapport avec le groupe social dominant. Un des traits caractéristiques les plus importants de chaque groupe qui cherche à atteindre le pouvoir est la lutte qu'il mène pour assimiler et conquérir « idéologiquement» les intellectuels traditionnels, assimilation et conquête qui sont d'autant plus rapides et efficaces que ce groupe donné élabore davantage, en même temps, ses intellectuels organiques. [...]

Il faut remarquer que, dans la réalité concrète, la formation de couches intellectuelles ne se produit pas sur un terrain démocratique abstrait, mais selon des processus historiques traditionnels très concrets. Il s'est formé des couches sociales qui, traditionnellement, « produisent » des intellectuels et ce sont ces mêmes couches qui d'habitude se sont spécialisées dans « l'épargne », c'est-à-dire la petite et moyenne bourgeoisie terrienne et certaines couches de la petite et moyenne bourgeoisie des villes. La distribution différente des divers types d'écoles (classiques et professionnelles) sur le territoire « économique », et les aspirations différentes des diverses catégories de ces couches sociales déterminent la production des diverses branches de spécialisation intellectuelle, ou leur donnent leur forme. Ainsi en Italie la bourgeoisie rurale produit surtout des fonctionnaires d'État et des gens de professions libérales, tandis que la bourgeoisie citadine produit des techniciens pour l'industrie : c'est pourquoi l'Italie septentrionale produit surtout des techniciens alors que l'Italie méridionale alimente plus spécialement les corps des fonctionnaires et des professions libérales." (Cahiers de prison, "La formation des intellectuels", p.131 à 133 de l'édition en lien).
Cette vision du monde, dont les systèmes philosophiques, les théories scientifiques, etc. qui correspondent aux idées de la classe fondamentale, sont la  version la plus aboutie, est présente, de manière beaucoup plus diffuse, mais aussi beaucoup plus large, à tous les niveaux de la société civile, sous la forme du "sens commun", qui est l'agrégat des pensées, opinions et croyances qui la reflètent à des degrés moins élaborés :

" le « sens commun », c'est-à-dire [...] la conception populaire traditionnelle du monde, ce qu'on appelle, de façon plus terre-à terre, « instinct », et qui n'est lui-même qu'une acquisition historique primitive et élémentaire". (idem, p. 120).
Enfin, plus diffus encore et moins élaboré que le sens commun, le folklore est la sédimentation de conceptions traditionnelles et/ou primitives du monde qui subsistent dans la culture populaire:

" L'école, par son enseignement, lutte contre le folklore, contre toutes les sédimentations traditionnelles de conceptions du monde pour répandre une conception plus moderne dont les éléments primitifs et fondamentaux sont fournis par l'apprentissage". (idem, p.144).
Le projet politique de Gramsci, qui n'est pas en lui-même l'objet de ce billet, mais que je rappelle pour clore ce court survol de sa pensée, réside dans la formation d'une nouvelle couche sociale d'intellectuels, organique avec les classes exploitées, qui va permettre l'élaboration d'une nouvelle hégémonie, fondée sur la philosophie de la praxis, et les éléments de "bon sens" contenu à l'état diffus dans le "sens commun" et le folklore":

" « Il faut détruire le préjugé fort répandu selon lequel la philosophie serait quelque chose de très difficile, étant donné qu’elle est l’activité intellectuelle propre d’une catégorie de savants spécialisés ou de philosophes professionnels et faiseurs de systèmes. Il faut donc démontrer au préalable que tous les hommes sont « philosophes », en définissant les limites et les caractères de cette « philosophie spontanée » qui est celle de « tout le monde », autrement dit de la philosophie qui est contenue : 1) dans le langage même, lequel est un ensemble de notions et de concepts déterminés, et non pas seulement un ensemble de mots grammaticalement vides de contenu; 2) dans le sens commun et le bon sens; 3) dans la religion populaire, et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, d’opinions, de façons de voir et d’agir, qui se manifestent dans ce qu’on appelle généralement le « folklore ». « 10»
  Par conséquent la philosophie, selon cette définition, est le guide de l’homme pour la pratique théorique et pratique,  et la philosophie spontanée des masses est une mêlé du langage, le sens commun, le bon sens, la religion populaire, et le folklore, tous ces éléments peuvent entrer dans le domaine du folklore, parce qu’il y a une possibilité  de transférer ces éléments de son état propre aux états des éléments proches, et il n’y a pas de cas brut, donc il y a des éléments de la religion populaire dans le sens commun, et le sens commun a une influence efficace sur le folklore.
  Bien que «  tous les hommes soient des philosophes », les masses ont leur philosophie propre: cette culture est adorable à lui, il la prend par l’amour et sérieusement, il a écrit à sa belle sœur Tatiana, le 19 mars 1927 :
  «  J’ai pensé jusqu’ici à quatre sujets, et cela déjà un indice que je n’arrive pas à me recueillir », «  Au fond, à y regarder de près, il y a une certaine homogénéité entre ces quatre sujets : l’esprit populaire créateur. » « 11 »
Gramsci parle de l’« esprit populaire créateur »,  et de la moralité des masses et du bon sens, mais il parle précisément de la culture populaire en vue de parler des masses cultivées, parce que la culture des masses est l’élément principal de ce projet,  sinon  cette culture rend partie de la culture dominante" ("La culture populaire de la la politique d'Antonio Gramsci" par Anas Faour)

Quoiqu'il considère que la doctrine de l'Eglise catholique contribue à l'hégémonie de la classe fondamentale, Gramsci est clairement fasciné par la manière dont celle-ci a réussi à faire coexister en son sein des conceptions du monde très diverses dans les faits, sous couvert d'"unité":

"Mais maintenant se pose le problème fondamental de toute conception du monde, de toute philosophie qui est devenue un mouvement culturel, une « religion », une « foi », c'est-à-dire qui a produit une activité pratique et une volonté et qui se trouve contenue dans ces dernières comme « prémisse » théorique implicite (une « idéologie », pourrait-on dire, si au terme « idéologie » on donne justement le sens le plus élevé d'une conception du monde qui se manifeste implicitement dans l'art, dans le droit, dans l'activité économique, dans toutes les manifestations de la vie individuelle et collective). En d'autres termes, le problème qui se pose est de conserver l'unité idéologique dans tout le bloc social qui, précisément par cette idéologie déterminée est cimenté et unifié. La force des religions et surtout de l’Église catholique a consisté et consiste en ce qu'elles sentent énergiquement la nécessité de l'union doctrinale de toute la masse « religieuse » et qu'elles luttent afin que les couches intellectuellement supérieures ne se détachent pas des couches inférieures. L'Église romaine a toujours été la plus tenace dans la lutte visant à empêcher que se forment officiellement deux religions, celle des intellectuels et celle des « âmes simples ». Cette lutte n'a pas été sans graves inconvénients pour l’Église elle-même, mais ces inconvénients sont liés au processus historique qui transforme toute la société civile et qui, en bloc, contient une critique corrosive des religions ; ce qui rehausse d'autant la capacité organisatrice du clergé dans le domaine de la culture et le rapport abstraitement rationnel et juste que dans sa sphère, l’Église a su établir entre les intellectuels et les « simples ». Les jésuites ont été indubitablement les plus grands artisans de cet équilibre et pour le conserver, ils ont imprimé à l’Église un mouvement progressif qui tend à donner satisfaction aux exigences de la science et de la philosophie, mais avec un rythme si lent et méthodique que les mutations ne sont pas perçues par la masse des « simples » bien qu'elles paraissent « révolutionnaires » et démagogiques aux intégristes » ." (Cahiers de Prison, p.75).
 Si je ne partage pas à son niveau essentiel la conception du monde de Gramsci, qui oppose à la vision du monde "rétrograde" de l'Eglise celle de la philosophie de la praxis (nonobstant la rumeur de sa conversion peu avant sa mort), et que j'essaie de me situer dans une critique interne au point de vue de l'Eglise, afin de distinguer entre les aspects de son discours liés à une forme hégémonique de pensée et d'"unité "superficielle"", et ceux qui me paraissent germes d'Esprit et d'Unité, je vais reprendre dans la partie suivante certains aspects de son analyse, qui me paraissent éclairants, pour comprendre ce qui se joue, sur les plans culturel et politique, dans l'Eglise catholique aujourd'hui en France, en particulier à partir de la Manif pour tous et de ses épiphénomènes, et tout ce que cela m'inspire dans ma réflexion sur l'unité de l'Eglise.

2) De quelle Eglise la Manif pour tous est-elle le nom ?

Une interprétation ,à mon avis fausse, de la signification politique et culturelle de la Manif pour tous, mais populaire chez certains de ses opposants, y voit la victoire idéologique au sein des catholiques français du versant "intégriste" de l'Eglise.

Ayant vécu, par les réseaux sociaux, au jour le jour quoique de manière assez extérieure, cette mobilisation, je suis au contraire frappé par la main-mise particulièrement importante des catholiques dits "modérés", ceux qui en 2011 étaient qualifiés par Civitas et ses émules de "mous" et de "bisounours", dans son organisation, la mise au point et la diffusion de son discours.

Ainsi les organisateurs de la Manif pour Tous ont-ils pris grand soin de s'appuyer sur des arguments d'apparence non religieuse, et d'éviter le recours à des notions trop connotés telles que la "loi naturelle". Ils ont souligné les convergences de leur vue avec des factions intellectuelles qui semblent se situer hors du périmètre de l'Eglise: des psychanalystes, des juristes, des philosophes de gauche comme Sylviane Agacinski.  Ils ont avec très grand soin court-circuité Civitas, et son évidente ambition de fédérer le mécontentement des jeunes catholiques à l'égard des évolutions sociales et sociétales: en organisant un contre projet sur le long terme, en refusant de défiler côte à côte, en appelant , pour certains soutiens de ce qui allait devenir la MPT , à ne pas défiler avec ce réseau. La Manif pour Tous a bénéficié du soutien explicite de l'ensemble, ou quasiment des évêques, a commencé par Mgr. Vingt-Trois, en délicatesse depuis fort longtemps avec les sphères traditionalistes de l'Eglise. Dans les soutiens de la première heure, on trouve des journalistes de La Vie ou La Croix, des journaux peu connus pour leur orientation réactionnaire, ou encore ces mêmes blogueurs "cathomous" (la majorité des habitués de la "fasm", en particulier) qui s'indignaient l'année précédente des excès de Civitas, et ironisaient depuis plus longtemps encore sur les excès verbaux du Salon Beige, de Perepiscopus et autres. Enfin, si beaucoup de catholiques traditionalistes se sont rangés aux côtés de la MPT, il est clair que les bisbilles qui ont ont précédé et accompagné la manifestation du 24 mars 2013 et l'émergence dans les jours qui ont suivi du "Printemps Français", qui pour le coup retrouve les accents intransigents des milieux tradis, sans s'y réduire tout à fait, témoignent du malaise de ces derniers vis-à-vis de l'esprit de la Manif pour Tous, dans lequel ils ont manifestement du mal à se reconnaitre (les divergences demeurant malgré le départ de Frigide Barjot, je doute que les travers de sa personnalité et de son discours aient joué un rôle si central que ça, quoique peut-être canalisateur au début).

La Manif pour tous est donc, fondamentalement, l'expression d'un mécontentement qui est celui des catholiques "modérés", ni traditionalistes, ni progressistes, mais de centre droit et de centre gauche.

La critique sociologique de l'Eglise développée par Gramsci dans ses Cahiers de Prison me parait pouvoir fournir des éléments d'analyse intéressants sur ce rôle clé des "modérés" dans la contestation catholique, de l'an dernier, qui de sociétale, est rapidement devenu politique et sociale (on le voit cette année avec le recadrage des revendications contre les taxations nouvelles et la réforme des rythmes scolaires):

"Une autre différence est que Gramsci prend en compte aussi les différenciations qui se manifestent au sein d’une même religion sur la base d’orientations idéologiques non réductibles au conflit entre les classes : il s’insurge contre la tendance à «trouver, pour chaque lutte idéologique qui s’est déroulée à l’intérieur de l’Église une explication immédiate, primaire, dans la structure». Par exemple, l’existence de courants modernistes, jésuitiques ou intégristes au sein de l’Église catholique, ne saurait être expliquée directement en termes économiques ou sociaux. Les premiers, une sorte de «gauche» de l’Église, favorable à la démocratie et même, parfois, au socialisme modéré, ont crée la démocratie chrétienne ; les derniers, partisans de la monarchie, se réclamant du Pape Pie X, ont fondé le Centre catholique en Italie et l’Action française; quand aux jésuites, ils forment le «centre» qui contrôle l’appareil de l’Église et le Vatican (notamment avec Pie XI), et dont l’influence sociale s’exerce à travers l’Action Catholique et l’appareil scolaire catholique. Gramsci reconnaît aux  jésuites un rôle décisif comme facteur d’équilibre au sein de l’Église, agissant pour neutraliser les deux tendances plus radicales, et pour adapter, de forme «moléculaire», la culture catholique aux défis de la modernité. Il est intéressant de noter que la revue de la Compagnie de Jésus, Civilita Cattolica, était la principale source d’information sur l’Église pour Gramsci dans la prison. Dans différentes notes il examine comment le Vatican, soutenu par les jésuites, a mené la bataille d’abord contre les modernistes, avec l’encyclique Pascendi, pour ensuite s’attaquer aux intégristes de l’Action française, et imposer la réconciliation avec la République." (Michael Löwy, "Marxisme et religion: Antonio Gramsci").
"Catholiques intégraux [integrali (intégraux) ou integralisti (intégristes)], jésuites, modernistes sont, écrit Gramsci, « les trois tendances "organiques" du catholicisme, autrement dit les forces qui se disputent l'hégémonie dans l’Église romaine » (Mach., p. 266). Gramsci se propose de faire une bibliographie sur la question. « D'après ce qu'on peut noter dans Civiltà cattolica [Civilisation catholique], il semble que Fede e Ragione [Foi et Raison] soit aujourd'hui la revue la plus importante des catholiques « intégristes>. Voir quels en sont les principaux collaborateurs et sur quels points elle se heurte aux jésuites : s'il s'agit de points concernant la foi, la morale, la politi­que, etc. Les « intégristes » ont des positions fortes dans l'ensemble de certains ordres religieux rivaux des jésuites (dominicains, franciscains) ; il faut se rappeler que les jésuites ne sont pas eux non plus homogènes : le cardinal Billot, intégriste intransigeant au point de renoncer à la pourpre, était jésuite, et jésuites furent aussi quelques modernistes qui firent du bruit comme Tyrrel. » Gramsci rappela la fortune des « intégristes » sous le pape Pie X qui condamna le modernisme, et leur organisation en une véritable association secrète. Pie XI, au contraire, est défini comme « le 
pape des jésuites » : par sa lutte contre l'Action française, Pie XI entend « limiter l'importance des catholiques « intégristes », ouvertement réactionnaires, et qui rendent à peu près impossible l'organisation en France d'une forte Action catholique et d'un parti démocrate-populaire capable de faire concurrence aux radicaux, sans toutefois les attaquer de front. La lutte contre le modernisme avait trop déséquilibré à droite le catholicisme, aussi est-il nécessaire de le « centrer » sur les jésuites, autrement dit lui redonner une forme politique ductile, sans raideur doctrinaire, lui offrir une grande liberté de manœuvre, etc. ; Pie XI est vraiment le pape des jésuites. »" (Cahiers de Prison, p.75, note 21).

