lundi 7 septembre 2015

"L'identité chrétienne" et la défense de la vie




Dans un entretien accordé le 7 septembre 2015 au Figaro, Monseigneur Rey, tout en affirmant la nécessité d'accueillir les migrants/réfugiés en provenance de Syrie, s'inquiète du devenir de l'identité chrétienne:

"[...] Les frontières territoriales doivent rester essentielles pour protéger l'identité d'un pays. Les flux doivent être régulés. On ne peut pas accueillir dans n'importe quelles conditions. Nous ne voulons pas d'une globalisation brouillonne qui gommerait les identités. Il faut accompagner les nouveaux venus sur le chemin de l'intégration culturelle et sociale, afin qu'ils puissent intérioriser et enrichir aussi l'identité du pays qui les accueille.[...]

 Par ailleurs l'altérité due à l'arrivée de personnes issues d'autres univers culturels interroge notre propre identité, et nous engage à nous réapproprier notre héritage national, marqué en Europe par ses racines judéo-chrétiennes.

Certains s'inquiètent d'une islamisation de la France, qui serait accélérée par la venue de ces nouveaux migrants. Tout en éradiquant les groupes islamistes fondamentalistes et le trafic d'êtres humains, il faut absolument mettre en oeuvre une culture du dialogue, qui favorise un modus vivendi avec les communautés d'origine musulmane. Il faut aussi déployer une démarche pastorale, qui conjugue accueil et annonce. Pour sortir ou de la confrontation belliqueuse, ou au contraire, de l'indifférence, nous nous devons comme chrétiens, de construire des liens humains de proximité et de solidarité pour que notre société ne devienne pas une nouvelle tour de Babel individualiste, fracturée entre communautés qui ne communiquent plus entre elles.
Face à cette peur de l'islamisation de l'Europe, je constate souvent un déficit d'identité des chrétiens, ils ne doivent pas craindre d'affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ, même auprès des musulmans. C'est une leçon que j'ai retenue de mon séjour en Syrie." (passages graissés par moi)
Autant j'applaudis cet appel à établir une "culture du dialogue" avec les musulmans, autant cet accent sur "l'identité chrétienne" me laisse un peu perplexe.

Je ne suis pas sûr, en effet, d'arriver à me former une idée claire de ce qu'est cette identité, de pourquoi elle est menacée, et de ce que voudrait dire la "protéger".

Cette interrogation tombe un peu mal dans mon planning de lecture. J'avais envisagé d'approfondir  (et de nuancer) ma réflexion personnelle sur l'identité, et notamment de me mettre sérieusement à la lecture des livres de Vincent Descombes, dont j'ai juste commencé, au début de l'été, Les Embarras de l'Identité (d'une part, ses textes semblent incontournables aujourd'hui sur cette question. D'autre part, à mon échelle très amateure, il me semble que certaines de mes prises de positions sont symétriquement opposées à certaines des siennes, toutes proportions évidemment gardées. Quitte à passer du temps à alimenter ce blog, autant en gagner en prenant préalablement connaissance des objections qu'on pourrait m'opposer). Du coup, je vais laisser provisoirement de côté les questions de l'identité collective et de l'identité nationale, le temps de m'en faire des notions plus précises, et me concentrer, provisoirement, sur celle d'identité chrétienne, en faisant semblant d'admettre que les notions d'identité religieuse, culturelle ou territoriale vont de soi.

En effet, si Monseigneur Rey évoque les thèmes de l'identité nationale ("l'identité du pays") et celle de l'Europe ("l'islamisation de l'Europe"), c'est bien dans l'appel à "affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ" qu'il trouve le remède au "déficit d'identité des chrétiens", en posant une équivalence sémantique, implicite mais révélatrice, entre européens et chrétiens. C'est donc bien l'identité chrétienne qui est au coeur de sa réflexion, et de son inquiétude, et c'est donc elle que je vais discuter dans les paragraphes qui suivent.

Je me risque quand même à une rapide citation de Descombes, en priant ceux de mes lecteurs qui l'ont lu d'excuser d'éventuels contresens ou inexactitudes de ma part, et, le cas échéant, de me les indiquer en commentaire:

"Il se trouve qu’identité a remplacé caractère, personnalité… Il est plus vague, donc il a permis à ceux qui l’utilisent de développer un champ sémantique plus vaste, en y associant d’autres phénomènes, y compris la subjectivité et la première personne. Le caractère national est visible pour l’observateur.[...] Identité a été employé dans ce nouveau sens, car tout le monde sait ce que signifie se présenter devant les autres. « Veuillez vous présenter »… On décline son identité. Le mot s’est imposé car il renvoie à cette opération de la vie sociale où l’on se présente aux autres. Si l’on remonte à cette opération, on retrouve la logique du nom propre, que ce soit à l’échelle individuelle ou à l’échelle collective (la communauté à laquelle nous nous rattachons : tel hôpital, l’EHESS etc.). Le nom est chargé de toutes sortes de significations, car il y a une histoire collective. Si on dit identité, c’est pour renvoyer à ce moment de la présentation. On s’adresse aux autres. Si nous n’avions de débat qu’avec nous-mêmes, il n’y aurait pas de problème d’identité.[...]

 Les sociétés se construisent selon des représentations, qui sont leurs propres productions. Je distingue donc avec Castoriadis deux sens du mot « imaginaire » : d’abord, irréel, au sens d’inexistant, et ensuite, imaginaire au sens d’instituant. L’imaginaire instituant n’est pas la re-production de quelque chose d’absent. Ce serait l’imaginaire trompeur (comme dans les promesses imaginaires). L’imaginaire instituant reprend des éléments de notre histoire en vue d’exprimer la représentation et la volonté collectives. Le « nous » d’une collectivité repose sur l’acte d’imagination, mais cela ne veut pas dire que cela soit une mystification. C’est une création humaine.[...]

 Si on ne se contente pas de perpétuer la tradition sans y réfléchir, cela passe par un acte d’institution. Cela doit être un moment de l’imaginaire instituant. Qu’est-ce qui en résulte pour nous, individus citoyens ? C’est à chacun de se poser la question du critère. Dans les débats sur le communautarisme, demandons à chacun : quel critère pour l’entité collective que vous défendez ? A quelle condition est-elle légitime ? Le résultat de l’explication logique du concept d’identité peut être résumé par le mot de Quine : pas d’entité sans identité. Je dois avoir un critère d’identité pour savoir que je parle de la même chose que tout à l’heure. Par conséquent, l’identité collective que quelqu’un reconnaît est celle de l’entité collective dont il pose la réalité. Si des gens veulent une identité ethnique mais pas d’identité nationale, cela veut dire qu’ils croient à la réalité d’un groupe ethnique mais pas d’une nation. En revanche, si l’on croit que l’existence d’un corps politique est légitime, alors on pose la réalité de la nation au sens moderne, celle d’une communauté politique des citoyens. Auquel cas les identités communautaires ou religieuses ne peuvent être que subordonnées. C’est cet ordre des priorités qui est en question. On ne peut pas commencer à les discuter si on n’est pas conscient qu’à chaque fois, on applique un critère d’identité, celui qui permet de nommer le groupe auquel on se rattache." (Entretien avec Vincent Descombes, propos recueillis par Nicolas Rousseau, sur le site Actu Philosophia)

De ce que je comprends de cette présentation du concept d'identité, que je vais admettre pour les besoins de la présente démonstration, poser la question de l'identité chrétienne, de notre identité chrétienne, c'est s'interroger sur la manière dont notre représentation de ce qu'est être chrétien coîncide avec notre représentation de nous-mêmes. Cela pose la question de ce que nous considérons comme chrétien, et celle des extensions ou adaptation de cette représentation que nous estimons compatibles ou non avec cette identité.

 Autrement dit, si cette question de l'identité chrétienne semble se poser avec tant d'acuité, c'est qu'elle a perdu de son évidence. Ou plutôt, il semble que la continuation de son institution est confrontée à un choix entre plusieurs représentations. En gros, soit l'accent est mis sur l'aspect territorial et "culturel" de cette identité ("les racines judéo-chrétiennes") et le risque est de relativiser les thèmes évangéliques de l'hospitalité envers l'étranger et de l'amour du prochain, "comme soi-même". Si au contraire c'est ce dernier aspect qui prime, la crainte de certains chrétiens occidentaux (que je ne partage pas du tout, mais je vais faire semblant de l'admettre pour les besoins du billet), dont visiblement Monseigneur Rey, est qu'il faille sacrifier à moyen terme les composantes géographique et culturelle de l'identité chrétienne. Dans le premier cas, il semble que "l'identité" chrétienne soit exposée à une trahison de ses racines évangéliques, dans le deuxième cas, qu'elle risque un amoindrissement de son extension sémantique et de son influence géopolitique et culturelle. En gardant à l'esprit que quelque soit le choix qui sera fait collectivement, il resserrera, précisera cette identité, qui ne sera donc plus tout à fait la même qu'aujourd'hui.

 Monseigneur Rey semble penser que le risque principal qui pèse contre "l'identité" chrétienne réside dans "l'islamisation". Franchement, cela me parait absurde. Si dans les siècles passés, qui ont vu des vraies invasions, avec des occupants musulmans ou chrétiens imposant, parfois pendant des siècles, leurs lois et leurs coutumes à des populations occupées de l'autre religion, sans pour autant que l'identité, tant du christianisme que de l'islam, soit rendue méconnaissable,  comment croire  que cette identité chrétienne que des conditions politiques autrement plus rudes n'ont pu remettre en cause durablement serait aujourd'hui menacée en Europe, où elle reste largement majoritaire?

Ce qui est menacé en fait, c'est le caractère hégémonique de cette identité. A mesure qu'il devient de moins en moins évident que l'Europe est chrétienne, que les chrétiens doivent partager leur identité nationale ou européenne avec des ressortissants d'autres religions ou d'autres visions du monde, qu'ils doivent apprendre à distinguer entre leur identité territoriale et leur identité religieuse au lieu de les considérer comme une, beaucoup d'entre eux sont tentés de sauvegarder à tout prix cette hégémonie et l'équivalence jusqu'alors presque "naturelle" entre ces deux éléments de leur identité propre.