Du point de vue de Gramsci, toute l'efficacité de l'Eglise catholique en tant que bloc social hégémonique repose sur sa capacité à imposer une unité de surface aux différents courants qui la composent (intellectuels/"simples", modernistes "jésuites", intégristes) au moyen de deux outils: la discipline, qui tient en respect les intellectuels dissidents, et une forme lente de progressisme, qui suit les évolutions de la société suffisamment rapidement pour ne pas décrocher, mais pas assez pour que les changements qu'elle imprime de ce fait à sa doctrine deviennent visibles:

"Le rapport entre philosophie « supérieure » et sens commun est assuré par la « po­li­tique », de même qu'est assuré par la politique le rapport entre le catholicisme des in­tel­lectuels et celui des « simples ». Les différences dans les deux cas sont toutefois fondamentales. Que l’Église ait à affronter un problème des « simples », signifie jus­te­ment qu'il y a eu rupture dans la communauté des fidèles, rupture à laquelle on ne peut remédier en élevant les « simples » au niveau des intellectuels (l’Église ne se pro­po­se même pas cette tâche, idéalement et économiquement bien au-dessus de ses for­ces actuelles) mais en faisant peser une discipline de fer sur les intellectuels afin qu'ils n'outrepassent pas certaines limites dans la distinction et ne la rendent pas catas­tro­phique et irréparable. Dans le passé, ces « ruptures » dans la communauté des fidè­les trouvaient remède dans de forts mouvements de masse qui déterminaient la forma­tion de nouveaux ordres religieux - ou étaient résumés dans cette formation - autour de fortes personnalités (saint Dominique, saint François).

 Mais la Contre-Réforme  a stérilisé ce pullulement de forces populaires : la Com­pa­gnie de Jésus est le dernier grand ordre religieux, d'origine réactionnaire et autori­tai­re, possédant un caractère répressif et « diplomatique », qui a marqué par sa nais­san­ce le durcissement de l'organisme catholique. Les nouveaux ordres qui ont surgi après ont une très faible signification « religieuse » et une grande signification « dis­ci­­pli­naire » sur la masse des fidèles, ce sont des ramifications et des tentacules de la Compa­gnie de Jésus, ou ils le sont devenus, instruments de « résistance » pour con­ser­ver les positions politiques acquises, et non forces rénovatrices de développement. Le catholicisme est devenu « jésuitisme ». Le modernisme n'a pas créé d' « ordre reli­gieux », mais un parti politique, la démocratie chrétienne."
S'il me semble, d'une part, que Gramsci exagère le rôle idéologique et l'influence de la Compagnie de Jésus au sein de l'Eglise (et qu'il oublie sa suppression temporaire), et s'il est certain, d'autre part, que les jésuites ont énormément changé depuis le milieu du vingtième siècle et ne jouent plus depuis bien longtemps cette fonction de "résistants" idéologiques qui était la leur à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, on constate que plusieurs décennies avant le Concile Vatican II, on observait déjà cette partition tripartite des catholiques en trois blocs idéologiques: l'un social et progressiste, le second intransigeant et réactionnaire, et le troisième partisan du statu quo et de la "cohérence", une fracture dans la conception de ce que sont ou devraient être la foi et l'Eglise, que d'aucuns ramènent trop souvent au dernier Concile. On constate également que si cette tripartition demeure, les contenus qu'elle délimite  glissent avec le temps vers la droite, et qu'ainsi ce qui était la position "moderniste", du bloc d'ouverture, la promotion de la "démocratie chrétienne", est actuellement défendue par celui du statu quo, "jésuitique" au sens de Gramsci. Ce qui signifie que le centre de gravité doctrinal de l'Eglise, souvent présenté comme intangible et "constant", change avec le temps et les évolutions sociales et intellectuelles.

A partir de ce constat, il me semble possible de mettre en évidence ce qui me parait constituer plusieurs illusions récurrentes dans l'esprit des catholiques d'aujourd'hui. Les traditionalistes décèlent la cause des changements dans l'Eglise et de leur marginalisation dans une crise ou une série de crises, alors que ces évolutions qu'ils déplorent en elle ne sont pas accidentelles mais structurelles. Les aspects idéaux de l'Eglise dont ils se réclament n'ont jamais, à mon sens, atteint cet équilibre et cette solidité doctrinale et spirituelle  qu'ils semblent leur attribuer. Les progressistes lisent dans leur échec à réformer en profondeur l'Eglise la main-mise des réactionnaires, alors que ceux-ci n'ont jamais cessé de reculer ou presque, et elle de se réformer,et que là encore la lenteur de l'Eglise à changer n'est pas conjoncturelle ni politique au sens de l'action d'une poignée de dirigeants, mais structurelle: la manière dont elle conçoit son unité et celle de la transmission du dépôt de la foi l'empêche, et de se figer sur une doctrine "éternelle" ou même "constante", et d'accompagner en temps réel les évolutions sociales et culturelles des pays où la société civile est la plus développée. Les modérés pensent faire preuve de "cohérence", en refusant de tirer dans un sens ou dans l'autre de l'Histoire, vers le futur ou vers le passé, mais ce qu'ils tiennent pour la substantifique moelle de l'enseignement de l'Eglise n'est là encore qu'un point fixe dans le temps, la Vérité des traditionalistes de demain et l'incohérence des modérés à venir. Refusant d'idolâtrer et le passé, et le futur, ils transfèrent cette adulation non pas vers un noyau de vérité et de cohérence atemporel, mais vers le présent de l'Eglise. L'enseignement "constant" de l'Eglise sur l'homosexualité la condamnait, avec Saint Paul, comme une "infamie", menant ses auteurs à la damnation. Aujourd'hui, elle préfère parler de "conduites objectivement désordonnées", d'"actes intrinsèquement désordonnés", et de "blessures". Difficile de croire, sauf à s'aveugler délibérément, que c'est la même chose. De même, ils espèrent "dépasser" les tensions entre intégristes et progressistes, mais leur dynamique est organiquement liée à la leur, en tant que point d'équilibre de l'Eglise qui lui permet de faire survivre son unité de façade à ses contradictions et aux factions qui l'agitent et la font vivre, mais en même temps mourir à petits feux.

Pour une Eglise qui est née de la Croix, "scandale pour les juifs, folie pour les païens", et dont certains expliquent les dérives réelles ou supposées par le "l'obscurantisme" et le caractère "irrationnel", je suis toujours frappé de voir à quelle point la "doctrine", au sens le plus intellectuel, le plus philosophique et le plus technique qui soit, y tient une importance centrale, et à mon sens quelque peu disproportionnée.

En ce sens, il me parait éclairant de souligner le rôle crucial de la couche sociale d'intellectuels qui lui est propre, telle que Gramsci la décrit, dans le maintien de sa cohésion et de sa cohérence interne, en tant que bloc social, et dans son pouvoir de résistance à l'Histoire et aux inévitables crises qui l'accompagnent:

"Mais chaque groupe social « essentiel », au moment où il émerge à la surface de l'histoire, venant de la précédente structure économique dont il exprime un de ses développements, a trouvé, du moins dans l'histoire telle qu'elle s'est déroulée
jusqu'à ce jour, des catégories d'intellectuels qui existaient avant lui et qui, de plus, appa­raissaient comme les représentants d'une continuité historique que n'avaient même pas interrompue les changements les plus compliqués et les plus radicaux des formes sociales et politiques.

La plus typique de ces catégories intellectuelles est celle des ecclésiastiques, qui monopolisèrent pendant longtemps (tout au long d'une phase historique qui est même caractérisée en partie par ce monopole) certains services importants : l'idéologie reli­gieuse, c'est-à-dire la philosophie et la science de l'époque, avec l'école, l'instruc­tion, la morale, la justice, la bienfaisance, l'assistance, etc. La catégorie des ecclésias­tiques peut être considérée comme la catégorie intellectuelle organiquement liée à l'aristo­cratie foncière : elle était assimilée juridiquement à l'aristocratie, avec laquelle elle par­tageait l'exercice de la propriété féodale de la terre et l'usage des privilèges d'État liés à la propriété. Mais ce monopole des superstructures de la part des ecclé­siastiques n'a pas été exercé sans luttes et sans restrictions, aussi a-t-on vu naître, sous diverses formes (à rechercher et étudier de façon concrète) d'autres catégories, favorisées et développées par le renforcement du pouvoir central du monarque, jusqu'à l'absolutisme. Ainsi s'est formée peu à peu l'aristocratie de robe, avec ses privilèges particuliers, une couche d'administrateurs, etc., savants, théoriciens, philo­sophes non ecclésiastiques, etc.
Comme ces diverses catégories d'intellectuels traditionnels éprouvent, avec un « esprit de corps » le sentiment de leur continuité historique ininterrompue et de leur qualification, ils se situent eux-mêmes comme autonomes et indépendants du groupe social dominant."(Cahiers de Prison, p.129).
Il ne s'agit d'ailleurs pas nécessairement d'ecclésiastiques, mais également d'universitaires catholiques, de cadres, etc. Il convient cependant de remarquer que les échelons les plus élevés de la hiérarchie catholique sont généralement issus de ces rangs, de même que leurs conseillers et experts. Or, comme Gramsci le souligne dans un passage cité plus haut, la formation et l'émergence des intellectuels n'intervient pas dans un "espace démocratique abstrait", mais suivant des conditions historiques, sociales et culturelles déterminées. Il s'ensuit également que ces intellectuels catholiques ne sont pas de purs esprits, mais sont issus de certaines origines et de certains milieux qui influent au moins un peu sur leur conception du monde, et que le contenu de la théologie catholique et de ses conséquences sur l'enseignement de l'Eglise, est au moins un petit peu déterminé historiquement. Cela ne rend pas ce dernier faux ou sans valeur, très loin de là, mais jette un soupçon sur la caractère universel et quasi intangible attribué à la doctrine de l'Eglise. D'autant que si la foi catholique est très largement distribuée dans l'ensemble des couches sociales, la religion des intellectuels y pèse de manière toute spécifique, par le pouvoir d'influence qu'elle va avoir sur la religion des "simples", des esthètes, des pasteurs, etc., par l'intermédiaire du poids de la théologie dans l'élaboration l'enseignement du Magistère, et par le poids de la doctrine et de l'autorité.

Un exemple actuel que je trouve frappant: si les blogueurs catholiques (et j'inclus mon propre cas dans les analyses qui viennent) ne sont pas nécessairement des "intellectuels" au sens universitaire, et fonctionnent à un niveau plus limité, la plupart sont proches de celle-ci. On y trouve une proportion très importante d'enseignants, de cadres supérieurs, de professions libérales, de journalistes... Une part très conséquente de leur rang correspond à la couche sociale des intellectuels au sens gramscien du terme. Et à une certaine conception du monde, et à une certaine expérience de celui-ci, qui n'est pas forcément celle d'autres couches sociales. Et cela vaut pour leur regard sur la culture, sur le couple et la vie familiale, sur la sexualité, etc. Ils témoignent , et réfléchissent à partir, d'une somme d'expériences qui ne reflètent pas la totalité de celles existant dans le tissu social. A ce titre, et quelque soient notre bonne foi et notre rigueur, nous tendons tous à raisonner, moi le premier, comme si les situations qui nous sont habituelles, sont les conditions normales, voire universelles, de la vie en société. Les blogueurs catholiques, de même finalement que la majorité apparente de l'Eglise catholique en France, défendent finalement moins des principes intangibles qu'une certaine conception du monde, qui correspond à ce que les intellectuels, ou assimilés, de l'Eglise, sa couche sociale la plus élevée, trouve habituel et considère comme "normal", qui est de nature historique avant d'être principielle, et qui ne découle pas directement de la vie de foi ni d'un mûrissement de la méditation des Ecritures, mais est médiatisée par une intellectualisation de ces dernières, sur la base de conditions, sociales, culturelles et historiques données. Religion du Livre, la foi catholique tend à se faire religion du livre. De Proclamation du Verbe, elle devient proclamation du verbe.

 A ce titre, la doctrine finit par prédominer chez certains sur le discernement à partir des situations particulières, ou même la lettre des Evangiles. Cela fait longtemps que les catholiques admettent qu'on applique les méthodes de la critique historique à la lecture des Evangiles et des autres textes de la Bible. Par contre, il est très difficile de faire de même sur la Doctrine sociale de l'Eglise ou sur la sexualité, ou alors sur des évolutions temporelles très larges, sur plusieurs siècles ou millénaires (un article récent de La Croix sur l'homosexualité dans l'Eglise commence en soulignant l'erreur de prendre pour argent comptant les condamnations bibliques de l'homosexualité, et continue en estimant, contre toute évidence, qu'il n'est pas nécessaire de changer la doctrine actuelle sur l'homosexualité pour améliorer la situation des homosexuels catholiques) . J'ai été très frappé ces derniers mois de la manière dont divers jeunes catholiques disqualifient systématiquement les critiques contre l'enseignement actuel de l'Eglise, par exemple en matière de sexualité, mêmes lorsqu'elles paraissent évangéliquement fondées, en cherchant à prendre leurs contradicteurs en faute sur des subtilités théologiques (que l'homosexualité soit tenue pour un "péché" ou un "désordre", est-ce que cela change vraiment le fond du problème?), ou à jouer la cohérence interne de la doctrine contre ses conséquences réelles sur les personnes. Ainsi, j'ai été quelque peu perturbé de voir un blogueur catholique s'amuser à dresser sur twitter un florilège des approximations et des erreurs théologiques contenues dans des commentaires de mon dernier billet, pour, m'a-t-il semblé, s'en moquer, comme si cela primait sur la souffrance et l'incompréhension exprimées par les commentateurs quant au discours de l'Eglise et aux esquives de la MPT sur la question de la perception de l'homosexualité dans les milieux catholiques.

Pour revenir à la MPT et boucler la boucle de cette deuxième partie, je voudrais revenir sur le point suivant: certains observateurs et critiques se sont étonnés de voir une détermination et une mobilisation si spectaculaires, par rapport à d'autres combats qui sont aussi importants pour l'Eglise et où les problèmes abondent. Ainsi, la justice sociale, la pauvreté, les problèmes de logements, etc. Il a été répondu, non sans justesse, que beaucoup de manifestants sont également profondément engagés dans ces causes, de même que l'Eglise, que l'un n'empêche pas l'autre, et que l'enseignement social et sociétal de l'Eglise forme un tout cohérent. Il a également été objecté que ces problèmes, certes graves, ne sont pas nouveaux et perdurent. Alors que la loi Taubira apporterait une nouveauté irréversible, un basculement sociétal qui rendrait la mobilisation particulièrement urgente.

Mais il me semble discerner une cause plus profonde à cet emballement, typiquement "modéré", des catholiques français (au delà des causes conjoncturelles qui font que la légalisation du mariage gay a fait beaucoup plus débat en France que dans d'autres pays traditionnellement catholiques). La pauvreté, l'exclusion, les problèmes de logement sont tenus par l'ensemble des catholiques, tous blocs confondus, comme un scandale. Mais cela ne remet pas en cause leur conception du monde. La doctrine de l'Eglise condamne ces maux, avec sincérité et, souvent, dévouement et courage de la part de ses autorités, mais elle ne nie pas qu'ils existent. Elle accepte ce fait, tout en en combattant ses causes. Alors que les implications des études de genre sur la perception des différences de sexes et d'orientations sexuelles, celles familiales de la loi Taubira, remettent directement en cause certains de ses fondamentaux. Elles ébranlent sa cohérence et sa légitimité intellectuelles, et non seulement le désir de justice des catholiques. A ce titre, compte-tenu du caractère hégémonique de certains aspects de la Doctrine catholique, la crise est beaucoup plus profonde, et se résorbera soit par l'invalidation de la loi, soit, beaucoup plus probablement, par une réélaboration doctrinale sur le long terme, qui intègrera l'air de rien les nouvelles conceptions sur la sexualité et la famille, comme l'Eglise fait depuis des siècles.

Gramsci exprime cette influence d'intérêts hégémonique dans l'engagement social et politique de l'Eglise dans les termes suivants certes très (et excessivement) durs (dureté en partie motivée par le ralliement de l'Eglise italienne de son temps au Concordat de l'Etat fasciste de Mussolini):

"Pour bien comprendre la position de l’Eglise dans la société moderne, il faut comprendre que celle-ci est disposée à lutter seulement pour défendre ses libertés corporatistes particulières (de l’Eglise comme Eglise, organisation ecclésiastique), c’est-à-dire les privilèges qu’elle proclame liés à sa propre essence divine ; pour cette défense l’Eglise n’exclue aucun moyen, ni l’insurrection armée, ni l’attentat individuel, ni l’appel à l’invasion étrangère. Tout le reste est relativement négligeable, à moins qu’il ne soit lié aux conditions existentielles propres. Par « despotisme » l’Eglise comprend l’intervention de l’autorité laïque étatique dans le sens de la limitation ou de la suppression de ses privilèges, rien de plus ; elle est prête à reconnaître n’importe quel pouvoir de fait, et, à condition qu’il ne touche pas à ses privilèges, à le légitimer ; si par la suite il accroît les privilèges, elle l’exalte et le proclame comme providentiel. Considérant ces prémisses, la « pensée sociale » catholique n’a qu’un intérêt académique ; il faut l’étudier et analyser en tant qu’élément idéologique opiacée, tendant à maintenir certains états d’âme d’attente passive de type religieux, mais non comme élément de la vie politique et historique directement active " (cité par Michael Löwy, op. cit.)
 Après avoir mis en évidence le caractère seulement apparent et de surface d'une certaine conception de l'unité de l'Eglise, il me reste, dans la troisième et dernière partie de ce billet, à essayer de penser ce que pourrait être cette Unité, en Vérité, à laquelle le Christ lui même appelait ("Soyez Un").

3) De l'hégémonie à l'unité?

Malgré les connotations marxistes et révolutionnaire de la référence à Gramsci, l'objet de ce billet n'est ni de disqualifier la nécessité d'une Eglise universelle qui serait garante du dépôt de la foi, ni de contester que l'Eglise catholique est cette dernière, ni même d'appeler à des bouleversements significatifs dans sa structure et/ou le contenu de son enseignement.

Ce que je voudrais interroger, c'est la compréhension actuelle de ce qui fait cette unité de l'Eglise. A lire différents livres, blogs, articles de catholiques, à en fréquenter personnellement un grand nombre, j'ai souvent l'impression que celle-ci est avant tout comprise, par beaucoup d'entre eux, comme une adhésion intellectuelle à une doctrine. C'est ainsi que lorsque que tel ou tel énonce publiquement une remise en cause, même légère, du contenu de l'enseignement de l'Eglise, il se trouve toujours des gens pour leur dénier leur condition de catholique, semblant poser ainsi poser une stricte équivalence entre l'adhésion à un ensemble d'idées et d'arguments, ou au moins le refus de les mettre en doute, et la communion avec elle.

Or, qu'est-ce qui constitue l'essence de cet enseignement, qui fait qu'il serait objet d'obéissance, non seulement au sens où il serait tenu par les autorités de l'Eglise, non seulement parce qu'il exprimerait le consensus actuel des experts et des évêques, mais parce qu'il serait non questionnable par le fidèle moyen?

Je comprends bien que l'Eglise distingue entre différents degrés d'infaillibilité, dont le plus élevé, le magistère extraordinaire, est exceptionnellement rare et a un champ d'application extrêmement précis, que les déclarations soumises à l'infaillibilité ne concernent que les domaines de la foi et de la morale, et que le primat de la conscience du fidèle est reconnu (à condition de chercher à éclairer cette conscience):

"- Il convient de distinguer le magistère solennel, dit extraordinaire, du magistère pontifical ou épiscopal qui s’exerce sous des formes plus ordinaires de dédarations ou d’exhortations destinées, en raison de certaines circonstances, au Peuple de Dieu. Il s’agit alors pour les pasteurs de tenir la responsabilité d’ensei gnement des fidèles pour affermir et éduquer leur foi (892).
- C’est en particulier sur le plan de la morale et de la conduite de vie conforme à l’évangile que s’exerce ce magistère ordinaire (2032-2034).
- C’est également sur le plan très concret de la loi naturelle (2036) et des problèmes de justice (2246,2420) et de morale familiale et sexuelle (2351 s.) que l’opinion critique est souvent tentée de contester le magistère. Le chrétien est renvoyé à sa conscience assistée de l’Esprit-Saint, pour accueillir et donner son assentiment filial (2040) à un enseignement qui n’a d’autre fin que de transmettre les appels et les obligations morales qui découlent du baptême (2039).

Loin de considérer le charisme de l’infaillibilité comme une sorte de faveur attachée à la fonction du pape et des évêques, il faut le voir comme la caution donnée par le Seigneur à ceux qu’il a appelés pour le service de son église. Ainsi en témoigne la belle prière de l’ordination épiscopale citée par le CEC (1587) : « Seigneur, remplis du don du Saint-Esprit celui que Tu as daigné élever au degré du sacerdoce afin qu’il soit digne de se tenir sans reproche devant ton autel, d’annoncer l’évangile de ton Royaume et d’accomplir le ministère de ta parole en vérité. »" (Port Saint Nicolas, "La question de l'infaillibilité").
Et je respecte profondément (quoiqu'en pensent peut-être certains) les siècles de méditation et de contemplation de la Parole de Dieu et d'effort intellectuel par des théologiens prestigieux, qui ont donné son contenu actuel à l'enseignement de l'Eglise. De même que la vie de prière, la carrure intellectuelle, le dévouement personnel, et la sincérité des papes, évêques, prêtres et diacres qui ont consacré leur vie à servir l'Eglise et ses fidèles et à diffuser et illustrer cet enseignement, et que je crois pour la plupart profondément travaillés en leur être par l'Esprit Saint. Si accueillir l'autorité du Magistère, c'est lui donner mon assentiment filial, je donne bien volontiers, de même que je le fais tous les jours envers mon père biologique, sans hésiter pourtant à discuter très souvent et franchement, quoique respectueusement, avec lui de nos désaccords sur telle ou telle question d'actualité, de politique ou de morale.

Ce que je comprends moins, c'est pourquoi cette obéissance devrait conduire à m'interdire de remettre en cause l'opportunité ou l'actualité de tel ou tel point de doctrine, au regard de ce qu'est notre vie aujourd'hui, et à m'empêcher de poser les question du statut historique et intellectuel de celui qui formule tel ou tel aspects de celle-ci, avec toute sa sincérité et la grandeur de son intelligence et de sa foi, mais également avec son point de vue individuel, situé comme tel socialement, historiquement et culturellement, et la rationalité qui sous tend son analyse, et, comme tout mode de rationalité, se prête par définition à la critique philosophique et à une épistémologie.

- Parce que la Doctrine de l'Eglise tire son autorité des Ecritures? Mais si l'Eglise admet la méthode historico6critique à leur encontre, pourquoi ne pourrait-on critiquer historiquement, philosophiquement, sociologiquement, etc. la doctrine qui découle de leur interprétation?

- Est-ce parce que la doctrine de l'Eglise est "constante"? Un simple survol historique permet de voir à quel point c'est faux: ce qui y est dit aujourd'hui de l'homosexualité, ou de la sexualité de manière générale, n'est pas ce qui y était dit il y a quelques siècles. La plupart des évêques sont aujourd'hui les premiers à défendre des opinions qui étaient interdites il y a seulement un siècle et demi: ainsi, en faveur de la démocratie, de la liberté religieuse, de l'oecuménisme...

- Est-ce parce que c'est le rôle d'"experts" qui travaillent à l'évolution doctrinale de l'Eglise, plutôt que celui des simples fidèles auxquels y revient d'avoir "confiance" dans le travail des premiers? Il semble que ces experts travaillent plus souvent dans une perspective apologétique que prophétique, s'exerçant à réfuter les objections contre l'enseignement de l'Eglise plutôt qu'à y puiser des graines de Vérité pour celle-ci. Les experts ès "genre" du Vatican, les Anatrella et autres, depuis 1995 qu'ils travaillent la question, semblent plus s'être préoccupé de construire un arsenal critique plutôt que de s'être demandé, ne serait-ce qu'un tout petit peu, qu'est-ce que les études de genre pourraient être susceptibles d'apporter à l'Eglise, parmi d'autres éléments éventuellement contestables. De même, malgré tous ses experts, il semble que ces derniers siècles, l'Eglise ait rarement été à l'avant-garde des mouvements d'émancipation des plus faibles (les classes les plus pauvres et les plus exploités, les noirs, les femmes, les homosexuels, les trans...), mais ai presque systématiquement condamné ou minimisé leurs revendications, pour finalement s'y ranger une fois que les conditions historiques avaient conduit ses propres élites à les intégrer dans leur vision "naturelle" du monde. Ce qui a conduit tant de membres de ces minorités, non sans une certaine légitimité de fait, à croire que l'Eglise était par principe du côté des puissants, et à la rejeter, comme le montre le témoignage de Gramsci.

- Est-ce parce que l'expérience pastorale des prêtres, des évêques et papes les amène à dépasser leur propre point de vue individuel pour aboutir à une connaissance sinon globale, du moins très étendue de la nature humaine? Les enthousiastes de la théologie du corps de Jean-Paul II aiment ainsi souvent citer la prodigieuse expérience humaine de celui-ci? Je ne doute pas que cette expérience, acquise au fil des accompagnements individuels, au baptême, à la confirmation, au mariage, des confessions, des réunions de partage de vie ou d'évangile, etc. soit extrêmement enrichissante et un puissante source d'humanisation et de discernement. Si de par mon état de laïc, je n'ai pas eu la grâce de la connaitre, il m'est arrivé à de nombreuses reprises de me confesser, et j'ai déjà été accompagné spirituellement. J'ai alors exprimé avec toute la sincérité, la précision et l'exhaustivité qui m'était possible le contenu de mon for intérieur, et de mes interrogations et remords du moment. Il me semble cependant que si ce dialogue me permettait de faire le point en vérité sur tout ce qui me semblait me rapprocher ou m'éloigner de Dieu et de l'Eglise, il ne donnait pas un point de vue global sur mon être et mon point de vue. J'y dirigeais en effet l'ensemble de mon effort critique sur moi-même, me disposant à une écoute la plus ouverte possible vis à vis de la parole de l'Eglise, et à Celle, au travers elle, de Dieu. Il est vrai que d'autres profitent sans doute de ces moments pour énoncer un certain nombre de critiques et de réserves vis à vis de l'Eglise. Il reste cependant que le contexte reste celui d'une personne qui vient rechercher l'écoute d'un prêtre, ou le pardon (et c'est très bien, et même indispensable à mon avis pour vraiment grandir dans la foi et s'arracher à la contemplation morbide des erreurs commises), et pas le point de vue de n'importe quelle personne, extérieure à l'Eglise, qui aurait de tout autres présupposés, ou un désaccord autrement plus radical et douloureux. Il s'agit d'une expérience qui est certes riche, mais qui reste située, et qui ne peut sur cette base prétendre à l'universalité. Qui reste sujette à une critique historique, sociale et culturelle.