Et c'est dans certains  choix qu'ils opèrent pour préserver cette représentations d'eux-mêmes et de leurs racines, qu'il y a à mon sens, paradoxalement, un vrai risque de dénaturation de l'"identité" chrétienne.

Tel que Monseigneur Rey s'exprime dans cet article, la défense de cette "identité chrétienne" qui est l'objet de son inquiétude, passe par un "témoignage de foi" visible en Jésus Christ. Je ne crois pas extrapoler en estimant qu'il inclut dans ce témoignage la condamnation de l'IVG, c'est-à-dire: "la défense de la vie dès la conception".

Je ne partage pas, pour être franc, cette condamnation de l'IVG, et ne la considère pas comme un aspect essentiel de l'identité chrétienne, c'est-à-dire la foi en Jésus Christ. Je m'en justifierai dans un autre billet. Mais, toujours pour les besoins de la démonstration, je vais faire semblant de l'admettre.

Donc, quand on condamne l'IVG absolument, de manière "non négociable" on demande aux femmes (cis et aux hommes trans, mais passons) enceint(e)s, d'"accueillir la vie". Qu'est-ce que cela signifie concrètement?

On demande à ces personnes d'accueillir, non pas seulement dans leur maison mais dans leur corps, un organisme étranger, qui durant neuf mois, va influer sur leur santé et leur comportement, les immobiliser progressivement, les obliger à renoncer temporairement à leur travail éventuel et leurs loisirs, leur imposer des contraintes alimentaires, et, parfois, mettre en danger leur vie.

Une fois la naissance menée à terme, elles vont devoir consacrer une part très importante de leur temps libre et de leur argent, sur plusieurs décennies, à nourrir, éduquer, habiller, ce nouvel occupant de leur lieu de vie. Elles auront droit aux nuits blanches, à l'angoisse  récurrentes, au "double travail" etc.

Autant dire que, même si évidemment de nombreux parents (mais pas tous) trouvent de la joie et même une vie plus heureuse dans leur nouvelle vie, quand on demande à une femme (ou un homme) qui ne désire pas d'enfant et qui se retrouve enceint(e) par accident, d'"accueillir la vie", on lui demande un ENORME sacrifice, sur plusieurs décennies.
 
J'entends d'autre part certains catholiques très attachés à "l'identité chrétienne" au sens où l'entend Monseigneur Rey, et à "la défense de la vie dès sa conception" (pas tous cela dit, loin de là et heureusement), répondre à ceux qui leur demandent de se prononcer en faveur de procédures d'accueil plus souples des migrants: "on ne peut pas tout accueillir, il y a des limites, qu'est-ce que vous diriez si quelqu'un s'installait chez vous sans que vous l'ayez voulu, mange votre nourriture, dorme sous votre toit, etc.?", avec l'assurance tranquille de ceux qui sont certains d'énoncer des évidences. Et de partager sur les réseaux sociaux telle rumeur de jour, lue sur FdeSouche ou Médias Presse Info, soupçonnant les migrants des plus noirs desseins et des pires mensonges.

Et pourtant, ce qu'ils trouvent normal de refuser, est un effort à peine aussi élevé, et sans doute souvent moindre, que celui qu'ils trouvent tout naturel de demander aux femmes (ou aux hommes) enceint(e)s.

Quelques objections prévisibles:

Dans le cas de l'avortement, on est sûr de prendre une vie. Mais si toutes les tentatives de passage des frontières ne mènent pas à des décès, on sait qu'il y en a régulièrement. Et qu'ils sont en partie dus au désespoir de personnes qui ne peuvent continuer à faire vivre leur famille en restant dans leur pays d'origine, qui sont sûres de se faire refouler aux frontières, et qui sont conduites à des tentatives désespérées. Donc, on est tout aussi certain, que notre politique migratoire prend régulièrement des vies. Inversement, autant la vie d'une personne consciente qui se noie à une valeur évidente, autant on peut s'interroger (je dis s'interroger, pas trancher) sur ce que signifie être vivant, au moins dans ses premières semaines d'existence, pour un embryon dont le système nerveux est encore en cours de formation. Quoiqu'on en pense cela-dit, il n'est aucunement évident de soutenir que s'opposer à l'accueil des migrants est moins grave qu'avorter. Au contraire, en fait.

Être parent accomplit la vie conjugale, dans le don de la vie. Mais en quoi l'accueil de l'étranger accomplirait moins "l'identité chrétienne"? Le Christ demande à un disciple potentiel: "quitte tout ce que tu as et suis-moi". Même à supposer, ce qui me parait très loin d'être évident, que nous ayons à perdre quoi que ce soit à ouvrir davantage les frontières, on est en plein dans l'accomplissement radical, évangélique, de "l'identité" chrétienne, et non dans son "déficit" ou dans son "déracinement", en y consentant.

Dans le cas d'une naissance, ce n'est pas une nouvelle culture qu'on accueille. Et pourtant, dans bien des familles, y compris catholiques, l'expérience montre qu'un enfant construit son propre point de vue, au fil de ses relations avec ses parents, de ce qu'il lit, des échanges qu'il a à l'école, et que même les valeurs les mieux établies de la famille la plus traditionnelle peuvent être ébranlées de fond en comble par un rejeton un peu curieux ou un peu rebelle. Sans compter que le fait même de devenir parent transforme souvent de fond en comble la vie quotidienne et la perspective des intéressés, de façon beaucoup plus profonde et radicale que la transformation hypothétiquement opérée au sein d'un pays par tel ou tel flux migratoire important.

Ce n'est pas la même chose de s'engager en personne et de s'engager collectivement. Marion-Maréchal Le Pen déclarait, dans un entretien accordé à Boulevard Voltaire:


"Il ne faut pas confondre charité individuelle à laquelle l’histoire du bon Samaritain fait écho et la charité politique. La France n’est pas une personne, c’est un pays."

Je suis tout à fait d'accord avec cette formule, sinon avec sa signification. L'effort demandé à une personne enceinte est BEAUCOUP PLUS important, tant en intensité qu'en extension temporelle, que celui qui est consenti par chaque individu, à l'échelle d'un pays qui assouplit ses procédures d'immigration face à une crise humanitaire: il n' y a pas l'équivalent d'un réfugié par foyers, les pouvoirs publics et diverses associations apportent leurs ressources et leur organisation, etc. La personne enceinte est seule, avec ses proches, si proches il y a, face à ses nouvelles charges et responsabilités.

Enfin, et on touche au coeur de ce que je considère, moi, comme une menace pour "l'identité chrétienne", certains répondront que dans le catéchisme de l'Eglise catholique, l'avortement est condamné absolument alors que l'accueil des flux migratoires souffre des exceptions:

"Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent.

Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à
diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu
de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges." (CEC 2241)

Au lieu de considérer des situations d'après un certains nombre de principes qui seraient constitutifs de l'identité chrétienne, on finit par jouer abstraitement les principes contre les situations. La loi (la doctrine de l'Eglise) n'est plus discernée en fonction des situations et de l'appel toujours individuel et particulier que le Christ nous adresse au travers de notre prochain, mais semble trop souvent récitée, avec une attention toute particulière sur les non dits, les formulations littérales et les "vides juridiques". Ce n'est pas un signe de bonne santé "identitaire", si je puis me permettre. Les principes existent en vue, et au nom, de problèmes concrets. "L'IVG", "le bien commun", "l'exercice du droit d'immigration" sont des mots, qui n'ont de valeur que parce qu'ils représentent. Si les chrétiens estiment, au nom de l'enseignement de l'Eglise, que la préservation de "la vie, dès sa conception" autorise, et même impose, tous les sacrifices, alors quand d'autres vies sont menacées, comment certains d'entre eux peuvent-ils dire que la charge demandée pour sauvegarder ces vies est trop lourde? Et si, en conscience, ils trouvent que le sacrifice que selon eux, représenterait une plus grande ouverture des frontières, est au dessus de leur force, comment peuvent-ils exiger  d'autrui, confronté au sacrifice, au moins aussi important, de décennies de vie, une force infinie? Les composantes de l'identité chrétienne qu'ils défendent, nationaliste ("les racines chrétiennes de la France") et hostiles à l'Islam d'une part, et "pro-vie" d'autre part, se contredisent dans les faits, et, s'ils tiennent véritablement à la cohérence de cette "identité chrétienne", il va bien falloir choisir, entre la nostalgie de l'hégémonie perdue, qui insiste sur le tracé des frontières, et la défense inconditionnelle de la vie, qui fait de la préservation de celle de son prochain un impératif inconditionnel, jusqu'à l'anéantissement de son identité propre sur la croix. Voilà deux composantes de l'identité chrétienne qui paraissait jusqu'à maintenant pour beaucoup indissociables, et qui aujourd'hui s'affrontent, jusqu'à menacer de la disloquer. Que chacun discerne laquelle de ces deux composantes est au coeur de sa foi.Vouloir tenir les deux contre la marche du monde ne peut que vider cette dernière de son sens.

Mais en attendant, si condamner inconditionnellement l'avortement, et donc demander à toute personne enceinte de sacrifier des années de sa vie, y compris contre son gré, au nom de la vie à naître, quelles que soient son désir d'enfanter, ses moyens matériels ou la sécurité de sa situation sociale, est pour tel ou tel d'entre nous une composante indissociable de l'identité chrétienne, qu'il respecte suffisamment ces personnes à qui ils fait des demandes si lourdes, pour accepter lui-même tous les sacrifices et tous les risques quand la vie d'autrui, y compris de l'immigré, y compris de l'immigré musulman est en danger. On ne peut pas accueillir tout le monde? Eh bien si, on peut. La question est plutôt celle des sacrifices auxquels on est disposé à consentir ou non pour la vie d'autrui. Et si cela lui parait trop lourd, ou trop risqué, alors que des gens meurent régulièrement de ne pas être accueillis et d'essayer quand même de donner la sécurité et un futur à leur famille, qu'il se demande si ce que l'Eglise exige des femmes en matière de morale et de devoir familial, depuis des siècles, ne devrait pas aussi avoir ses limites.