- Est-ce parce que la théologie catholique bénéficie d'une charpente philosophique qui lui donnerait un accès privilégié et certain à la nature des choses et de l'homme, et dont le joyau serait la tradition réaliste thomiste? Thomas d'Aquin est mort en 1274. Certaines de ses thèses furent, temporairement, condamnées en 1277 par l'évêque de Paris. S'il fut réhabilité progressivement et canonisé en 1323, sa métaphysique, avant Ockham, avant Descartes et avant Kant, fut l'objet de critiques sérieuses, remettant en cause jusqu'à son ontologie, et émanant des rangs réalistes, de la part notamment du Bienheureux Duns Scot (1266-1308) et de ses disciples. S'il est indéniable que le thomisme est l'une contributions intellectuelles majeures de la pensée occidentale, qu'elle reste actuelle par certains aspects, et qu'elle s'accorde tout particulièrement à la conception du monde qu' l'Eglise actuellement, on voit combien il est faux de croire en une stabilité philosophique qui aurait coïncidé avec l'hégémonie intellectuelle des clercs, et que le nominalisme (qui existait avant Thomas, et que celui-ci prend partiellement en compte dans sa pensée) puis le doute cartésien auraient fait voler en éclat.Vanité, donc, de croire cette philosophie à même, plus que d'autres, de fonder une quelconque infaillibilité doctrinale!

- Est-ce parce que, tout simplement, l'Eglise est inspirée et guidée par l'Esprit Saint? Sans aucunement le contester, je me demande si c'est bien le sens de cette inspiration de livrer une doctrine infaillible, clés en mains. Mon expérience spirituelle personnelle est certes beaucoup plus limitée que celle des évêques et des papes,mais au fil des célébrations, des retraites et des temps d'oraison que j'ai pu vivre, il m'a semblé percevoir les effets de l'Esprit Saint non dans les réponses qu'il m'apportait que dans la manière nouvelle dont il me faisait aborder les question, non comme un arrachement à mon point de vue, avec toutes ses limites, mais dans une plus grande disponibilité à d'autres points de vue. Sans du tout en faire un cas général, je ne vois pas, de ce fait, d'incompatibilité entre le fait d'être inspiré par l'Esprit Saint, et celui de se tromper. Ainsi, il est de notoriété publique que ces dernières décennies, le Vatican a vécu de graves problèmes de gouvernance, voire de corruption. Que des responsables de communauté religieuses ont longtemps bénéficié de l'oreille de certains papes, tout en étant des imposteurs et/ou des criminels. Que l'Eglise a tardé à la transparence, sur certains scandales qu'aujourd'hui, nul ne conteste. Et je suis persuadé que cela ne remet pas en cause qu'elle puisse être guidée in fine, dans son évolution historique, par l'Esprit Saint. De même, je ne vois pas en quoi cette dernière affirmation serait incompatible avec la possibilité qu'elle puisse se tromper sur tel ou tel point de doctrine (ce qui, au regard de son histoire passée, n'est d'ailleurs pas seulement une possibilité mais un fait établi). 

Même le pape ne peut parler qu'à partir de ce qu'il connait, des milieux qu'il a fréquenté, des personnes qu'il a rencontrées, des expériences qu'il a vécu. Et aucun n'a tout connu, fréquenté tous les milieux,, rencontré tout le monde, vécu toutes les expérience. Il y a toujours un au delà, un point aveugle. Et à partir de la méconnaissance de celui-ci, des vies entières peuvent se jouer.

L'enjeu n'étant pas d'ébranler les fondements de l'Eglise pour le plaisir pervers de s'accommoder des modes intellectuelles ou de contrarier la foi des fidèles, mais de répondre en conscience et en vérité à cette question que nous adresse, parmi beaucoup d'autres, Gramsci, et qui est tout de même une très bonne question: lorsque nous disons servir l'Eglise, et au travers d'elle la Volonté de Dieu, lorsque nous prétendons éclairer notre engagement politique et social au nom d'une Vérité et d'une Parole, quel est le statut de vérité de notre propre parole? Pas seulement de bonne foi, de sincérité, de dévouement, mais de vérité?

Qu'est-ce qui fait par exemple que des hétérosexuels puissent prétendre dire la valeur de vérité de la vie d'homosexuels, que des hommes puissent prétendre décider in fine de la valeur de vérité de la vie de femmes (toujours pas de cardinalEs dans l'Eglise, pour ne pas parler de prêtresses, d'évêchesses ou de papesses... Et je sais bien que de nombreuses femmes se reconnaissent dans la doctrine de l'Eglise sur leur sexe, mais de nombreuses autres non, y compris catholiques, y compris religieuses, et ça reste un problème selon moi)?

Lorsque l'Eglise s'appuie sur la "nature" des choses et des hommes, l'"évidence, le "bon sens", ou encore son "expertise en humanité", procède-t-elle directement, immédiatement, d'une méditation des Ecritures et de la Tradition, inspirée par l'Esprit Saint, ou bien les passe-t-elle par le filtre d'une intellectualisation qui opère non seulement sur la base d'une théologie abstraite, et du discernement individuel, mais aussi à partir du point de vue historiquement, socialement et sexuellement situé des couches sociales dont la parole retentit avec le plus de facilité et d'autorité "naturelle" en elle?

Lorsqu'elle n'a de cesse de condamner certain modes de revendication conflictuels: la lutte des classes, la soit-disant "guerre des sexes", voire, à un niveau qui est plus celui des simples pratiquants, le "communautarisme", le fait-elle seulement au nom du souci louable de la paix civile, ou encore par peur de voir les tragédies du 20ème siècle recommencer (pas un argument indépassable au demeurant: la démocratie a commencé en France par la Terreur. Bien heureusement, elle ne s'y est pas arrêtée)?  Ou bien un petit peu aussi, parce qu'une partie non négligeable de ses "intellectuels" (au sens très étendu que lui donne Gramsci, qui inclut les journalistes, les industriels, etc.) a grandi, et a façonné sa vision du monde, dans les milieux dominants (ce qui n'empêche pas à côté un engagement sincère et actif au côté des moins bien lotis: le problème n'est pas l'engagement, mais la manière dont on envisage le mal qu'on combat et le bien qu'on défend)?

Si je n'étais pas personnellement convaincu que l'Eglise a plus à apporter que des "éléments idéologiques opiacés", je l'aurais déjà quittée depuis longtemps, et je ne me fatiguerais pas à écrire des articles aussi longs. Mais il me semble que la seule manière de répondre efficacement, et en vérité, au soupçon d'idéologie ci-dessus formulé, est de dévoiler une unité de l'Eglise qui est plus que l'"unité "superficielle", en réalité la lutte hégémonique entre plusieurs courants, canalisés et jugulés par une couche sociale ecclésiastique dominante, que dénonce Gramsci. Et qui ne passe prioritairement, ni par l'adhésion intellectuelle à une doctrine, ni par celle sentimentale à des "temps forts" et des rencontres avec de grandes figures de l'Eglise, ni par celle esthétique à une liturgie, ni par une combinaison de ces trois éléments, mais par une réévaluation critique sans cesse renouvelée, du statut de vérité de la parole de l'Eglise, et du témoignage que nous en rendons, à partir de son statut historique et du notre, et vers une recherche de tout ce qui se situe dans la marge, l'indicible, le point aveugle de cette parole: ceux qui au sein même de l'Eglise, sont exclus dans leur être même de et par ce qu'elle dit être, qui ne trouvent pas leur place, autrement que par le rejet de ce qu'ils sont, dans sa vision du monde d'aujourd'hui. La recherche d'une toujours plus grande inclusivité, et non plus la "cohérence" avec la parole du leadership du moment. Une unité dont la force est centrifuge, toujours en mouvement et en expansion, et non inerte et en défense. Qui ne tire pas sa solidité de la "cohérence", mais de sa capacité à sans cesse briser celle-ci pour tout reconstruire sur des pierres d'angle auparavant rejetées.

 Une unité dans la recherche, dans la capacité à déconstruire pour mieux reconstruire, dans la souplesse du roseau, et non dans la seule capacité à tenir (ou sembler tenir tout en se pliant imperceptiblement, au fil du temps) contre vents et marées du chêne.

C'est du moins, l'état provisoire de ma méditation, certes ô combien modeste et personnelle, de ce que me semble être l'unité de l'Eglise, et la manière dont j'essaie actuellement de surmonter les ébranlements que les évènements de l'an passé ont fait subir à ma foi.

mercredi 20 novembre 2013

Comment j'ai vécu cette année de "Manifs pour Tous"...


A la rentrée 2012, lorsque le mariage pour les personnes de même sexe commençait à devenir LE débat dans la cathosphère, j'accumulais déjà un nombre assez significatif de frustrations, au regard de l'actualité catholique et de ce qu'il me paraissait percevoir d'ambiguïtés morales dans le discours dominant dans l'Eglise.

J'avais très mal vécu les injonctions à voter à droite (ou, parfois, à l'extrême-droite) lors des dernières présidentielles, et les communiqués embrouillés d'évêques, qui disaient donner des "éléments de discernement" sans appeler à voter pour tel ou tel, alors que le contenu de ces derniers était assez transparent. J'avais été blessé de cette présomption d'hérésie perceptible dans le discours des uns et des autres, sur les catholiques qui votent à gauche, surtout après une année passée par certains à s'extasier sur la possible réintégration de la FFSPX, en balayant sous le tapis ses implications politiques visibles, pourtant à mes yeux pas vraiment plus reluisantes que le programme de n'importe quel candidat de gauche.

L'été 2012, deux polémiques avaient accentué mon malaise. Tout d'abord, certaines réactions catholiques à la condamnation des Pussy Riot à deux ans de camp. Sans approuver tous les modes d'action ni toutes les positions de ces dernières, j'avais été épouvanté par l'appui explicite de catholiques, y compris modérés, à la justice russe, dont les décision était pourtant, en l'occurrence, manifestement disproportionnée et influencée par des mobiles politiques. J'avais l'impression que ce qui était en jeu dans cette approbation, c'était beaucoup moins un discernement sur l'exercice juste du pouvoir répressif et la réalité des actes reprochés aux Pussy Riot qu'une réaction épidermique au militantisme féministe et à l'art performance, deux ennemis "naturels" dans l'esprit de beaucoup de chrétiens. Dans une moindre mesure, la polémique du mois d'août sur la sexualité, entre un blogueur  et une blogueuse (d'ailleurs tous deux d'une sensibilité plutôt de gauche) m'avait agacée. Je reconnais que les deux ont joué le jeu d'un échange serein et argumenté, ce qui n'a pas été le cas de tous leurs lecteurs: on a vu passé pas mal d'invectives ces jours-là, y compris d'un prélat. Cependant, si les arguments du premier m'ont paru moins convaincants, ceux de la seconde, beaucoup plus brillants, me paraissaient en même temps plutôt faciles vis à vis des personnes en marge de l'Eglise (divorcés-remariés, etc.) pour lesquelles elle affichait pourtant une compassion assez marquée. Au passage, c'est dans un de ses billets que je rencontrais pour la première fois le nom de Philippe Ariño.

Enfin, je commençais à comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissements des études de genre, dont j'avais découvert l'existence lors de la polémique de 2011 sur les manuels de SVT, grâce, notamment, à la lecture du blog Penser le genre catholique d'Anthony Favier, que j'avais découvert au printemps 2012. Sa lecture avait été un choc pour moi. Il me semblait en effet que les catholiques avaient de mauvais arguments contre les études de genre, et ces dernières d'excellentes questions sur des aspects centraux, et controversés, et difficiles humainement, de l'enseignement de l'Eglise en matière de sexualité.

C'est dans cet état d'esprit que je fus introduit aux débats sur le "mariage pour tous".  Non seulement je dois bien dire que je n'ai jamais été très à l'aise avec la position de l'Eglise sur l'homosexualité (typiquement le type de discours auxquels j'adhérais par fidélité mais que j'étais incapable de défendre avec des arguments de bonne foi face à un contradicteur. Je me souviens également avoir croisé des amis à Paris, qui étaient avec une de leur connaissances gays, et leur avoir dit que j'étais sur le point de faire huit jours de retraite spirituelle. La manière dont ce dernier me regardait, qui m'a paru lourde des souffrances et des rancoeurs suscitées chez nombre d'homosexuels par la condamnation catholique de leur orientation sexuelle, me marque encore aujourd'hui), mais la question de la complémentarité homme/femme, selon moi gravement ébranlée par les études de genre, me paraissait une question préalable qui ne me paraissait pas du tout posée de manière sérieuse, ouverte et sincère par les catholiques dans ce début de débat.

Je me rappelle qu'à la toute fin des vacances d'été 2012, j'ai assisté à la grande réunion annuelle des animateurs d'aumônerie de ma paroisse, préparatoire à la rentrée. On avait planché, en petits groupes, sur le projet de loi sur le mariage homosexuel. Dans mes souvenirs, on a très peu parlé de l'homoparentalité, et beaucoup de l'homosexualité dans la Bible. Si le curé a fait un recadrage assez intelligent lors de la restitution, je me rappelle que les débats étaient du genre "je n'aime pas trop les homosexuels, mais je ne sais pas vraiment pourquoi. Mais quand même, ce projet de loi ça m'embête". J'étais très mal à l'aise tout au long de l'atelier, mais je n'ai pas trop osé l'ouvrir franchement. Je me rappelle qu'un autre animateur, alors que tout le monde semblait un peu embarrassé, lors de la préparation en petit groupe, avait posé la question de notre qualification: est-ce que sur ce type de débats, il n'y a pas lieu de laisser la parole à ceux qui savent, et de faire silence? Sur le coup, cette réflexion m'avait beaucoup impressionné, et j'ai décidé que ce serait ma porte de sortie: je n'avais pas de connaissance particulière des questions liées à l'homosexualité, je n'étais pas parent et donc assez démuni face aux débats sur la parentalité... Mieux valait attendre en serrant les dents que l'on passe au débat suivant, que j'espérais plus enthousiasmant.

Mais la mise en place étonnamment lente, par le gouvernement, de cette réforme, et la détermination des évêques et des associations catholiques installèrent cette polémique dans le temps, bien au delà des précédentes qui ont agité la cathosphère. Je me sentais de moins en moins en phase avec la plupart des autres blogueurs et twittos catholiques (et de plus en plus avec des militants féministes et LGBT que je commençais à suivre sur twitter et sur leurs blogs), mais je gardais quelques espoirs en réserve: peut-être que cette incertitude sur l'homosexualité venait de ma mauvaise connaissance de l'enseignement de l'Eglise sur celle-ci. Peut-être également que ces prises de positions d'homosexuels, en particulier ce Philippe Ariño dont j'entendais tout le temps parler ces dernières semaines et que j'avais croisé une fois lors d'un twittapéro catho, contre le mariage gay, allait m'éclairer sur la nature "désordonnée" de ce désir.

Le premier texte d'Ariño que j'ai lu était en réaction au fameux "baiser de Marseille". Cette lecture a constitué une première révolution pour moi, dans ce débat. C'était vraiment... vraiment... nul. C'était méchant... C'était délirant: ça parlait de bisexualité, de" lolitas bobos", de " la superficialité, la prétention et l’homophobie de l’acte homosexuel en lui-même" sans vraiment justifier l'usage de ces termes... C'était péremptoire, peu argumenté, confus... On avait l'impression d'un règlement de compte personnel avec le milieu LGBT, beaucoup plus que d'un véritable discernement spirituel sur la nature du désir homosexuel.

Du coup j'ai approfondi, et lu d'autres textes de lui: j'ai découvert ses théories douteuses sur la relation "non causale" entre viol et désir homosexuel, sa méthode peu rigoureuse, fondée sur l'accumulation non critique de données culturelles qui lui font penser à l'homosexualité, ses accents prophétiques, sa tendance à exclure sommairement ses contradicteurs sur les réseaux sociaux plutôt que de dialoguer. J'étais consterné, atterré. Je me disais que si toutes les paroisses et toutes les associations et la plupart des médias cathos se l'arrachaient, si son livre L'homosexualité en vérité était à ce point un succès de librairie, c'était l'indice que les catholiques étaient les premiers à ne plus vraiment comprendre le discours de l'Eglise sur l'homosexualité, et qu'ils cherchaient chez Ariño la validation d'un homosexuel, comme pour se rassurer et se convaincre eux-mêmes. Je ne dis pas bien sûr que c'est le cas de tous ses admirateurs, mais je suis persuadé que son succès tient pour une grande part à ce que le petit culte qui s'est constitué autour de lui entendait ce qu'il voulait entendre, sans parvenir nécessairement à s'en convaincre par lui-même.

Ce fut donc mon premier virage: je voulais encore croire que certains des arguments contre le projet de loi était légitime, mais je m'inquiétais d'une certaine forme de durcissement de la perception par beaucoup de catholique du désir homosexuel, inspiré par les thèses apocalyptiques d'Ariño, et commençait (un peu) à élever la voix contre ces dernières.

Pendant ce temps, l'ambiance devenait de plus en plus tendue dans la cathosphère, y compris "modérée". Beaucoup s'en émouvait, mais sans que rien ne semble pouvoir dépasser ces tensions.

Je me souviens que vers cette époque, un site de chrétiens inclusifs (la FHEDLES si je me souviens bien) avait lancé un appel au débat, à l'intérieur de l'Eglise (retour logique de l'appel au débat lancé par cette dernière au sein de la société civile) sur le mariage homosexuel. J'ai diffusé cet appel sur ma page facebook, ce qui m'a valu de me faire quasiment instantanément tomber dessus par un de mes contacts prêtre (plein de qualités humaines par ailleurs)qui m'a fait en commentaire tout un sermon sur l'obéissance au Magistère. J'ai répondu de manière plutôt arrangeante, mais ça m'a beaucoup choqué, et m'a vraiment donné une impression de terrorisme intellectuel. Sur le coup, j'ai failli tout laisser tomber et me barrer dans une communauté protestante, tellement j'étais dans une colère noire.

La seconde révolution, dans mon coeur, fut due à la Manif pour tous initiale, celle de janvier 2013. J'aurais préféré crever plutôt que de m'y rendre, mais je l'ai suivie toute l'après-midi, sur twitter et BFM TV. J'ai été frappé par la revendication implicite de normalité que j'y percevais: le témoignage de vies heureuses, de familles unies, les chants, les danses, l'assurance tranquille d'exprimer le point de vue d'une majorité. Bien loin d'y voir les signes d'une démarche en vérité, ou tout du moins heureuse, j'ai trouvé ces caractéristiques, ainsi que l'autosatisfaction largement affichée des organisateurs et des participants, absolument odieuses, quoique pleines de bonnes intentions. Dans un débat né des revendications d'une minorité qui oeuvre depuis des décennies à modifier le regard porté sur elle, l'ostracisme social dont elle est victime, son statut d'"anomalie" de la nature, le caractère mainstream, intégré, joyeux, festif de cette manifestation m'a paru non seulement contre-productif, non seulement très gravement à côté de la plaque, mais insultant pour la communauté LGBT, concernée quoiqu'on en dise au premier chef par cette loi. Et toute l'après-midi, sur twitter, je lisais les réaction de diverses personnes homosexuelles, qui exprimaient leur effroi, leur sentiment d'insécurité et leur souffrance face à toute cette "joie".

Le surlendemain, je découvrais, via twitter, un texte très poignant et violent d'un homosexuel qui exprimait sa colère, face au succès de cette manif. Très touché par ce texte, je le partageais sur facebook, afin de faire comprendre à mes contacts cathos l'étendue de mon malaise. Quelques minutes après, un blogueur catholique, alors très impliqué dans la Manif pour tous, et passé depuis, armes et bagages, dans les rangs du Printemps français, commentait sur mon mur, en qualifiant le texte de "ridicule", en tournant en dérision les formulations de son auteur, et en l'accusant d'"inverser la haine". L'aveuglement, l'arrogance, l'absence de toute empathie, et la violence de cette réaction m'ont rendu fou. Je publiais dans les heures qui suivaient mon premier billet sur le débat: "L'homophobie introuvable?".

Quelques jours après, je recevais un mail que j'avais longtemps redouté, de la part de la responsable pastorale de mon aumônerie, qui proposait aux animateurs de préparer une séance sur le mariage homosexuel. Je lui répondai de suite, en joignant un lien vers mon billet, et en expliquant que j'étais prêt à aider pour la préparation de la séance et la logistique, mais que compte-tenu du malaise que ce débat suscitait en moi, je serai absent le jour de la séance (qui ne s'est d'ailleurs finalement pas faite).

Par ailleurs, j'avançais dans mes recherches sur les études de genre. Sur le débat sur la filiation lui-même, je prenais conscience que loin d'être évidente, la position "un papa une maman", tout en étant soutenue par certains universitaires respectables, était très débattu, et contestée dans plusieurs disciplines académiques. Je ne comprenais pas comment les opposants au projet de loi pouvait à la fois prétendre réclamer un débat, et ne pas mettre ces échanges de manière explicite sur la table (à part, trop souvent, en dénonçant la "théorie du genre" et le "relativisme"). Il y avait pourtant là matière, en s'appropriant l'évolution récente de l'anthropologie, de la sociologie, etc. à élever nettement le débat. Qui de fait préexistait largement à la Manif pour tous. Depuis le PACS, les arguments des opposants avaient largement été étudiés et discutés par divers universitaires et militants partisans du mariage homosexuel (Eric Fassin, etc.).

Je rédigeais mon premier billet sur les études de genre, quand, la veille de sa publication effective, survint ce qui pour moi constitua LA révolution ultime, et le point de non retour.

Je recevais un mail d'une personne très proche, que je connais depuis de très nombreuses années, qui réagissait à mon billet sur l'homophobie en me révélant son homosexualité, qu'elle me cachait depuis de nombreuses années, en partie du fait de ma foi catholique. J'en ai rendu compte dans un billet précédent, avec les mots suivants:

"Un témoignage reçu cette fois directement par mail, en réponse à mon article sur "l'homophobie introuvable", par une autre personne homosexuelle, très favorable pour sa part au projet de loi, quoique non politisée, m'a fait prendre conscience de l'énormité de cette violence, structurelle et invisible, et a été décisive dans la constitution de ma prise de position actuelle. Cette personne, qui a la mi-trentaine, est issue d'une famille catho de gauche, très modérée sur les questions de moeurs, et est elle-même, et a toujours été, athée. Elle vit actuellement et depuis longtemps dans un milieu plutôt favorable à l'homosexualité. Pourtant, ce n'est qu'à l'âge de 32 ans qu'elle a admis son homosexualité, et encore parce qu'elle a été mis dos au mur, ai-je cru comprendre. Plusieurs années après, elle ne l'a pas encore avoué à tous les membres de sa famille. Ce parcours m'a fait comprendre la force des stigmatisations symboliques associées à la représentation sociale de l'homosexualité, si fortes que même dans des milieux qui se veulent très "tolérants", celle-ci conserve un caractère honteux et inavouable, même à soi-même."
Pour moi, ce fut une prise de conscience très violente, terrible. Lorsqu'en 2005 je me suis confessé pour la première fois depuis mon adolescence, après m'être préparé pendant deux semaines, avoir spontanément décidé de jeuner la veille, et avoir très peu dormi, je pensais que je pleurerai. Je n'ai pas pleuré, ni lors d'aucune confession depuis. Mais là, face à cette révélation, et au retour sur mon propre rapport à l'homosexualité et au débat en cours, j'ai pleuré, et fait des cauchemars la nuit suivante.

Si j'ai pleuré, ce n'est pas parce que je plaignais la personne qui m'avait fait cet aveu pour son homosexualité. Au contraire, admettre celle-ci semblait l'avoir libérée, et aidée à s'épanouir. Mais, bien que j'avais écrit quelques semaines plus tôt un billet appelant à une certaine conversion du regard sur l'homosexualité, je réalisais combien, malgré mes bonnes intentions, j'étais l'objet de représentations sociales homophobes. Combien il est faux de croire que, parce qu'on n'est pas animé de mauvaises intentions envers les homosexuels, on n'est pas imprégnés par certains préjugés, par un certain dégoût. Et j'ai relu toutes mes hésitations et mes atermoiements des mois précédents, la manière dont je m'étais longtemps déclaré incompétent et muré dans le silence plutôt que de questionner l'enseignement du Magistère sur l'homosexualité, non plus comme de l'humilité comme je le croyais, mais comme une fuite en avant et de la lâcheté. Et je me suis haï pour ça. Car en croyant faire preuve de prudence et de sagesse, j'en venais depuis plusieurs années à aller à l'encontre d'un principe qui m'avait ramené, plusieurs années plus tôt, vers la foi chrétienne: le souci de l'autre, du prochain, et la prise de conscience de toutes les petites blessures, les petites inattentions, les petites mesquineries par lesquelles, bien souvent à notre insu, nous blessons en profondeur, voire détruisons à petit feu des vies. Au contraire, je réalisais que depuis plusieurs années, à force de ne pas pointer les contradictions entre ma conscience et certains aspects de l'enseignement de l'Eglise, ou de jongler pour les résoudre, j'en venais à me fermer à toutes les vies, toutes les situations qui mettaient en évidence ces dernières (j'en étais venu, à une époque, à me persuader, a priori, que l'amour homosexuel ne pouvait être sincère, qu'il ne pouvait qu'avoir un arrière-fond purement sexuel et / ou lié à des traumatismes). Ce que je croyais être toujours plus d'humilité m'avait rendu en fait toujours plus arrogant. Je ne dis pas qu'il en va de même pour les catholiques fidèles au Magistère. Je ne doute pas qu'il y en ait beaucoup d'infiniment plus humbles et attentionnés que moi. Mais je suis profondément persuadé que dans cette révélation, bien qu'elle m'ait conduit à affronter la position dominante dans l'Eglise, il y avait quelque chose de l'Esprit Saint. Car elle m'a révélé toute une partie de ma foi qui était factice.

Par contre, à partir de ce moment, j'étais vraiment très, très, très en colère, comme je l'ai rarement été, et comme un certain nombre de mes contacts et lecteurs n'ont pu manquer de s'en apercevoir rapidement.