Lier comme le font certains catholiques, lutte contre l'immigration au nom de la lutte contre l'"islamisation", et lutte contre l'IVG  au nom de la vie, ne révèle que trop, en l'état, qu'ils ne considèrent leur prochain que comme un obstacle potentiel à leur besoin de sécurité culturelle, qu'il s'agisse de la femme qui refuse sa destination traditionnelle de mère, ou de l'étranger qui refuse sa destination traditionnelle de futur converti. Mais on ne peut prétendre aimer son prochain, à mon sens, sans être curieux de ce que sa vie, individuelle, a à nous apprendre en quoi elle peut nous ébranler ou nous grandir, ou mettre en question nos principes les plus profondément ancrés, et sans être prêt à se mettre en danger pour elle. Sans cela, "l'identité chrétienne" est une notion totalement dépourvue de sens à mes yeux.

mardi 4 août 2015

Ma lecture des livres de Rachel Held Evans 1/3: Faith Unraveled





Rachel Held Evans est une journaliste, blogueuse et auteure de best sellers américaine. Chrétienne, initialement protestante évangélique, elle a rejoint récemment l’Eglise épiscopalienne.
Elle a publié à ce jour trois livres: Faith Unraveled (initialement publié sous le titre Evolving in Monkey Town) (2010/2014), A Year of Biblical Womanhood (2012), et Searching for Sunday (2015). Chaque billet de cette série rend compte de l'un de ces trois livres.


Faith Unraveled est sous-titré "How a girl who knew all the answers learned to ask questions ("comment une fille qui connaissait toutes les réponses a appris à poser des questions"). Ce livre témoigne de l'histoire d'une foi, au départ très assurée, qui se dénoue, s'effiloche (unravel) à mesure que les assurances données par une éducation évangélique rigoureuse se confrontent à l'actualité et à des modes de vies, des événements et des questions dissonants.


Le plan général du livre est donc globalement chronologique, et suit les grandes étapes de la vie de foi de Rachel Held Evans, protestante évangélique, fille de théologien, ancienne "fondamentaliste" devenue "évolutionniste", démocrate et féministe. Passée la préface ("pourquoi je suis évolutionniste"), les 21 chapitres du livres sont regroupés sous trois grandes parties: "Habitat" (1-5), qui décrit l'enfance et le cadre de vie de l'auteure, "Challenge" (6-17), consacrée aux doutes qui ont progressivement miné ses certitudes, et "Change", qui dépeint la Rachel Held Evans adulte.


Chaque chapitre (entre 5 et 15 page environ) s'appuie généralement sur une anecdote ou une rencontre (ainsi l'évocation d'une amie de l'auteure, homosexuelle et chrétienne ("Adele the Oxymoron" ch. 16)), et construit à partir de ces réminiscences une méditation sur tel ou tel aspect de la vie de foi de l'auteure, ou tel doute qui la travaille.


Comme le titre original du livre, et celui de la préface, le suggèrent, le combat mené par les fondamentalistes américains contre la théorie darwinienne de l’évolution est un thème qui traverse tout le livre. Monkey Town, c’est Dayton, la ville du Tenessee où l’auteure a été élevée, et qui doit ce surnom au procès, en 1925, d’un enseignant “coupable” d’avoir enseigné l’évolutionnisme, transformé en affrontement idéologique où les tenants du créationnisme ont été ridiculisés. Et l’évolution, c’est aussi bien cette théorie si honnie par le milieu d’origine de l’auteure, que celle que subit malgré tout ce même milieu évangélique, qui à partir des années 1970, heurté par les progrès des idées “libérales”, choisit de prendre ses distances avec la foi aveugle au profit de la théologie systématique et de la confrontation rationnelle aux arguments des non croyants, dans le cadre du “mouvement apologétique”.


C’’est bien sûr aussi celle de l’auteure, bercée doctrinalement par cette apologétique, rompue aux joutes bibliques et théologiques, et pourtant de moins en moins sûre de la justesse de cette “vision du monde” et de la foi. Elle indique qu’elle n’a pas eu une “crise de foi” à proprement parler: plutôt une petite série de “pannes” et de “défaillances”. L’une de ces “pannes” inaugurales fit suite à l’exécution, largement diffusée sur CNN, d’une femme afghane, Zarmina, par les talibans, en 2001. Suivant l’enseignement reçu, cette femme, morte musulmane, ne pourrait être sauvée et finirait en enfer comme ses bourreaux. D’où un terrible et durable sentiment d’injustice, et de colère envers Dieu.


L’injustice, l’auteure ne la supporte pas. Elle multiplie peu à peu les questions et les critiques auprès de sa famille et de sa paroisse. Au point que sa communauté se distancie à son tour d’elle. Elle devient destinataire de chaines de prières. On dit qu’elle serait “devenue bouddhiste”.


L’aspect à mon sens le plus marquant de ce livre est de montrer combien ce sont la rigueur morale et le souci de prendre la foi au mot, et non le désir de “plaire au monde” et la paresse, qui sont à l’origine de la distance de plus en plus critique prise par l’auteure envers son Eglise. Et après trois ans de petites “pannes” successives, en fait la prise de conscience graduelle de toutes les petites contradictions, les incohérences et les arrangements de l’apologétique évangélique avec la Bible et avec la morale, c’est en revenant à la lecture des quatre évangiles qu’elle s’est tournée à nouveau vers Jésus, un Jésus qu’elle à redécouvert, à la lumière de ses interrogations. Un Jésus qui n’assène pas des réponses, mais ne cesse de poser des questions. Et qui demande beaucoup plus qu’un “assentiment intellectuel” et qu’une “allégiance émotionnelle”.


La “morale” pour moi de ce livre, c’est qu’une exigence morale, intellectuelle et spirituelle authentique mène au doute. Et:

“Si j’ai appris une chose au cours de ces cinq dernières années, c’est que le doute est le mécanisme par lequel la foi évolue. Il nous aide à rejeter les faux fondamentaux afin que nous puissions retrouver ce qui a été perdu ou adopter ce qui est nouveau. C’est un feu purificateur, une flamme brûlante qui maintient notre foi en vie et en mouvement et en effervescence, là où les certitudes ne font que la geler sur place” (p. 195).

vendredi 22 mai 2015

Pourquoi je suis resté catholique


Dimanche dernier, quand je me suis réjoui sur ma page FB de la décision du synode de l'Eglise Protestant Unie de France autorisant les pasteurs qui le désirent à bénir les mariages homosexuels, l'un de mes contacts, catholique traditionaliste et résolument opposé à ce type d'ouvertures aux revendications LGBT, a commenté de la manière suivante:

" C'est le moment de les rejoindre :-)"
 J'ai répondu:

 "J'avoue que l'an dernier, il y a un moment où j'y ai sérieusement pensé, mais non, désolé, je reste! :-)"

Un autre contact, de gauche et favorable aux revendications LGBT, s'en est étonné dans les termes suivants:

" moi je ne comprend pas, pourquoi tu restes ? Est ce que c'est un sacrifice pour aider / relever le catholicisme ?"

Il y a eu une longue période, qui a duré plusieurs mois, où moi aussi, j'ai cessé de comprendre. Ma fréquentation de l'eucharistie s'est très fortement raréfiée, pour ne pas parler d'autres sacrements.  J'ai commencé à fréquenter le culte d'une paroisse réformée pas très loin de chez moi. J'ai pris contact avec la pasteure de cette paroisse qui m'a accompagné dans mon discernement.

Parmi les raisons qui m'ont conduit à cette démarche: un profond ras-le-bol post-2013/LMPT, une grande déception face à ce qui m'est apparu comme un profond manque de compassion et du curiosité de la part de beaucoup de catholiques qui se sont dressés comme un seul homme contre le mariage homosexuel, les études de genre... sans visiblement chercher à croiser leurs informations ou à les vérifier, sur le fondement d'une révérence somme toute superstitieuse pour un "enseignement" de l'Eglise pourtant manifestement pas mieux informée sur ces questions. La prise de conscience de l'emprise morale et intellectuelle paradoxalement contre-productive qu'avait eu sur moi ma pratique catholique (messes, animation d'aumônerie, participation à des groupes de partage et de rassemblement, activisme sur internet): contre-productive au sens où loin de me rendre plus lucide et honnête envers moi-même, plus soucieux de mon prochain, comme elle aurait opérer dans son principe même, elle avait longtemps fonctionné comme un interrupteur qui bloquait en moi tout questionnement sérieux sur les sujets dits, il y a quelques années, "non négociables" (homosexualité, IVG, etc.) et m'endurcissait, en me rendant virtuose en toutes sortes de périphrases et de circonvolutions qui me permettaient d'occulter le fait que ce fameux enseignement de l'Eglise laissait de côté de nombreuses vies, ou les enfermait, quand il s'agissait de croyants, dans des contradictions insolubles, des "fardeaux lourds à porter" (Matt. 23, 4), tout en prétendant agir pour leur "meilleur" intérêt. Les nombreuses critiques (parfois personnelles et blessantes) et incitations de contradicteurs (dont au moins un prêtre) à prendre la porte ont aussi fini par peser. Enfin, sans surprise au plus fort d'une crise de confiance envers les fidèles et l'institution, c'est ma foi qui a commencé à s'éteindre. En changeant d'Eglise, je voulais la rallumer, sans avoir à appesantir ma vie spirituelle de toutes ces disputes et toute cette hostilité qui rythmaient mes rapports avec certains catholiques. Ou plutôt, les aborder dans le cadre d'un dialogue oecuménique, avec une séparation de principe posée d'entrée de jeu.

Et pourtant, en sortant de mon premier rendez-vous destiner à discerner sur cet éventuel passage à la foi protestante, il m'est apparu clairement que j'étais catholique. Ou plutôt, sans bien me l'expliquer, j'ai su que changer d'Eglise n'était pas ce que Dieu attendait de moi.