La deuxième Manif pour tous, qui tombait, ironiquement, le jour de mon anniversaire, n'a guère amélioré mon état. Au travers de le ton offensif de ses organisateurs, dès les semaines qui l'ont précédées, les débordements (certes en partie liés à un problème d'organisation de la Préfecture. mais les difficultés faites par la Manif pour convenir d'un parcours raisonnable n'ont sans doute nullement amélioré les choses), les polémiques infantiles sur le nombre de participants (alors que 300 000 restait un succès énorme), tout cela prenait à mes yeux des allures de révolte d'enfants gâtés. Car tout ce qui s'est passé, qui a valu au gouvernement de se faire qualifier de "dictature", c'est le lot de toutes les manifs à caractère politique. Les gardes à vue, les charges de CRS, les effectifs parfois disproportionnés (j'ai fait une manif de sans papiers avec deux fois plus de CRS que de manifestants), les écarts de comptage, ça s'est toujours vu... Et d'un seul coup ça dérange. J'y ai vu, et je continue à y voir, le corollaire de la normalité affichée, exhibée, de manière arrogante lors de la manif précédente: un sentiment exacerbé d'être la France légitime, la conviction inébranlable de détenir la vérité, que le changement de position d'un gouvernement démocratiquement élu, sur une de ses promesses de campagnes, est un dû. Comme si les revendication d'une certaine France étaient ontologiquement plus légitimes et plus vraies que celles de la gauche et de la gauche les années précédentes (je me rappelle, dans le même ordre d'idées, certaines réactions quand je me suis étonné que les mêmes qui s'indignaient de la condamnation, certes excessive, du célèbre "Nicolas", étaient parfois ceux-là mêmes qui trouvaient normale quelques mois plus tôt, la condamnation à deux ans de camp des Pussy Riot, pour des faits certes contestables, mais très peu graves dans l'ensemble: je me suis fait traité d'"ordure" sur facebook) . j'avais le sentiment que la droite (je sais qu'il y a des militants de gauche dans la Manif pour tous, mais jusqu'à preuve du contraire, je les considère comme un épiphénomène) découvrait la culture d'opposition, et n'arrivait pas à s'assumer comme telle. La Manif pour tous me faisait de plus en plus penser à ces personnes d'allure bienveillante et amicale, qui deviennent comme folle le jour où on leur dit non. Sans approuver, sur le principe, certaines pratiques récurrentes des forces de police, ni la manière souvent très maladroite dont le gouvernement à géré la préparation du projet de loi, je trouve un peu facile de dénoncer le "mépris" du gouvernement, alors que dès l'origine, la Manif pour Tous irradiait le mépris de ses contradicteurs: en prétendant représenter la "vraie" parole des homosexuels, en gonflant une petite quinzaine de voix homosexuelles dissonantes. En réduisant les promoteurs du mariage homosexuel à d'obscurs "lobbies". En balayant tout l'argumentaire théorique de ces derniers, d'un revers de main, sous le nom fallacieux et réducteur de "théorie du genre", tout les sommant de reconnaitre l'évidence, pourtant largement sujette à discussion, de ses propres conceptions anthropologiques.

J'ai publié plusieurs billets dans les mois qui ont suivi, et je n'y reviendrai pas en détail, d'autant que mon jugement s'est depuis lors stabilisé, en une opposition frontale à la Manif pour tous. Il me semble que la position des opposants a de plus en plus perdu en lisibilité: entre le Printemps français et la MPT, l'éclatement en divers groupes satellites, les tensions de plus plus évidentes entre ceux qui réclament un contrat d'union civile et ceux qui redoutent la "banalisation de l'homosexualité", ceux qui réprouvent sincèrement les discriminations contre les homosexuels et ceux qui célèbrent ouvertement la politique de pays qui répriment pénalement l'homosexualité. Si la position du Printemps Français était condamnable, mais souvent claire sur tous ces sujets, j'ai trouvé que celle de la Manif pour tous, en principe plus modérée, manquait singulièrement de lisibilité. Par exemple, si elle prétend tout à la fois lutter contre l'homophobie et les dérives supposées de l'homoparentalité, pourquoi n'a t-elle pas saisi l'occasion offerte par l'actualité russe, et la mise en place de ce pays d'une politique pour le coup clairement homophobe, pour préciser ses différences: ce qu'elle considérait comme inacceptable chez cette dernière, et la cohérence de cette condamnation avec sa propre position contre l'homoparentalité? Le Printemps français a été clair sur le sujet (en soutenant le gouvernement russe. L'avenir pour tous également (en le condamnant, même si je ne me fais aucune illusion sur les motivations probables de Frigide Barjot, et que sa position par ailleurs me semble particulièrement incohérente). La Manif pour tous, sauf erreur de ma part, est restée... silencieuse. Et je trouve ce silence significatif.

Pour conclure ce billet une fois de plus fort long, je voudrais revenir sur trois points d'achoppement:

1) La "faiblesse" du débat:

Les opposants au projet de loi se plaignent du manque de hauteur du débat. il me semble qu'ils l'ont posé dans des termes qui le rendait impossible. Par exemple, on a beaucoup parlé de l'opposition de juristes. Je ne suis pas moi-même juriste, mais il m'a semblé que le fond du débat ne portait pas tant sur une interprétation littérale du droit, que sur un certain nombre de présupposés théoriques, qui rattachent les principes du droit, et notamment la filiation, a des réalités d'ordre intangible. Je remarque par exemple que revient souvent le nom de Pierre Legendre, juriste et philosophe du droit, dont les positions avaient déjà beaucoup fait parler d'elles lors de la mise en place du PACS. Cet auteur, que je connais il est vrai trop peu, s'appuie beaucoup sur la "loi symbolique" dans sa présentation lacanienne. Il se trouve, par ailleurs, que la discussion des thèses de Lacan a joué une influence toute à fait énorme, notamment aux Etats-Unis, sur la revendication de plus de droits, et notamment ceux aux mariage et à l'adoption , des homosexuels, la dénonciation de l'"hétérosexualité obligatoire", et la constitution des études de genre. On la retrouve à des titres divers, dans les textes d'auteurs aussi considérables que Joann W. Scott, Monique Wittig, Judith Butler, Marie-Hélène Bourcier, etc. En entamant un vrai dialogue avec ces auteurs, et les études de genre de manière générale, on avait les moyens d'entamer un débat de haute volée sur la filiation, me semble-t-il. D'autant que des argumentaires surce sujet avait été publiés en nombre avant 2012. Au lieu de cela, les opposants au projet de loi ont trop souvent présenté leur défense de la loi symbolique et de la complémentarité père/mère sous la forme d'une injonction, préalable à toute discussion, et relégué es réflexiosn issues des études de genre, dans le meilleur des cas, à de doux rêves et d'"aimables truismes" (cette dernière formule made in Koz), et dans le pire à celle d'idéologies mortifères. Autant dire que les partisans du mariage homosexuel que je connais ont souvent eu eux-mêmes le sentiment d'être méprisés, et pour tout dire, d'être pris pour des cons.

Par ailleurs, s'il s'est trouvé nombre de militants pro mariage pour tous pour réagir de manière excessivement agressive à des propos parfois constructifs d'opposants, il me semble que ces derniers n'ont pas toujours été beaucoup plus exemplaire. on a été plusieurs, entre Baroque et fatigué, Anthony Favier, Etienne Borocco, et d'autres à essayer de proposer des arguments de fond en faveur du mariage homosexuel. Et si on a aussi eu des échanges constructifs, je trouve qu'on a subi une proportion très élevée de commentaires hostiles ou condescendants.

2) L'accusation d'homophobie:

Les opposants au mariage pour tous ont fréquemment rappelé les accusation d'"homophobie" dont ils ont été destinataires, pour prouver le "mépris" dont ils estiment avoir été victimes. Le problème est qu'il déforment eux-mêmes le sens de ce mot, en l'assimilant systématiquement à une hostilité explicite et assumée envers les personnes homosexuelles, et à un amalgame avec des positions d'extrême-droite. Or, comme le rappelait fort justement la blogueuse féministe A-C Husson, dans la bouche des partisans du projet de loi, "homophobie" désigne également le poids des représentations culturelles qui nous font apparaitre l'homosexualité comme "anormale". Quand j'ai appris qu'une des personnes qui me sont proches était homosexuelle, c'est parce qu'elle a lu un de mes billets, où je manifestais une approche bienveillante de l'homosexualité. Je n'étais donc pas homophobe au premier sens du terme. Pourtant, quand j'ai reçu son mail, j'ai pleuré, j'ai fait des cauchemars, je me suis mis durablement en colère... Car j'étais travaillé par le poids des représentations culturelles dont j'étais dépositaire sur l'homosexualité, et par leur contradiction avec ce que je connaissais de cette personne. Cet échange m'a dévoilé combien j'étais prfondément homophobe, au second sens du terme. "Homophobe", en ce sens, n'est pas une insulte, mais pointe un débat de fond, qui est celle du substrat culturel de notre perception de l'homosexualité, et, corrélativement, de la différence des sexes et de la filiation. C'est une formulation certes partisane, peut-être discutable dans son usage du suffixe -phobie, mais intéressante, significative, et même incontournable sur le fond.

Prenons un autre exemple: le blogueur catholique Koz n'est pas suspect, pas un seul instant, d'une hostilité particulière contre les homosexuels. Dans le premier billet que j'ai lu de lui, en 2010, il exprimait ses réserves sur l'appel à la continence par l'Eglise, pour les personnes homosexuelles. Il a rappelé sa gêne par rapport au qualificatif de "désordonné" en commentaire de mon propre blog. Il n'est donc clairement pas homophobe, au premier sens du terme. pourtant, il écrit dans un article publié hier sur Rue 89:

" Pour les personnes homosexuelles elles-mêmes, n’auraient-ils pas été préférables aux semaines durant lesquelles elles se sont senties bien souvent à tort, et parfois à raison, rejetées pour ce qu’elles sont ?"
J'aimerais savoir quelle est la légitimité d'un hétérosexuel père de famille, bien intégré socialement et dans l'Eglise catholique, a arbitrer entre les blessures "à tort" et "à raison" des homosexuels (ça vaut aussi pour moi, d'ailleurs). Est-ce qu'il apprécierait que le réalisateur d'Inquisitio vienne lui dire qu'il a été blessé "à tort" par la série?Même si ce qui est à l'origine de ce sentiment de rejet est bien mieux intentionné que ce que l'homosexuel victime pourrait supposer, cette blessure demeure, et doit faire question: est-ce que la réalité des vécus homosexuels a suffisamment été documentée par la Manif pour tous? Est-ce que toute la diversité des témoignages d'homosexuels a été  prise en compte par la Manif pour tous, où s'est-elle appuyé de manière disproportionnée sur le point de vue (certes à prendre aussi en compte) des quelques homosexuels d'accord avec elle? Etc. Ce qui me gêne dans cette phrase, c'est la manière dont elle semble déposséder les homosexuels partisans du mariage pour tous de leur témoignage, de leur parole, au profit du point de vue de la "majorité". Comme si la normalité était la norme de la vérité et du bien-fondé. J'extrapole peut-être un peu, mais il me semble qu'une telle phrase ne rend pas si absurde le débat sur les représentations de l'homosexualité, qui est lié à mon avis de manière indissociable à la question de l'homophobie.

3) L'arrière-plan catholique:

Ce qui m'a peiné dans tout ce débat, plus que le discours homophobe revendiqué de nombre de militants du Printemps français, c'est la manière dont les catholiques modérés ont à peu près constamment noyé le poisson sur l'homosexualité (même si certains manifestants s'en sont émus cet été). Le discours de l'Eglise sur l'homosexualité est inhumain et intenable. La distinction entre acte et tendance n'enlève rien au problème: ne pas condamner moralement la personne homosexuelle reste une peine très lourde si elle est associée à une continence à vie (bien sur celle-ci peut être belle quand elle est choisi, mais la contraindre de la sorte n'est pas beau, pour le coup). Le terme "désordonné" pour dire que ce n'est pas un péché mais qu'en même temps ce n'est pas tout à fait bien non plus est inutilement obscure (et oui je sais que ça vient d'Aristote, Saint Thomas etc...). Faire de la procréation l'accomplissement ultime, seul et véritable de l'amour conjugal me semble douteux et contestable. Et je sais que beaucoup de manifestants catholiques sont d'accord avec moi. Ils le dissimulent souvent en parlant de problèmes pastoraux. Mais il ne s'agit pas d'un problème pastoral, mais doctrinal. Il y a des choses dans la doctrine de l'Eglise sur la sexualité qui sont obsolètes, qui sont liées à des représentations culturelles contingentes et datées (et le synode sur la famille à l'initiative du pape devrait être, pour moi, l'occasion de les mettre sur la table. Je n'en démordrai pas. Et si on me parle de l'infaillibilité ordinaire, je répondrai que je tiens, avec une absolue conviction, que l'argumentation de l'Eglise sur l'homosexualité est faible, au regard des vies humaines que j'ai croisées, des prochains homosexuels qui ont été les miens, et que soit cette "infaillibilité" est relative, soit, tout étant lié, tout devient faux. Je suis fatigué de ce fétichisme de la doctrine qui en vient à durcir les coeurs et abolir le discernement (non pas que la doctrine en elle-même soit mauvaise, mais un certain usage de celle-ci l'est clairement à mes yeux). De même, j'en ai plus que marre du terrorisme intellectuel de ceux qui relègue chez les "protestants" les opinions dissidentes. Je crois me souvenir qu'il fut un temps où les catholiques reconnaissaient à Luther certaines critiques valides, mais lui reprochaient d'avoir quitté l'Eglise. Maintenant, les opinions dissidentes sont priées quasi systématiquement de déguerpir sans faire de scandale. J'ai trop de respect pour tout le bien que j'ai vu dans l'Eglise, et par elle, et pour son Unité pour me barrer à cause de la crispation de certains sur l'homosexualité. Je renoncerai à dialoguer avec l'Eglise, et à m'efforcer d'y appartenir, quand je n'y verrai plus rien de bon.

Et Dieu soit loué, j'en suis loin!

jeudi 14 novembre 2013

Ce qu'il m'a semblé comprendre du débat sur la prostitution...



Le présent billet ne vise pas à prendre parti pour telle position (abolitionniste, non abolitionniste règlementariste, prohibitionniste), et encore moins à défendre ou critiquer les réformes en cours, sur le sujet de la prostitution.

Il me parait en effet impossible de me positionner, dans ce débat, de manière responsable et constructive, sans un minimum de connaissance du terrain: que ce soit par une activité de bénévole, une expérience de la prostitution, personnelle ou chez des proches, la confrontation à un grand nombre de témoignages, des données précises sur l'application des différentes approches existantes dans les divers pays où chacune d'entre elle est mise en oeuvre par les pouvoirs publics... Toutes qualifications qui me manquent: je ne connais ce débat que par les très brefs aperçus que j'ai pu en avoir, au fil de la lecture de tweets et de billets de blogs de part et d'autre du débat, et par quelques lectures légèrement plus approfondies.

Il ne s'agit donc ici que de clarifier mes idées, par l'exposé, dans un premier temps, de chacun des grands "courants" (qui apparaissent d'ailleurs, de mon point de vue extérieur et néophyte, fort protéiformes et mouvants), puis, dans un second, par celui des questions que chacun d'entre eux me posent. Tout en les laissant ouvertes, dans la mesure du possible...