En premier lieu, parce que j'avais beau essayé de me mettre au fait de la théologie et des usages protestants, de me préparer mentalement au changement, de fréquenter des paroissiens, notamment dans un groupe de partage biblique oecuménique, je sentais en moi une résistance. Non pas une résistance à devenir protestant (j'ai de très bon souvenir de cette période où j'ai découvert de très belles choses), mais à ne plus être catholique. C'est-à-dire que plus ma volonté poussait dans le sens du changement, plus mon intelligence démontait l'un après l'autre tous les éléments de mon identité catholique, plus quelque chose en moi endurait et subsistait, qui ne voulait pas cesser d'être catholique. Et ma formation spirituelle, qui s'est principalement faite à partir des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, m'a appris qu'en matière de discernement, et a fortiori de discernement vocationnel, il importait d'être tout particulièrement attentif aux "motions de l'âme", aux goûts et aux dégoûts, aux enthousiasmes et aux résistances, car c'est là que l'Esprit nous travaille.

En second lieu, il m'a semblé que cette résistance avait partie liée aux sacrements tels que je les avais vécus dans l'Eglise Catholique, et au souvenir que ma mémoire en avait conservé. Sur ce point je me retrouve totalement dans cette remarque de Rachel Held Evans, une essayiste chrétienne très populaire aux Etats-Unis, qui elle aussi, après avoir été extrêmement dévote (au point de demander à une autre lycéenne, au lendemain du massacre de Columbine, alors que tout le monde aux USA redoutait l'éventualité de copycats, si elle savait où irait son âme, si elle devait mourir ce même jour, si j'en crois son livre Searching for Sunday), a pris progressivement ses distance avec sa foi, en partie en lien aux débats autour du traitement des personnes LGBT par les religions, et qui elle aussi est revenu à une pratique régulière, mais pour le coup avec un changement de dénomination (d'évangélique, elle est devenue anglicane):

"On Tuesdays, between now and April 14, I’ll be sharing excerpts from my new book, Searching for Sunday: Loving, Leaving, and Finding the Church. The book is arranged around seven sacraments—baptism, confession, communion, holy orders, confirmation, anointing of the sick, and marriage.  When my faith had become little more than an abstraction, a set of propositions to be affirmed or denied, the tangible, tactile nature of the sacraments invited me to touch, smell, taste, hear, and see God in the stuff of everyday life again. They got God out of my head and into my hands." ("What brought me back to church...").
 Quand intellectuellement et moralement, l'Eglise (ou du moins certains de ses pasteurs et fidèles) semble patiner , pour ensuite se ressaisir (comme elle a pu le faire tout au long de son histoire), perdre de vue la conscience du bien et du mal sur certaines questions, et  transmettre la foi d'une manière brouillée, parasitée par une philosophie complémentariste, elle parvient encore à le faire par l'intermédiaire des sens, au moyen des sacrements. Je ne prétends pas ici faire de la théologie sacramentelle de haut niveau,  et j'ai bien conscience que le sens que donne l'Eglise à ses sacrements est plus complexe que ça, mais lorsque tout finit par nous séparer: la politique, les idées, les moeurs, il nous reste encore la possibilité de communier chaque dimanche au Corps et au Sang du Christ, rassemblés autour d'une promesse et d'une Espérance, même si nous ne nous accordons plus sur son sens pour aujourd'hui.

Du temps où j'étais un jeune et enthousiaste reconverti, j'aimais me représenter dans la procession de communion, devant et derrière moi, toutes les personnes avec qui j'avais pu avoir des conflits, désunis entre nous au jour le jour, mais unis face à Dieu et recevant chacun le Christ. Je crois que tout au fond de mon coeur, c'est cela qui m'a manqué et m'a empêché de quitter l'Eglise Catholique (au passage, il y a sûrement des équivalents dans les autres dénominations chrétiennes, et je ne lance pas un concours. Je dit juste que cette manifestation sensible particulière est importante dans ma vie de foi personnelle).

Mais il ne s'agit pas pour autant d'un retour au catholique que j'étais de 2005 à 2012. Et surtout pas à ça:

"La tentation est grande alors de penser que l’Église se trompe, qu’au fond elle n’a pas encore adapté la Parole à notre époque, et de reléguer ces préceptes jugés inadaptés au fond du placard d’une foi jeune et insouciante. Vivre en s’accommodant comme on le peut et essayer de ne pas trop penser à Jn 8, 32 : la Vérité vous rendra libres. Ce serait facile de séparer le Christ du magistère mais alors c’est renoncer à l’Église, c’est chercher un compromis illogique.
Comment faire alors advenir dans notre existence cette liberté promise, alors que nous butons sur nos contradictions, nos révoltes et nos peurs ? Il me semble que la première corde sur la crête, c’est la prière. Sans relation intime avec le Seigneur, à quoi bon vouloir s’escrimer ? Profitons de sa présence déjà actuelle ! La deuxième corde, c’est la confiance. Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes. L’Esprit-Saint ne peut l’abandonner, au-delà des erreurs des pécheurs de ceux qui la constituent. La troisième corde, c’est s’efforcer de comprendre le plus sincèrement et le plus profondément possible ce que l’Église nous propose. Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ? Enfin, l’exemple des saints est bien souvent un phare dans nos âmes tiraillées. Parce qu’ils ont vécu le même combat, et qu’ils sont la preuve éclatante non seulement de la possibilité d’une voie exigeante mais surtout de la fécondité joyeuse qu’elle offre. Il ne s’agit pas d’être des rigoristes orgueilleux fiers de suivre l’Église, mais il ne faut pas non plus, prétextant le souci fallacieux de s’éloigner du pharisaïsme, se trouver trop pécheurs pour être capable de monter les sommets." (Cahiers Libres, "Libérés ou déchirés", par Marietropique).

Au passage, si ce texte m'irrite un peu, j'y retrouve aussi les intéressantes interrogations de son auteure, qui, si j'en crois son compte twitter, ne se laisse pas endormir par la belle totalité doctrinale de l'Eglise, et semble s'efforcer de discerner sincèrement au jour le jour, à partir des difficultés concrètes qu'elle rencontre. Et s'il m'irrite, c'est en fait parce que j'y retrouve ma propre manière de procéder d'il y a quelques années, qui m'a à mon humble et rétrospectif avis, bien envoyé dans le mur.

Mais sérieusement, les "cordes" deux et trois, NON! Désolé, mais c'est juste non! Enfin, pas "non" à propos de la confiance et l'effort de mieux connaitre et comprendre le discours de l'Eglise, bien sûr, mais à propos des développements proposés pour chacune de ces deux attitudes:


- "Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes.": pas toujours non. Les mères font aussi des erreurs de jugement, peuvent aussi être étouffantes ou aveuglées par des souvenirs d'une autre génération que la notre, et nous sommes nombreux à avoir atteint notre majorité, et surtout, à connaitre au moins un peu l'histoire de l'Eglise. Elle s'est trompée... plusieurs fois... tout au long de son histoire... comme tout le monde... et l'a reconnu à plusieurs reprises... et a parfois demandé pardon... Si elle s'est trompée, comment soutenir qu'elle ne peut pas se tromper, qu'elle connait forcément mieux que nous, alors qu'elle nous voit de loin et de l'extérieur, ce qui est bon pour nous? Confiance n'est pas déni, et n'est pas un argument contre la critique justifiée.

- "Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ?": cet argument, c'est vraiment la damnation des catholiques de notre temps, en plus d'être un sophisme. On n'a jamais fait le tour, intellectuellement parlant, d'une question, d'un enseignement, d'une doctrine, un tant soit peu mûris et approfondis. Exiger un tel préalable, c'est exiger le silence. Ce qui compte, c'est de croiser les arguments des parties adverses, de prendre connaissance aussi honnêtement et exhaustivement que possible des arguments des forces en présence, afin de pouvoir construire le plus solidement possible son propre discernement en CONSCIENCE (ce qui n'est pas la même chose qu'en vérité). Et force est de constater qu'au nom justement des grandeurs cachées supposées de la doctrine catholique, beaucoup de catholiques (pas l'auteure, pour ce que j'ai pu lire d'elle) s'efforcent surtout de ne surtout pas trop lire de près ce qui se dit en face, des fois que la si fascinante grandeur de l'enseignement moral de l'Eglise ne soit pas si grande que ça. Et c'est bien ce qu'on est quelques uns à leur reprocher, depuis plusieurs années.

Et puisqu'on est sur le sujet de la conscience: les "tensions" et le "déchirement" que Marietropique évoque dans son billet, e se réduit pas aux rébellions de l'adolescence. Il s'agit plutôt de ce travail permanent de discernement entre le bien et le mal, entre ce qui est bon pour nous et ce qui est bon pour notre prochain, auquel le Christ nous a appelé. Et dans l'exercice de cette responsabilité, notre conscience est première, suivant le Magistère même de l'Eglise, et même, éventuellement, contre ce que nous connaissons et comprenons de ce dernier.