1) Typologie du débat:

La position réglementariste:

Le rappel historique suivant de son application en France, jusqu'à la loi Marthe Richard, en donne un aperçu éclairant:

"1. Le réglementarisme latent au XIXème siècle ; Sa systématisation :

L’application du Code Napoléon qui a cours lors de la première moitié du XIXème siècle instaure une tolérance vis-à vis de la prostitution. Elle est considérée comme un « mal nécessaire » qui assure la tranquillité publique. Une partie de la prostitution (la plus populaire et celle de rue) est alors constituée en problème de politique publique et en objet de réflexions, alors même que sont laissées de côté les « filles entretenues » et les « femmes galantes » (La ligne de partage est ici révélatrice de ce que l’on considère comme étant problématique ou non).

Un auteur s’impose alors comme le théoricien du système réglementariste : le docteur Alexandre Parent-Dûchatelet, qui publie De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous l’axe de la morale et de l’hygiène (1836). Le titre est particulièrement significatif : la morale comme l’hygiène (du fait des maladies vénériennes) sont du ressort de l’Etat. Parent-Dûchatelet assimile dans son ouvrage la prostitution à un « réseau d’égouts », évoque la « vidange organique » qu’elle permet : la prostitution l’intéresse « au titre de problème de voirie ». On voit là se dégager un trait du réglementarisme, qui évoluera peu : c’est la prostitution la plus visible qui est considérée et prise en charge.



 2. Les formes institutionnelles du réglementarisme au XIXème siècle.

            C’est un système fermé, qui a ses lieux : La maison de tolérance ; l’hôpital ; la prison ; l’établissement de relèvement. Les déplacements entre chaque se font dans une voiture fermée, afin de mettre fin aux célébrations d’une sexualité illégitime qu’entraînaient les transferts des prisonnières.

            La maison close en est le paradigme. On y rentre suite à son inscription sur le fichier de la police des mœurs pour prostitution. Ce lieu est à la fois clos du fait de l’enfermement obligatoire qu’il impose aux prostituées, ouvert aux contrôles (policiers comme sanitaires) et hiérarchisé (une « dame de maison » le dirige ).

Le réglementarisme du XIXème siècle se caractérise donc par :

 - Un double postulat : il y a une essence immuable du désir masculin, qu’il faut satisfaire ; la prostitution (féminine évidemment) est inévitable dans la société.

-  Une attention limitée à une partie de la prostitution : celle qui se voit (Parent-Dûchatelet laisse « l’élite » à ses activités invisibles).
- Un encadrement strict des femmes prostituées : elles peuvent être prostituées « en carte » (travaillent chez elles, demi-reconnaissance mais autonomie plus grande) ou prostituées « en numéro » (et travailler en  maisons closes)." ("Le débat sur la prostitution en France à travers le prisme des trois positions canoniques: Abolitionnisme, Réglementarisme,Prohibitionnisme à la lumière de l’histoire juridique française", Assosation POLLENS, ENS de la rue d'Ulm, dossier réalisé par Charles Girard)
On voit que dans ce "mal nécessaire", les besoins auquel il semble "nécessaire" de répondre sont ceux des clients, et non des prostituées en tant que telles. Il s'agit d'une forme de compromis entre les exigences de la morale, de la santé publique et de la vie en société, et les supposés "instincts naturels" de l'homme. Elle ne considère pas la prostitution comme une activité professionnelle normale, mais elle ne la voit pas non plus comme un mal à éradiquer. Il s'agit d'une tolérance au nom d'une forme d'intérêt bien compris.

A noter que si le réglementarisme n'existe plus en France, il est en vigueur dans d'autres pays européens, comme l'Allemagne, pour un bilan très critiqué par certains:

" Mais si la légalisation encourage les réseaux légaux, paradoxalement elle fait aussi exploser les réseaux clandestins qui espèrent ainsi échapper au fisc et aux contrôles... Ainsi, en Australie, dans l’État du Victoria, il y a 4 fois plus de bordels illégaux que légaux. En Grèce, la proportion de prostituées issues du pays diminue chaque année par rapport aux étrangères, souvent des sans-papiers « importées » par les proxénètes. Le trafic d’enfants (des filles surtout) a également explosé, par exemple aux Pays-Bas, avec 11 000 enfants prostitués supplémentaires entre 1996 et 2005.
La levée de l’interdit symbolique a également des conséquences sur les conditions d’exercice de la prostitution. En effet, les clients prostitueurs, ayant désormais l’approbation de la société, ne se gênent pas pour avoir des exigences de plus en plus violentes et dégradantes à l’égard des prostitué-e-s.
En termes de santé, le bilan est désastreux. En Australie, 40 % des prostitueurs avouent ne pas avoir de rapports protégés, et le nombre d’infections au VIH a quasiment doublé en 10 ans. La pression du client et du patron sur le ou la prostituée pour ne pas utiliser de préservatif en est la cause principale.
Quant à la « protection » vis-à-vis des proxénètes, elle reste très théorique. Dans les États ayant légalisé le marché du sexe, le contrôle des bordels est souvent limité par la loi, et les personnes prostituées peuvent alors totalement dépendre de leur employeur.
Malgré que la loi fasse de la prostitution « un métier comme un autre », la stigmatisation des personnes prostituées, elle, persiste logiquement dans les mentalités puisque le réglementarisme la délimite strictement dans l’espace pour ne pas nuire à la « bonne moralité » du reste de la société. Du coup, beaucoup de prostituées préfèrent ne pas se déclarer, y compris pour ne pas subir les discriminations des assureurs et banquiers par exemple." (Alternative libertaire, "les effets pervers du réglementarisme").

La position prohibitionniste:

"Le prohibitionnisme  correspond à l’interdiction totale de la prostitution, à sa définition comme un crime partagé et donc à la sanction de tous les acteurs (le client, la prostituée, l’éventuel proxénète). Selon les pays, cette pénalisation est influencée par une morale d’inspiration religieuse ou encore par la condamnation marxiste de la marchandisation de l’être humain. Dans tous les cas, c’est au nom d’une conception du bien en matière de sexualité qu’on justifie l’interdiction de la prostitution et sa pénalisation complète. Selon l’argumentation prohibitionniste, personne n’est prêt à accepter toutes les implications d’une compréhension de la prostitution comme acte consenti encadré par la libre entreprise. La sexualité et le corps participent de l’identité et de la compréhension qu’un individu a de lui-même, il est donc impossible de dissocier totalement la prostitution d’un questionnement moral. Pour le prohibitionnisme, la prostitution est une activité mauvaise en soi, dégradante, non conforme à ce que la communauté définie comme un idéal de vie bonne. La criminalisation de la prostitution ne fait qu’entériner sa condamnation morale." (Implications philosophiques, "Le débat sur la prostitution", par Matthieu Lahure).
 Le cadre juridique qui découle de cette position se retrouve, sous des formes différentes, en Chine, aux Etats-Unis, ou dans divers pays du proche et Moyen-Orient.

La position abolitionniste:

"l’abolitionnisme  constitue le troisième type d’encadrement juridique de la prostitution. Il correspond à la suppression de toute réglementation, la non reconnaissance de l’Etat devant entraîner à terme la disparition de l’activité. Il s’agit de la position la plus ambiguë puisque dans la perspective abolitionniste les prostituées sont considérées comme des victimes sans que les clients soient considérés réellement comme des criminels. La prostitution n’est plus représentée comme un crime partagé mais comme l’empiétement de la liberté d’un individu sur celle d’un autre individu par l’appropriation de son corps. [...]

Ni la pénalisation totale, ni l’autorisation légale ne mettent fin à la prostitution clandestine comme forme majoritaire de la prostitution. Les situations des prostituées sont même assez équivalentes  dans les différentes formes juridiques encadrant la prostitution, ce qui confirme que la prostitution est essentiellement un phénomène clandestin où l’exploitation masculine du corps féminin s’effectue dans une quasi impunité. S’il est évident qu’on n’améliore pas le sort des prostituées par la stigmatisation morale de la prostitution, on a tort de croire que le droit des femmes à disposer librement de leur corps et de leur sexualité exclut la mise en place d’un abolitionnisme bien compris. L’interdiction de la prostitution contrainte est une étape incontournable dans une société de droit mais elle ne peut suffire et doit être accompagnée par une politique plus ambitieuse : la répression du proxénétisme et la lutte contre les réseaux de trafic d’êtres humains , la réinsertion des prostituées, la promotion de valeurs qui rejettent l’utilisation des femmes comme objets sexuels, et la prévention à l’adresse des éventuels clients. La réalisation d’une telle politique implique que l’Etat se donne comme objectif la disparition réelle du phénomène prostitutionnelle et non sa simple pénalisation." (Matthieu Lahure, op. cit.).
On retrouve cette position, par exemple, en Suède ou en France.C'est celle du gouvernement, mais également de nombreuses associations féministes (Le Mouvement du Nid, Osez le féminisme, Les efFRONTées, Ni putes ni soumises, etc.)

La position anti-abolitionniste, ou "pour l'application du droit commun":

"De manière plus récurrente, plusieurs mobilisations ont vu le jour autour de la reconnaissance d’un « statut de travailleurs / travailleuses du sexe ». C’est le cas de l’association « Coyote » dans les années 1970 aux Etats-Unis. Deux réunions ont aussi eu lieu au cours des années 1990, prenant la forme d’un Congrès International des Prostitué-e-s. Enfin, plusieurs associations ont milité afin de favoriser l’accès aux soins et aux « droits élémentaires » des personnes prostituées, ainsi que d’obtenir une reconnaissance sociale et professionnelle. C’est le cas récemment d’Act-Up Paris ou depuis plus longtemps de Cabiria (association communautaire de prostituées lyonnaises) comme de l’association du Bus des Femmes.
Ces associations tiennent une position alternative qui ne se laisse pas enfermer dans le cadre des appellations canoniques.

 - elles refusent le « réglementarisme » historique : le statut de salarié-e est rejeté (pas de maîtrise de son emploi du temps ; pas de possibilité de refuser le client), comme les maisons closes.

 - elles s’opposent au « prohibitionnisme » (tel qu’il existe en Suède par exemple) qui pénaliserait clients comme proxénètes et parfois même personnes prostituées. Elles en dénoncent le danger (prostitué-e-s relégué-e-s dans des lieux éloignés pour ne pas être sanctionné-e-s, accroissant ainsi l’insécurité –sanitaire et physique- de l’exercice de leur activité) et critiquent le « moralisme » qui fait de la sexualité une catégorie spécifique d’analyse.

Prenant acte de la volonté de certaines personnes prostitué-e-s de se regrouper dans un mouvement syndical afin d’obtenir des statuts et une reconnaissance sociale, ces associations ou groupes politiques (Commission prostitution des Verts-Paris –en désaccord avec la ligne officielle du parti, France-Prostitution, le PASST, Femmes Publiques) prônent une troisième voie entre « abolitionnisme à tendance prohibitionniste » et « réglementarisme »." (Association POLLENS, op. cit.).
Dans les termes d'un de ces syndicats de "travailleu.r.s.e.s du sexe":

" Le STRASS n’est pas réglementariste parce qu’il refuse la perspective moralo-hygiéniste véhiculée par celui-ci. Il réclame l’application du droit commun pour les travailleurSEs du sexe.

En l’état de la législation en France, la prostitution est autorisée, mais tous les moyens de l’exercer sont interdits (interdiction du racolage, définition extensive du proxénétisme limitant grandement les possibilités de rapports sociaux des travailleurSEs du sexe et excluant toute solidarité entre ELLESeux). Néanmoins, les travailleurSEs du sexe doivent payer des impôts (au titre des bénéfices non commerciaux comme les autres professions indépendantes) ainsi que des charges sociales comme profession indépendante.

L’application du droit commun aux travailleurSEs du sexe supposerait simplement l’abrogation du délit de racolage public (pénalisation du racolage passif comme actif), l’abrogation des infractions de proxénétisme, ainsi que celles des ordonnances de 1960 qualifiant les prostituéEs d’inadaptéEs socialEs.

Le droit pénal français dispose de tous les outils nécessaires pour lutter contre la traite et l’exploitation des êtres humains. La pénalisation du proxénétisme est surabondante et ne sert qu’à stigmatiser les travailleurSEs du sexe.

L’application du droit commun permettrait le rétablissement des travailleurSEs du sexe dans leurs droits fondamentaux." (STRASS, "position du Strass").
Il s'agirait essentiellement de considérer la prostitution comme une activité professionnelle comme les autres, soumise à l'application normale du droit du travail (horaires, rémunération, etc.). Cela permettrait à la fois de lever une injustice (les prostitué.e.s sous soumis.e.s  aux mêmes obligations que les autres travailleurs, ainsi les impôts, mais sans bénéficier des mêmes droits ni avantages, en termes de règlementation horaires, de  possibilité de louer un appartement, etc.) et de leur assurer les mêmes recours contre les abus des clients et de leurs éventuels employeurs que n'importe quelle autre profession.

Le STRASS, dont certaines représentantes sont situées politiquement très à gauche, milite également pour une économie de la prostitution dans le cadre de l'autogestion par les prostituées elles-mêmes. Ces dernières seraient leur propre patron, ce qui n'est généralement pas le cas dans le cadre réglementariste. 

Contrairement à la position réglementariste, celle-ci ne pose pas comme argument de départ les "instincts" des clients, mais l'enjeu d'une protection efficace des prostituées, de leurs conditions de vie et de leur liberté:

" Le système que nous défendons peut se qualifier comme légaliste mais pas à la hollandaise, qui applique un modèle réglementariste. Par exemple, dans les systèmes néerlandais et allemand, les prostituées sont soumises à des tests médicaux obligatoires et forcés, ce qui est contraire aux droits de l’homme et le réglementarisme à la hollandaise ou à l’allemande ne peut pas se dissocier du proxénétisme. Il ne s’agit donc pas de défendre les systèmes allemand et hollandais par opposition au système suédois, mais il s’agit de créer un système qui corresponde au mieux à une société égalitaire et qui permette de lutter efficacement contre l’esclavage sexuel.
Précisons d’emblée que nous ne parlons que de la prostitution exercée sans la contrainte d’un proxénète ou d’un réseau. Les partisans du non abolitionnisme n’ont en effet jamais nié l’horreur vécue par les esclaves sexuelles, mais s’efforcent simplement de dissocier leur sort des prostituées non contraintes.
Raisonner en termes de nombre, en montrant qu’il y a plus d’esclaves sexuelles que de personnes prostituées consentantes n’est pas un argument valide: de nombreux combats féministes occidentaux, comme celui touchant la publicité sexiste ou la parité sur les listes électorales ne toucheront jamais qu’une minorité de femmes dans le monde, pourtant ils sont indispensables." (Slate, "Prostitution: oui, on peut être féministe et non abolitionniste", par Marie-Hélène Lahaye et Valérie Rey-Robert).