Certes, Jean-Paul II, dans l'encyclique Veritatis Splendor, a tenté de dépasser l'antagonisme entre cette primauté de la conscience et l'obéissance au Magistère. D'une part:

"Le jugement de la conscience est un jugement pratique, un jugement qui intime à l'homme ce qu'il doit faire ou ne pas faire, ou bien qui évalue un acte déjà accompli par lui. C'est un jugement qui applique à une situation concrète la conviction rationnelle que l'on doit aimer, faire le bien et éviter le mal. Ce premier principe de la raison pratique appartient à la loi naturelle, et il en constitue même le fondement, car il exprime la lumière originelle sur le bien et sur le mal, reflet de la sagesse créatrice de Dieu qui, comme une étincelle indestructible (scintilla animæ), brille dans le cœur de tout homme. Mais, tandis que la loi naturelle met en lumière les exigences objectives et universelles du bien moral, la conscience applique la loi au cas particulier, et elle devient ainsi pour l'homme un impératif intérieur, un appel à faire le bien dans les situations concrètes. La conscience formule ainsi l'obligation morale à la lumière de la loi naturelle : c'est l'obligation de faire ce que l'homme, par un acte de sa conscience, connaît comme un bien qui lui est désigné ici et maintenant. Le caractère universel de la loi et de l'obligation n'est pas supprimé, mais bien plutôt reconnu, quand la raison en détermine les applications dans la vie quotidienne. Le jugement de la conscience affirme « en dernier ressort » la conformité d'un comportement concret à la loi ; il formule la norme la plus immédiate de la moralité d'un acte volontaire, en réalisant « l'application de la loi objective à un cas particulier » 105.
60. Comme la loi naturelle elle-même et comme toute connaissance pratique, le jugement de la conscience a un caractère impératif : l'homme doit agir en s'y conformant. Si l'homme agit contre ce jugement ou si, par défaut de certitude sur la justesse ou la bonté d'un acte déterminé, il l'accomplit, il est condamné par sa conscience elle-même, norme immédiate de la moralité personnelle. La dignité de cette instance rationnelle et l'autorité de sa voix et de ses jugements découlent de la vérité sur le bien et sur le mal moral qu'elle est appelée à entendre et à exprimer. Cette vérité est établie par la « Loi divine », norme universelle et objective de la moralité. Le jugement de la conscience ne définit pas la loi, mais il atteste l'autorité de la loi naturelle et de la raison pratique en rapport avec le Bien suprême par lequel la personne humaine se laisse attirer et dont elle reçoit les commandements : « La conscience n'est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d'obéissance à l'égard de la norme objective qui fonde et conditionne la conformité de ses décisions aux commandements et aux interdits qui sont à la base du comportement humain »" (Veritatis Splendor, 59-60)
D'autre part:

"Pour former leur conscience, les chrétiens sont grandement aidés par l'Eglise et par son Magistère, ainsi que l'affirme le Concile : « Les fidèles du Christ, pour se former la conscience, doivent prendre en sérieuse considération la doctrine sainte et certaine de l'Eglise. De par la volonté du Christ, en effet, l'Eglise catholique est maîtresse de vérité ; sa fonction est d'exprimer et d'enseigner authentiquement la vérité qui est le Christ, en même temps que de déclarer et de confirmer, en vertu de son autorité, les principes de l'ordre moral découlant de la nature même de l'homme » 111. L'autorité de l'Eglise, qui se prononce sur les questions morales, ne lèse donc en rien la liberté de conscience des chrétiens : d'une part, la liberté de conscience n'est jamais une liberté affranchie « de » la vérité, mais elle est toujours et seulement « dans » la vérité ; et, d'autre part, le Magistère ne fournit pas à la conscience chrétienne des vérités qui lui seraient étrangères, mais il montre au contraire les vérités qu'elle devrait déjà posséder en les déployant à partir de l'acte premier de la foi. L'Eglise se met toujours et uniquement au service de la conscience, en l'aidant à ne pas être ballottée à tout vent de doctrine au gré de l'imposture des hommes (cf. Ep 4, 14), à ne pas dévier de la vérité sur le bien de l'homme, mais, surtout dans les questions les plus difficiles, à atteindre sûrement la vérité et à demeurer en elle." (Veritatis Splendor, 64).

Si l'Eglise est "maîtresse de vérité", au sens où elle conserve et transmet  le dépôt de la foi, et assure la continuité apostolique, il n'en résulte pas  que dans des débats qui engagent des connaissances (sociologiques, historiques, biologiques, philosophiques...) extérieures à la foi, elle soit à même de dire avec certitude ce qu' est la vérité, ni qu'elle soit dispensé d'argumenter ses positions contre la science de son temps.

Il est vrai que Jean-Paul II a affirmé dans le motu proprio Ad tuendam fidem la possibilité pour l'Eglise d'énoncer des enseignements irréformables dans le domaine de la loi naturelle. J'ai expliqué dans un précédent billet pourquoi cette affirmation me paraissait douteuse théologiquement, et pourquoi je ne pensais pas qu'elle serait reçue sur le long terme par le sensus fidei.

Quoiqu'il en soit, même en accordant tous ses arguments à Jean-Paul II, lui-même ne va pas jusqu'à dénier à la conscience individuelle  sa primauté dans l'exercice pratique du jugement, même s'il tente d'en minimiser la portée:

"Néanmoins, l'erreur de la conscience peut être le fruit d'une ignorance invincible, c'est-à-dire d'une ignorance dont le sujet n'est pas conscient et dont il ne peut sortir par lui-même.
Dans le cas où cette ignorance invincible n'est pas coupable, nous rappelle le Concile, la conscience ne perd pas sa dignité, parce que, tout en nous orientant pratiquement dans un sens qui s'écarte de l'ordre moral objectif, elle ne cesse de parler au nom de la vérité sur le bien que le sujet est appelé à rechercher sincèrement." (Veritatis Splendor, 62).
 Dans le cas d'un conflit entre conscience et obéissance, par exemple mon désaccord avec le Magistère catholique concernant l'homosexualité, c'est donc la conscience qui est première, et non l'obéissance, et c'est donc celle-ci que le contradicteur catholique fidèle à l'enseignement de l'Eglise doit tenter d'éclairer, plutôt que d'en appeler sans cesse, et quel que soit le ton, à la seconde.

C'est donc à tort que beaucoup de catholiques diffèrent sans cesse l'examen des arguments adverses, et en appellent à l'humilité, alors qu'il leur faudrait clairement et sincèrement prendre à bras le corps les difficultés morales qui leur sont opposés, et montrer en quoi l'enseignement de l'Eglise y répond, ou à défaut, en tirer les conséquences et adaptations adéquates concernant ce dernier (mais cela nécessite d'interroger sa propre conscience, ce qui est parfois d'une humilité un peu plus douloureuse que celle de l'obéissance).

On dit beaucoup de mal, et on se moque, de ces "croyants non pratiquants" ou peu pratiquants qui restent aux marges de l'Eglise. On les considère comme des "tièdes", et je me suis longtemps rendu coupable de de genre de jugements. Ces derniers mois, et c'est à mon sens l'un des fruits spirituels les plus précieux de mon "temps de désert", j'ai appris à respecter davantage ceux d'entre eux que l'écoute sincère de leur conscience, et le malaise qui en résulte, tient à distance de  nos paroisses, que pour ceux (pas tous les pratiquants, heureusement!), dont j'ai été, qui ensevelissent leurs doutes sous une obéissance intellectuelle, formelle.

Dans le même ordre d'idée, ce qui m'a le plus choqué en 2013, en tant que chrétien, mis à part bien sûr l'homophobie, ce sont les condamnations arrogantes de quelques catholiques en vue, face à la démarche de débaptisation d'une blogueuse. Sur le principe, je désapprouve les débaptisations, ne serait-ce que parce que l'une des plus belles réussites du dialogue oecuménique est que les différentes dénominations chrétiennes reconnaissent (presque) un même baptême. Mais en méprisant cette démarche individuelle, on méprisait tout à la fois la conviction invincible, même erronée, de cette blogueuse,  qui "ne cesse de parler au nom de la vérité sur le bien que le sujet est appelé à rechercher sincèrement" et qui l'a poussée à choisir entre son baptême et sa conscience. Et ausssi l'appel du Christ à annoncer la Bonne Nouvelle aux malades comme aux bien portants (j'ai lu ça et là des remarques du genre: "on s'en fout des débaptisés. Quand on creuse, on voit qu'ils n'était déjà pas vraiment catholiques").

Pour ma part, je reste catholique, donc. D'une manière différente d'avant, moins formelle, sans doute moins obéissante aussi, mais plus honnête envers ma propre conscience. Si d'aventure certains des lecteurs de billet, heurtés par mon "subjectivisme" et mon "relativisme", souhaitaient me faire renoncer à mes erreurs, je préfère les prévenir tout de suite que je ne tiendrai pas compte des injonctions à être "humble", à "faire confiance" et à "obéir". Pour m'amener à faire contrition, la condition nécessaire et suffisante sera de convaincre ma conscience. En partant par exemple de ce témoignage que j'ai rendu en début de semaine sur ma page Facebook:

"Par ailleurs, ce qui est peut être un fruit spirituel, je suis davantage sensible depuis quelques temps au sort de toutes les personnes LGBT qui, dans le monde, sont hospitalisées, emprisonnées, ou exécutées du fait de leur identité de genre, ou de leur orientation sexuelle, et, avec une pensée, du coup, au nom de celles et ceux, parmi mes proches, celles et ceux qui me lisent, ou les inconnu.e.s, qui sont concerné.e. s et qui ont la possibilité de vivre ouvertement leur vie, avec une sécurité relative, pour celles et ceux qui ont su dire non au "bon sens" et ont permis une (lente) évolution des lois et des mentalités (et qui m'ont permis de me remettre moi- même en question). Et du coup un peu moins patient avec ce fameux bon sens ."
Quoiqu'il en soit, je souhaite à tou.t.e.s un très joyeux week end de Pentecôte! Puisse l'Esprit souffler sur nous et éclairer nos consciences! :-)

lundi 27 avril 2015

"Humain", "Inhumain", "déshumanisation"... Notre humanité,au fait, qu'est-ce que c'est?



Note au lecteur: ce billet une fois de plus trop long,  n'a pas d'autres ambitions que de faire un état des lieux provisoire sur certaines questions que je me pose, et enfonce probablement quelques portes ouvertes. Je l'ai écrit pour moi-même, pour clarifier mes propres pensées et sans illumination particulière, et non pour bouleverser les débats en cours sur les réseaux sociaux par des idées nouvelles et percutantes.

1) Ces derniers jours, j'ai songé, plus que d'habitude, à la récurrence, dans les affrontements rituels qui opposent régulièrement croyants et non croyants, et militants de tous bords, sur les questions dites "sociétales", de l'invocation du mot "humanité".

Ainsi dans les énoncés suivants, libres paraphrases de propos souvent lus ces dernières années sur les réseaux sociaux:

"La transmission de la culture léguée par nos ancêtres nous humanise.Renoncer à cette transmission, c'est perdre une part de notre humanité"

"Le transhumanisme, en prétendant dépasser ou transcender la nature humaine, est la prochaine étape d'une déshumanisation d'une société qui écrase toujours les plus faibles et marche vers l'eugénisme et une sélection sociale impitoyable"

"Merci pour ton billet sur la violence symbolique de la Manif pour tous: il est très humain"

"En banalisant des pathologies telles que l'homosexualité ou la transsexualité, la culture  contemporaine est contraire à la loi naturelle et nous coupe des racines de ce qui fait notre humanité"

"Parce qu'ils promeuvent des discours homophobes, transphobes, sexistes, racistes, les militants de la manif pour tous prouvent leur inhumanité"

Même si peu échappent à la tentation de ce recours, je ne résiste pas à l'envie de citer littéralement cet exemple particulièrement outrancier véhément dans les termes qu'il emploie:

"Mais surtout, nous ne voulons pas voir que ce défaut de transmission est une faute contre la culture et un crime contre l'humanité - un crime contre ce que nous sommes, contre l'humanité qui s'abîme en nous-mêmes. Que restera-t-il de l'homme en effet quand toute la culture aura été déconstruite? Il restera la barbarie. Ce mot, les Grecs de l'Antiquité l'utilisaient pour désigner les peuples qu'aucune civilisation ne semblait avoir humanisés ; sans doute ces peuples étaient-ils simplement de langues encore inconnues pour eux. Mais ce mot garde une actualité: il désigne l'homme qui, par ignorance, serait empêché d'user pleinement des facultés qui caractérisent l'humanité. Le propre du barbare, c'est qu'il n'a rien reçu pour accomplir sa propre nature. En particulier, il n'a pas hérité d'une langue qui lui permette de déployer sa capacité à parler, à entrer en relation avec l'autre: la sonorité même de l'adjectif «barbare» (bárbaros) évoque le caractère inarticulé des sons que produit la voix lorsqu'elle est privée de mots. Or, à celui qui n'a pas reçu de mots pour s'exprimer, il ne reste plus que la voie de la violence. La brutalité de la barbarie: voilà tout ce qu'il reste de l'homme quand il a déserté la culture." (François-Xavier Bellamy, Les Déshérités ou l'urgence de transmettre, Plon, 2014, cité dans le Figaro du 28/08/2014).

L'humanité est donc régulièrement opposée à l'humanité, au sens où les militants des différents points de vue en présence s'appuient sur son évidence supposée pour tenter de dévoiler la monstruosité des prémices anthropologiques (encore un mot, tarte à la crème de ces débats, qui renvoie à l'humanité) du ou des camp(s) adverse(s).

Je ne fais pas exception à ce constat, moi qui interpelle régulièrement l'humanité de mes lecteurs, en m'appuyant sur des notions telles que "l'empathie" ou la "vie" (au sens de permettre aux personnes reléguées au marges de la société d'avoir une vie vivable ou, tout simplement, lisible et reconnaissable), en mélangeant témoignage et tentatives de réflexion, et en tentant de placer la question de l'exclusion au centre de mes préoccupations morales de chrétien.

Et pourtant, je me demande bien ce qu'il faut entendre par cette humanité, tellement universellement invoquée, qu'elle semble une évidence, et tellement invoquée dans tous les sens qu'on devine qu'elle n'en n'est nullement une.

2) Le Larousse donne la définition suivante du mot "humanité":

"- Ensemble des êtres humains, considéré parfois comme un être collectif ou une entité morale : Évolution de l'humanité. Agir par amour de l'humanité.
- Disposition à la compréhension, à la compassion envers ses semblables, qui porte à aider ceux qui en ont besoin : Traiter quelqu'un avec humanité.
- Littéraire. Ensemble des caractères par lesquels un être vivant appartient à l'espèce humaine, ou se distingue des autres espèces animales : Un forcené qui a perdu toute apparence d'humanité."
Un ensemble d'individus, conçu ou non comme étant plus que la somme de ses parties, une disposition de la personne, ou encore l'ensemble des caractères qui définissent une espèce, qui est l'espèce humaine.

3) On peut ramener, je pense, ces trois définitions à deux compréhensions différentes du mot "humanité", dont la distinction éclaire les invocations divergentes que j'ai mentionnées. Soit en effet on la considère comme une essence ou une nature commune, dont les caractéristiques de chaque individu seraient plus ou moins exemplaires, soit comme une relation: l'humanité, ce serait ce qui en moi me rend attentif à l'humain en autrui, me fait refuser sa souffrance.

Ces deux conceptions sont problématiques:

- L'humanité comme essence parce qu'elle ramène notre condition humaine à un ensemble de traits essentiels, de qualités ou de caractères dont l'expérience amène à douter, soit que chaque être humain les possède au même degré, soit qu'il en fasse un usage suffisant pour satisfaire aux prérequis de cette essence. Ainsi la dignité: il existe des comportements et des choix de vie largement considérés comme indignes. La liberté: tout le monde n'en fait pas usage de la même manière, et certains recherchent la servitude, l'addiction, la déresponsabilisation etc. La culture: tout le monde ne la possède pas ou y a accès à égalité. L'identité: chaque identité collective a ses exclus et ses marginaux. La prudence, la mesure, la compassion; etc.

Il semble que l'humanité soit généralement conçue comme un idéal, dont chacun est plus ou moins proche ou éloigné, et que définir ce qui nous rend humain, c'est aussi dévoiler l'inhumain en nous, et assigner à certains êtres humains, du fait de leur comportement, de leur héritage, de leur non conformité à un idéal ou un modèle, la condition de monstre.

- L'humanité comme relation.

En premier lieu ce terme de relation est ambigu, et n'a pas le même sens suivant qu'on le conçoit comme une inclination de moi envers autrui, ou au contraire comme une révélation ou une interpellation d'autrui envers moi. Je suis plus ou moins sensible à la souffrance d'autrui ou à son humanité, suivant une idée préalable que j'ai ou non de ce qui constitue cette dernière, et plus ou moins près à lui concéder des revendications, suivant que celles-ci me paraissent conformes ou non à l'idée que je me fais de son humanité. Certaines personnes ressentent de l'empathie pour les souffrances engendrées par la transphobie, mais leur conception de l'humanité est profondément normée par le discours qui lie implicitement l'apprentissage de celle-ci à celui des caractéristique d'une identité de genre bien différenciée et conforme à l'identité biologique, homme ou femme, assignée à la naissance, et préfèrent traiter la condition des personnes trans sous l'angle de la maladie, du handicap, de la difformité. Malgré leur bienveillance, leur inclination à se montrer humaines, elles n'arrivent pas à reconnaître pleinement l'humanité des personnes transgenre. D'autres personnes rencontrent dans le témoignage de tel ou tel transgenre une expérience qui déplace et reconfigure les bornes de ce qu'elles considéraient comme humain, et ressentent d'autant plus d'empathie que celle-ci correspond à une rupture épistémique et morale dans leur compréhension du monde: elles croyaient que certains traits sortaient du champ de ce qui est humain. Elles découvrent qu'il n'en est rien. Elles se croyaient humaines. Elles découvrent qu'elles étaient à bien des égards inhumaines.

C'est-à-dire que la vertu personnelle de compassion ou d'empathie, au sens d'inclination subjective ou de passion,  ne suffit pas à sortir de la transphobie, ou de toute autre forme de prévention qui m'empêche de considérer que l'humanité d'autrui, dans ce qu'elle a de plus singulier et original, est équivalente à la mienne. Il faut que les bornes habituelles de ma représentation du monde et d'autrui soient fissurées, que ma perception de ce qui est bon et de ce qui est mauvais soit altérée, par une succession d'expériences ponctuelles contradictoires, ou par un gros bouleversement, que le centre de gravité de ma propre conception et compréhension de l'homme soit déplacé de l'extérieur, sur le long terme ou soudainement, pour que cette empathie passe d'un souci banal de faire souffrir le moins possible à une pleine reconnaissance de la légitimité de la personne considérée à affirmer que ce qu'elle vit est pleinement humain, au sens le plus fort et le plus noble du terme. Que je me mette à fréquenter régulièrement des personnes dont la vie entre en contradiction de manière évidente avec mes préventions. Que je sois soudain confronté aux conséquences de ces dernières sur autrui. Etc.

(Au passage, c'est un peu là mon problème avec l'éthique des vertus, bien que je ne sois pas pas du tout satisfait de mon billet d'il y a quelques mois sur le sujet et qu'il me faille encore mener plusieurs lectures complémentaires avant de le corriger par un nouveau billet plus mûr et mieux informé: je ne suis pas sûr de comprendre, tout en reconnaissant ma fréquentation encore très insuffisante des textes de ses partisans contemporains, comment elle peut rendre compte, d'une façon plus convaincante ou aussi convaincante que d'autres approches, d'un tel déplacement.)

Mais cette rupture reste liée aux circonstances, et au terrain commun que je vais construire graduellement ou d'un coup, dans ma vie quotidienne, avec d'autres vies que la mienne. Ce qui explique qu'on soit profondément sensible à certains combats (sans forcément être aussi légitime pour en parler que les premiers concernés) et totalement fermé à d'autres. Ainsi certaines militantes féministe, pleinement engagées contre le sexisme et l'homophobie, méprisent et/ou combattent les revendications trans (et celles des travailleuses du sexe, des femmes voilées etc.). Ou encore, à titre personnel j'ai du mal à avoir la même empathie pour l'antispécisme que pour les revendications antiracistes, féministes, LGBT etc. Peut-être parce que j'ai raison et que les militants antispécistes ont tort. Mais peut-être au contraire (et cela me parait très vraisemblable) parce que j'ai une conception abstraite de ce combat, que je ne le lie pas (ou pas encore) à une expérience éthique concrète que j'aurais faite qui serait suffisamment manifeste et qui m'interpellerait avec une nécessité telle que je ne pourrais plus concevoir de parler de souffrance ou de devoir moral ou de dignité ou de bien sans lui donner une place significative dans la conception que je me fais de ces questions, et dans les préoccupations pratiques qui en découlent. Cela soulève une nouvelle difficulté de l'humanité définie comme relation: si cette humanité ne s'accomplit pleinement que quand elle est déplacée, transformée par un ou des événements extérieurs, et que ce déplacement est toujours à recommencer en fonction de la singularité de chaque vie souffrante rencontrée, il ne s'agit plus du tout d'une essence ou d'une vertu ou d'une qualité propre ou non à un individu, au sens où on dirait "il est très humain", "il est rempli d'humanité" (ou au contraire "il est inhumain", c'est un monstre"): tout au plus d'un épisode dans une histoire ou un processus éternellement changeant. Et il devient toujours un peu risqué de déduire d'une  expérience éthique une règle d'humanité plus généralisable, mais susceptible de fermer la voie à d'autres prises de conscience (voir toutes les divisions que suscitent chez les féministes les questions de savoir "ce qu'est une femme", et "ce qu'est une femme libre").