A noter que les différentes parties prenantes du débat remettent régulièrement en cause cette typologie: ainsi, les anti-abolitionnistes reprochent souvent aux abolitionnistes de dissimuler des positions prohibitionnistes (avec les présupposés de ces dernières en matière de "bonnes moeurs") et inversement les seconds taxent les premiers de "règlementarisme".

2) Mes interrogations sur ce débat:

Sur la position réglementariste:

Je dois avouer qu'il fut un temps, fort éloigné et désormais bien révolu, où ce fut un peu ma position spontanée et naïve. Il me semble maintenant que celle-ci concentre les inconvénients de toutes les autres positions, sans aucun de leurs arguments les plus convaincants:

- la demande, d'ordre sexuel,étant considérée comme obéissant à des instincts "naturels", mais la satisfaction comme honteuse, et immorale, le stigmate se trouve concentré sur la prostituée en elle-même, dont  c'est la vie et le gagne-pain, plutôt que sur le client pour qui il s'agit d'un "écart", plutôt que de sa route de tous les jours.

- la position réglementariste obéit à la fois à des impératifs "moraux"  (en instaurant, si j'ai bien compris, une réglementation spécifique et un fort encadrement juridique pour une activité professionnelle considérée comme moins légitime que d'autres, et en la cantonnant à des statuts et des lieux très spécifiques et définis de manière rigide), et à d'autres pragmatiques (en l'autorisant néanmoins et en faisant une sorte de service public). Autant dire qu'elle ne satisfait in fine ni aux exigences de la morale ni à celles du pragmatisme.

- tout en donnant un semblant de légalité à la prostitution, elle semble ghettoïser les prostituées et limiter leurs droits par rapport à d'autres salariés, et leur reconnaissance sociale, et ne répond donc pas aux difficultés de l'abolitionnisme et du prohibitionnisme.

- en instituant la prostitution comme un sorte de service d'intérêt général (un "mal nécessaire"), plutôt que comme une simple prestation commerciale (utile ou futile), non seulement elle ne répond pas aux arguments sur la marchandisation du corps et la dignité spécifique de la relation sexuelle, qui me paraissent l'une des difficultés de la position anti-abolitionniste (au moins de mon point de vue, certes "orienté", de catholique), mais elle les aggrave, en les reliant à une forme de nécessité naturelle, qu'il s'agisse de satisfaire des "instincts" en eux-mêmes, ou en raison de leurs éventuelles conséquences sanitaires.

Bien que la position de l'Eglise actuellement soit beaucoup plus proche de l'abolitionnisme (ce qui constitue un net progrès à mon sens en terme de cohérence de son enseignement), et qu'elle est toujours considéré la prostitution en elle-même comme un mal, il est à noter que l'anthropologie tenue par certains de ses docteurs les plus importants, et fondée sur une lecture différentialiste et essentialiste de la différence des sexes, les a rapproché, à l'occasion, de la position réglementariste:

"Le gouvernement humain dérive du gouvernement divin et doit le prendre pour modèle. Or Dieu, bien qu'il soit tout-puissant et souverainement bon, permet néanmoins qu'il se produise des maux dans l'univers, alors qu'il pourrait les empêcher, parce que leur suppression supprimerait de grands biens et entraînerait des maux plus graves. Ainsi donc, dans le gouvernement humain, ceux qui commandent tolèrent à bon droit quelques maux, de peur que quelques biens ne soient empêchés, ou même de peur que des maux pires ne soient encourus. C'est ce que dit S. Augustin: " Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions. " (Somme Théologique, Saint Thomas d'Aquin, IIa; IIae; question 10; article 11; conclusion "Doit-on tolérer les rites des infidèles?").
Sur les positions prohibitionniste et abolitionniste

J'ai bien compris qu'elles ne se confondent pas, et que de nombreux militants abolitionnistes s'opposent au prohibitionnisme, ou ne le cautionnent pas. Il me semble néanmoins que j'ai suffisamment d'interrogations communes à ces deux positions pour les résumer dans une même rubrique.

- j'avoue que ces positions me semblent avoir le mérite, au moins apparent, du moindre risque. Face aux témoignages apocalyptiques de certaines anciennes prostituées, et à la difficulté à distinguer entre des réseaux de traite des humains et des prostituées véritablement consentantes, ne vaut-il pas mieux lutter contre le mal le plus certains, au risque de l'injustice la plus minime?

- je suis cependant sensible également aux arguments de certaines militantes non- ou anti-abolitionnistes, qui soulignent les retombées souvent négatives des lois d'inspiration abolitionniste sur les personnes mêmes qu'elles entendent protéger, et l'écart entre les mesures de lutte contre la prostitution et celles qui viseraient à donner d'autres alternatives aux prostituées, ainsi qu'à mettre un terme à la stigmatisation sociale dont elles sont l'objet, alors que dans la logique abolitionniste, elles sont les principales victimes:

"Non s’allier avec des associations de personnes prostituées, voire de clients ne sera pas, pour l’occasion une occasion de cautionner la prostitution si ce que craignent certaines associations féministes et certaines associations catholiques (le nid).
Il faut bien comprendre qu’à l’heure actuelle TOUTES les politiques en matière de prostitution (abolitionniste, réglementariste, neo réglementariste, prohibitionnisme) ont échoué à résoudre le problème de traite des humains. On continuera à échouer tant que
- les gouvernements refuseront de mettre au moins en place une police européenne efficace de manière à faire tomber les réseaux
- qu’on refusera de considérer les liens nets entre immigration et prostitution. Tant que de gens crèveront de faim à l’est ou au sud, il y aura toujours des femmes pour se prostituer dans des réseaux avec une plus ou moins grande conscience de ce qui les attend.
- tant qu’on considérera que la prostitution est dégradante, alors une personne souhaitant arrêter ne pourra trouver un autre job.
- tant qu’on expulsera les prostituées sans jamais arrêter aucun proxénète.

La loi sur le racolage passif est une abomination
- elle a conduit les personnes prostituées à rejoindre des lieux plus ou moins surs à la merci des tarés en tout genre
- elle conduit certaines personnes prostituées à être contraintes d’accepter la protection de certains proxénètes qui doivent louer cette loi chaque jour
- elle empêche les personnes prostituées souhaitant arrêter de le faire puisqu’elles se retrouvent avec des dizaines d’amendes à payer.
- elle a augmenté le viol et les agressions chez les personnes prostituées.
- on a vu de femmes non prostituées être arrêtées au prétexte que leur tenue incitait au racolage.
" (Crêpe-Georgette, "Assises de la prostitution").
- Je n'ai aucune expérience de la prostitution en elle-même, mais j'ai déjà travaillé dans des services de gestion de personnel: je reste très sceptique sur l'éradication de la prostitution clandestine, mais je crois par contre que l'application stricte du droit du travail n'est pas un argument à écarter d'un revers de la main. Je suis sceptique quand à l'argument avancé dans l'article d'Alternative libertaire cité plus haut, selon lequel la légalisation de la prostitution, conduirait à l'explosion de celle illégale. A son maintien, peut-être, dans la mesure où effectivement la perspective de payer des cotisations sociales, de respecter une durée réglementaire du temps de travail, ou les termes d'un contrat de travail, peut apparaitre fort peu séduisant pour un proxénète (ce qui rend peu crédible à mes yeux l'accusation parfois avancée par les milieux abolitionnistes, selon lequel les associations anti-abolitionnistes, comme le Strass, seraient pilotées en sous-main par un "lobby" proxénète). De même, celui sur la stigmatisation sociale des prostituées démontre à mon avis la nécessité de lutter contre cette dernière, plutôt que l'inanité de la position anti-abolitionniste (et rappelle, désagréablement à mes oreilles, celui selon lequel les enfants des couples homoparentaux seraient stigmatisés, invoqué l'an dernier par la Manif pour tous).

- Peut-on sauver des personnes contre elles-mêmes? Tant qu'il y aura des prostituées qui ont choisi leur métier et qui le défendent, aussi critiquable qu'il puisse sembler, on ne pourra complètement passer sous silence ou écarter leur point de vue, et on ne pourra totalement assimiler la prostitution à la traite humaine et à l'esclavage (et non, échanger des faveurs sexuelles contre de l'argent n'équivaut pas pour moi nécessairement à un viol. De même que le plaisir ou le sentiment amoureux, la recherche d'une rémunération me parait pouvoir être le mobile d'un consentement authentique, même si bien évidemment, ce n'est pas le cas quand il y a une pression d'un proxénète ou d'un réseau à obtenir cet argent). Dans le même ordre d'idées, je suis sensible à l'argument, que j'exposai dans mon précédent billet, qui rapproche ce débat de celui des femmes voilées, qu'un certain féminisme entreprend de "sauver", parfois contre leur témoignage et leur volonté (même si je n'ignore pas que certaines féministe défendent le voile tout en étant abolitionnistes en matière de prostitution, comme Christine Delphy, figure historique du féminisme et des études de genre en France).

-Je suis perturbé par le caractère personnel de certaines attaques d'abolitionnistes contre des prostituées anti abolitionnistes (exemples cités ici ou là). J'imagine que l'inverse existe aussi, mais ce sont celles sur lesquelles je suis tombé. La vive antipathie et le mépris qui semblent transparaitre à l'encontre de représentantes d'une catégorie de personnes qu'on dit défendre apparaissent, dans ces exemples, quelque peu paradoxales, sans en faire un argument déterminant dans le débat d'ensemble.

Sur la position anti-abolitionniste:

- En tant que catholique, et tout en étant conscient que ma position ne va nullement de soi aujourd'hui, j'avoue avoir beaucoup de mal à concevoir de manière positive la sexualité autrement que comme une relation fondée sur des "sentiments", dans le cadre d'une relation exclusive. Il est vrai qu'il s'agit d'une position purement morale, qui n'est pas nécessairement incompatible avec une position pragmatique, éventuellement réglementariste ou anti-abolitionniste, centrée sur les conditions de travail et de vie des prostituées, et le respect de leur auto-détermination, dans la mesure où leur choix de se prostituer est véritablement voulu. Dans le même ordre d'idées, s'il s'agit d'abolir la prostitution pour des raisons morales pourquoi se focaliser sur elle? J'avoue ne connaitre que très peu de métiers qui ne mène à aucun dilemme moral sérieux, y compris parmi les plus valorisés socialement et financièrement. De mes présupposés moraux en eux-mêmes ne découle donc pas un argument déterminant en faveur de tel ou tel cadre juridique, me semble-t-il.

- On retrouve dans ce débat, comme d'ailleurs, de manière différente, dans celui de la gestation pour autrui, la question du statut du corps. A quel moment est-on dans la vente de la force de travail, et à quel autre risque-t-on de tomber l'aliénation de celui-ci à un système d'échanges qui finit par faire du vivant une marchandise comme une autre? La théorie marxiste, par exemple, décrit la manière dont le travailleur qui vend sa force de travail, dans l'économie capitaliste, s'aliène le fruit de son propre travail, et la finalité de son action: "Une conséquence immédiate du fait que l'homme est rendu étranger au produit de son travail [...] : l'homme est rendu étranger à l'homme" (cité dans l'article "aliénation" de Wikipédia). Si le corps lui-même, devient, de force de travail, la marchandise en elle-même, le produit fini, même de manière contractuelle et librement consentie, n'ouvre-t-on pas, au moins à titre d'éventualité, la possibilité d'une aliénation encore plus radicale, où l'homme se voit confisqué non seulement son travail, son action, mais également l'entièreté de son être corporel. En ce sens, si la traite humaine n'est le présent que d'une partie des réseaux de prostitution, n'est-elle pas leur horizon à toutes? En fait, j'avoue que je n'en sais rien, et je n'arrive à être convaincu par aucune des analyses que j'ai lues, dans un sens ou un autre. Mais je n'arrive pas à complètement écarter cette question de mon esprit...

- Je suis nul en économie, et très ignorant des réalités de la prostitution. J'avoue cependant être un peu sceptique, de manière sans doute naïve et non informée, sur la capacité d'une prostitution "de droit commun" à offrir une alternative économiquement viable, et véritablement indépendante sur le long terme, face aux réseaux illégaux. De manière plus générale, je suis également dubitatif sur le projet d'autogestion défendu par certaines associations (mais je reconnais que je ne connais pas vraiment ces questions).

Pour conclure:

Je le redis, je n'ai aucune expérience de première main de la prostitution, et je pense qu'il y a de grandes chances pour que ce bref parcours des différentes positions du débat ait énervé un peu tout le monde. Je présente mes excuses pour les caricatures et les erreurs que ce billet contient certainement. Je n'ai nullement cherché, dans les lignes ci-dessus, à me poser en arbitre, et j'espère que le résultat final n'en donne pas l'impression. Je cherche seulement, dans ce débat extrêmement polarisé (et j'avoue être très frappé par la violence des échanges, peut-être plus encore que dans le débat autour du mariage pour les personnes de même sexe, pour le peu que j'en ai vu), sur des questions très graves en termes de conséquences humaines, que je connais très mal, qu'à un niveau minuscule, à me forger une opinion nuancée, mieux informée et constructive, en exposant franchement ce que j'ai compris, et ce que j'ai moins compris...

Les critiques et corrections de tous bords sont donc les bienvenues dans le fil de commentaire ci-dessous, ou par d'autres voies. :-)