Ce qui pose la question, incontournable mais à laquelle je n'ai pas de réponse, de la "bonne" attitude pratique, qui permettrait d'agir d'une manière qui déconstruise constamment ses présupposés moraux en vue de toujours plus d'inclusion, tout en restant efficace moralement et politiquement, et sans tourner à la routine intellectuelle fermée, purement critique  et sans apports effectifs réels à l'amélioration des conditions de vie concrètes des dominés.

En second lieu, l'exemple même de l'antispécisme montre que cette conception relationnelle de l'humanité et de la vie en commun, qui place l'empathie pour la souffrance et la revalorisation systématique des vies situées en marges de la vie sociale ou dominées au centre de la pratique morale et politique, amène à remettre en cause la légitimité même du mot "humanité" à exprimer une forme de dignité ou de droit inaliénable au bonheur. Voire à y discerner l'expression d'un privilège, au nom duquel l'être humain se réserverait la possibilité d'exploiter, de tuer et de torturer de la manière la plus abjecte d'autres êtres vivants dotés de sensibilité, tout en revendiquant le caractère inaliénable de son propre droit à vivre et à rechercher le bonheur.

4) En sens contraire, je vois presque tous les jours des militants de droite, catholiques ou non,  ou d'une certaine gauche, critiquer dans la presse ou sur internet cette approche relationnelle "compassionnelle", précisément parce qu'elle remettrait en cause "l'humain", compris cette fois comme essence: l'essor d'approches technologiques pour résoudre des problèmes liés au handicap, à l'infertilité, à l'inadéquation entre l'identité de genre et l'identité biologique assignée à la naissance, ou encore l'antispécisme qui remet en cause le caractère radical de la séparation entre humain et animal, seraient autant de jalons vers l'avènement d'une idéologie "transhumaniste" et vers la "déshumanisation" de la société qui y serait inéluctablement liée, le caractère polysémique d'"humain" étant souvent utilisé de manière rhétorique pour faire le lien avec la dénonciation d'autres pratiques sociales "inhumaines", cette fois-ci au sens relationnel: l'exploitation capitaliste de l'homme par l'homme, les inégalités sociales etc. (un exemple parmi d'autre d'une telle critique dans Nos limites de G. de Bès, M. Durano et A. Rokvam, qui n'emploie pas cela dit le reproche de "compassionnel", si mon souvenir est bon). Le souci bienveillant d'une vie plus facile pour les personnes homosexuelles, transgenres, intersexuées, tout sympathique qu'il soit, occulterait les règles structurantes de notre société au profit des exceptions, et fragiliserait donc le modèle "anthropologique" soutenant celle-ci, c'est à dire le consensus culturel, social, intellectuel et politique, sur ce qui constitue notre humanité.

 A vouloir sauvegarder la cohérence d'ensemble d'une compréhension de l'humain à une époque donnée, ces militants, souvent mais pas toujours rattachés à la Manif pour tous, en viennent à tenir un discours déshumanisant pour les personnes qui vivent dans ses marges, voire à soutenir que la dénonciation de ce discours déshumanisant est-elle même déshumanisante.

Si tous ceux qui invoquent au secours de leurs vues une essence humaine commune n'en viennent bien sûr pas à des prises de positions aussi marquées politiquement, il me semble que ces exemples montrent bien la difficulté de penser un principe commun normatif qui viendrait fonder notre humanité. En effet, il me semble que celle-ci, en tant qu'idéal moral, est indissociable d'une forme de préoccupation pour autrui, pour ce qui le coupe, en termes de conditions sociales, d'un plein accomplissement  de sa propre humanité. Et que cette préoccupation est difficilement séparable d'une critique de toutes conceptions identitaires collectives, qui, comme je le suggérais dans un billet précédent, tendent à occulter dans leur propre énonciation les identités qui se situent à leur marge, et qui en deviennent d'autant plus difficiles à vivre au quotidien. L'affirmation de notre humanité commune, pour être pleinement effective, me parait inséparable de la critique auto-dissolvante de cette compréhension provisoire de ce que nous sommes, afin de la rendre toujours plus inclusive et accueillante pour de nouveaux spécimens d'humanité, toujours susceptibles de déroger aux modèles préétablis.  Proclamer notre humanité n'a pas de sens s'il n'est pas possible à chaque instant de mettre en avant des situations nouvelles et des souffrances jusque là inédites ou restées invisibles, susceptibles de remettre en cause la définition que nous avons d'elle et les présupposés de notre vie sociale. Et affirmer un principe d'humanité intangible qui poserait des limites intangibles à la critique sociale et politique, ou aux innovations technologiques, rend assez peu évitable le risque de naturaliser des consensus sociaux et des modes de vies majoritaires sous l'étiquette vague et abstraite d'"humanité", et d'exclure de facto du champ de celle-ci les vies qui n'ont pas la chance ou le désir de s'y conformer.

5) Cette invocation de l'humain ou de l'humanité est donc en soi fort peu éclairante et se heurte à des antinomies et des apories: soit en effet je comprends cette invocation comme celle de l'essence de l'homme et de la vie commune, et je fige en quelque sorte le champ de mon expérience morale, en plaçant des limites intangibles là où la vie est toujours susceptible de me surprendre. Soit je met l'accent sur une compréhension de l'humain comme relation, intersubjectivité, empathie etc. et cette "humanité" devient en elle-même une notion problématique, difficile à caractériser, et toujours suspecte de recouvrir la naturalisation indue de discours et de pratiques hégémoniques.

C'est pourquoi j'envisage, au terme de ce billet, et tout en reconnaissant les apories et les insuffisances de ma propre réflexion, d'employer cette référence à l'"humain" ou "l'humanité"désormais avec le plus de modération et de prudence possible, et de la façon la plus distanciée à laquelle je parviendrai, dans nos débats de société à venir, du moins dans sa signification normative. Je reconnais bien sûr son utilité d'un point de vue juridique, afin de protéger le bonheur et la liberté d'un maximum de vie, aussi peu conforme qu'elle soit à tel ou tel modèle social dominant (ainsi les "droits humains", la "condamnation des crimes contre l'humanité"). Il s'agit a minima d'une formulation provisoire d'un consensus permettant la protection et l'épanouissement du plus grand nombre de personnes possibles. Mais je trouve que dans les discussions évoquées précédemment, cette invocation récurrente de notre humanité finit par toucher à la tautologie. Il s'agit en effet la plupart du temps de débats qui mettent en jeu notre compréhension de ce qu'est l'humanité, et ce qu'est être humain: que ce soit dans des domaines où je suis personnellement convaincu de la pertinence des approches nouvelles (les relations homosexuelles sont-elles équivalentes, ont-elles la même humanité, que celles hétérosexuelles? Notre humanité est-elle dissociable de notre sexe biologique assigné à la naissance?) ou dans ceux qui me laissent pour l'instant plus sceptique (la technologie peut-elle transformer la signification de ce que signifie être humain? Voire: l'humanité est-elle vraiment un concept pertinent pour penser notre rapport au monde animal?). Répondre par la proclamation du caractère intangible de l'humain, ou de l'humanité, ou a contrario par la dénonciation de la déshumanisation de la barbarie etc. c'est au fond présupposer que notre point de vue de départ épuise les compréhensions possibles de ce terme, et opposer une fin de non recevoir au débat et aux difficultés nouvelles qu'il soulève, plutôt que de prendre de la hauteur ou de les attaquer à la racine. Dire que le transhumanisme oublie les limites de notre humanité concrète est ainsi de fort peu de secours tant qu'on n'a pas montré pourquoi ces limites tout de même fort contraignantes devraient être désirables, ou constituer un moindre mal. Il y a forcément des manières plus claires et plus fécondes de mettre en évidence des problèmes ou de s'interroger sur les conséquences éventuelles de tel discours ou de telle politique que de ressasser une humanité ou une humanisation tellement distendue et faussement intuitive qu'elle en devient vide et rhétorique.

mercredi 18 mars 2015

"Le Pape est catholique", et donc?


Un article récent, publié dans le journal catholique La Vie, et signé par Jérôme Anciberro, s'intitulait: "Il faut s'y faire: le pape est catholique". Et concluait sur les lignes suivantes:

"Reste que l’analyse précise de certains de ses discours ou de ses formules chocs, voire tout simplement leur mise en contexte, nous conduit parfois à nous demander si cet enthousiasme quasi généralisé ne repose pas – pour certains nouveaux supporters en tout cas – sur un malentendu. Que ce soit sur les questions de mœurs, de famille, d’éthique et même de discipline ecclésiastique, le pape François n’est pas le sympathique (ou dangereux) libéral que d’aucuns s’échinent à voir en lui, ne gardant ici qu’un bout de phrase d’un discours de plusieurs pages ou surinterprétant là une formule lâchée entre deux avions. Sa manière de gouverner la machine vaticane ne relève pas non plus précisément de la démocratie participative… Autant le dire clairement : ce pape, comme ses prédécesseurs, est bel et bien catholique. D’une autre manière que Joseph Ratzinger ou Karol Wojtyla, tout simplement. Quelle que soit notre sensibilité, il serait temps d’en faire notre parti." (graissé par l'auteur).
En lien avec les réflexions de mon précédent billet sur l'identité, je ne puis m'empêcher d'être quelque peu perplexe face à cet "être catholique" du pape qui semble clarifier toutes les ambigüités de ses propos ou de ses actes, et étroitement délimiter les conséquences théologiques et les évolutions doctrinales possibles à l'issue de son pontificat.

Il y aurait donc une essence catholique qui serait imperméable, ou particulièrement peu perméable, du moins à court terme, à l'historicité et aux déplacements de sens suscités par les discours et les gestes des responsables de l'Eglise. Sans nourrir d'illusions excessives sur la volonté, et la capacité, du pape François à changer de manière substantielle la doctrine morale catholique actuelle, la tranquille assurance avec laquelle certains fidèles ressassent qu'il suffit de rappeler que le pape "est catholique" pour clore les débats et s'assurer de la pérennité des positions politiques et sociétales actuelles de l'Eglise (et surtout de leur indice de certitude et de vérité) me laisse beaucoup plus dubitatif que l'enthousiasme médiatique un peu forcé ou un peu naïf qu'on observe après telle ou telle saillie, tel ou tel geste symbolique, de François.

Qu'est-ce qu'"être catholique" après tout? Et surtout, qu'est-ce qu'"être", de manière plus générale, qu'est-ce qu'une identité, confessionnelle ou autre? Il me semble que cet être ne se réduit pas à un ensemble de possibles, délimités par une définition préalable, que notre vie va, ou non, dérouler et actualiser, mais que cette définition est elle-même en permanence reconfigurée, déplacée et resignifiée par les actions et les discours de ceux qui s'y reconnaissent et s'en réclament. Et que ces reconfigurations par petites touches, souvent imperceptibles, finissent  par changer plus de choses sur le fond que les gros bouleversements spectaculaires, et sont en tout cas indispensables pour l'avènement de ceux-ci.

[Le contexte est très différent, et beaucoup moins respectueux que l'intention de mon article, mais quand on me parle de la doctrine de l'Eglise qui "ne change pas", voire "ne peut pas changer", sur l'homosexualité, le mariage ou que sais-je encore, ou alors seulement sur des points de détail, je repense souvent à cette caricature célèbre, qui montre bien comment l'application successive de modifications par petites touches peut changer à moyen ou long terme, jusque dans son essence et sa signification, un ensemble donné:


 ... Même si bien sûr, les changements auxquels je pense dans la pratique et le discours de l'Eglise seraient "dans le bon sens" (si on me pardonne les accents téléologiques de l'expression), vers une prise en compte plus nuancée et complexe de la réalité de la vie morale, contrairement à ceux de cette caricature qui procède par simplification et appauvrissement de la figure d'origine]

Considérons les pontificats des trois papes cités par Jérôme Anciberro. Certes, ils s'accordent globalement sur le fond en matière de morale et de questions "sociétales": ils sont hostiles à la libéralisation des unions homosexuelles, à l'IVG, à l'euthanasie, ils défendent la famille comme cellule de base de la société, le rôle qui incombe à l'Eglise de tenir ces positions contre le "relativisme" de la société civile, etc. Et ils se sentent probablement, dans l'ensemble proches (ou se sont sentis, ou se seraient sentis), sur leur conception du rôle du Pape, de la place et de la signification de l'Eglise, de l'infaillibilité du Magistère, etc.

Pour autant, ils ont clairement des priorités différentes, des styles différents, des manières d'agir et de s'exprimer (et donc des manières de penser) différentes. Loin d'être à la marge, tous ces traits de caractères, toutes ces singularités philosophiques et/ou théologiques, toutes ces idiosyncrasies influent fortement sur l'évolution des possibles, de ce qu'il est possible de dire, de faire, de soutenir ou de penser dans l'Eglise, de même que la manière dont ils sont perçus, en fonction d'elles, dans la société civile et par les catholiques.

Que l'accent politique du jour soit sur la reprise en main des théologiens, sur la réconciliation avec l'aile traditionaliste de l'Eglise ou sur la refonte de la Curie, que le pape soit l'auteur d'une "théologie du corps", l'un des chefs de file des partisans de l'interprétation du Concile Vatican II suivant une "herméneutique de la continuité", ou un évêque connu pour sa proximité avec les pauvres et ses origines géographiques liées à celles de la théologie de la libération (même s'il ne s'en réclame pas pour sa part), et même s'ils sont très proches idéologiquement et théologiquement sur les "points qui fâchent", les rapports de pouvoir et la visibilité de tel ou tel discours dissident ou non dans l'Eglise s'en retrouvent, parfois radicalement, redessinés. Les représentants de tels ou tels courants plus ou moins minoritaires, suivant qu'ils se sentent marginalisés ou remis en confiance, ne s'expriment pas de la même manière, ne formulent pas leurs critiques de la même façon, et ne se disposent pas pareillement aux concessions ou aux compromis (il n'y a qu'à comparer l'évolution des discours des camps "progressistes" et "tradis" sur les deux derniers pontificats). Ceux des catholiques qui mettent l'accent sur leur fidélité au Magistère ne l'interprètent pas nécessairement, ni ne la formulent, de la même façon, suivant le pape sur lequel ils prennent modèle, les difficultés de son discours sur lesquelles ils butent, ou celles de son prédécesseur que son "style" nouveau a permis de lever. Il sont plus ou moins bien disposés à composer sur tel ou tel point "de vigilance" avec la modernité suivant qu'ils voient le pape lui-même transiger, ou non.

Au delà de de leurs mesures concrètes et de ce que dévoilent ou non les traits de personnalité visibles des papes de leur for interne, et de leur stratégie de communication, la façon dont leur "style" et leurs priorités recomposent la subjectivité des catholiques, la manière dont ils se perçoivent comme fidèles en tant qu'individus et en tant que communauté, et la perception (et les réactions) du monde "extérieur" déplace, à mesure que le temps passe, ce que signifie, ad intra et ad extra, "être catholique".

C'est pourquoi, et je suis bien désolé de le dire, affirmer, comme une sorte d'argument ultime et de bon sens, que de toute façon"le pape est catholique" et que voilà, me semble être un bavardage vide de signification, à la limite de la tautologie. Saint Augustin était catholique, Torquemada était catholique, Monseigneur Lefèbvre était catholique, Karl Rahner était catholique, Gustavo Guttierez est catholique, Benoit XVI est catholique, Christine Pedotti est catholique, Monseigneur Aillet est catholique. Beaucoup de monde est catholique, avec des vues philosophiques, politiques et théologiques bien différentes, et pas forcément faciles à départager comme plus ou moins "catholiques" pour de vrai. Et à répéter comme une litanie "le pape est catholique donc" (ou pour défendre tel établissement scolaire ou universitaire: "c'est catholique, c'est normal", comme s'il n'y avait pas des manières d'agir ou d'être catholiques plus ou moins respectueuses des personnes dans l'application des principes), le risque est de réduire la définition du catholicisme à une manière d'être et de penser et de se comporter majoritaire, ou plus acceptable dans les cercles catholiques les plus visibles, et à faire du critère de l'Eglise une hégémonie idéologique, un consensus social, au lieu de réfléchir à la part de mystère (et de Mystère) dans le caractère évanescent, insaisissable et souvent contradictoire de cet "être catholique", qui n'est pas une essence flottant dans les nuées, mais qui procède de la manière dont des millions de catholiques essaient de comprendre et de  pratiquer leur foi, parfois avec des compréhensions et des principes moraux et philosophiques très éloignés, sous des mots proches. Et, conséquence souvent perceptible de ce risque, de produire implicitement des hiérarchies entre catholiques (pardon, entre catholiques et "catholiques") sous couvert d'"unité" et de protestations outragées contre les analyses de l'Eglise en termes de rapports de pouvoir.

L'important n'est donc pas de répéter que "le pape est catholique" comme si "être catholique" ne pouvait aboutir qu'à confirmer et consolider le consensus du moment, mais d'être attentif à la façon dont sa manière particulière, personnelle, d'être catholique, dont son élection va démultiplier la visibilité et l'influence, va déplacer l'équilibre entre ces millions de façons de se vivre catholique, et aux conséquences prévisibles de ce déplacement sur la façon dont l'Eglise, en tant que communauté visible, perçoit ou non comme possible en son sein tel ou tel discours ou tel ou tel comportement, et définit ou non comme possiblement catholique telle ou telle vie (et sur la subjectivité et la construction personnelle des futurs théologiens et évêques, aujourd'hui des jeunes qui se construisent en fonction de ces déplacements de sens dans les représentations majoritaires, aussi modestes qu'ils paraissent sur le court terme). Ce que signifie "faire Eglise", une expression beaucoup moins populaire qu"être catholique" chez certains jeunes catholiques (sans doute a-t-elle été trop utilisée de manière mièvre, sentimentale, par le passé), mais qui décrit tellement mieux, à mon sens, le fonctionnement effectif, réel, transitif, de l'Eglise.


 Il est coutume, de nos jours, de rappeler le rôle dans l'Eglise de la transmission et de la continuité, qui seraient la garantie visible de, et auraient pour garantie invisible, l'action de l'Esprit Saint. Plus je  pense à cette caricature ci-dessus de Daumier, où quelques traits changent complètement le sujet de la représentation et sa ressemblance, à lui-même ou à tout autre chose, plus je me demande si les catholiques, ne font pas aujourd'hui de cette continuité de l'action de l'Esprit Saint, de manière excessive, une affaire de continuité dans la ressemblance générale de l'Eglise à ses figures passées, à des discours et des manières de voir formulés par d'autres personnes, en d'autres temps, pour d'autres sociétés. Et que la continuité de l'action de l'Esprit Saint, je n'en sais rien, je m'interroge, est peut-être dans les coups de traits par petites touches du dessinateur, qui, plus ils se multiplient, plus ils s'attachent à perfectionner le dessein d'ensemble, plus ils en modifie l'organisation et l'allure générale, et le rendent de moins en moins ressemblant à la figure d'origine (le roi ou la poire). Et qu'en cherchant à maintenir à tout prix cette ressemblance au dessin de départ, on risque de faire obstacle à la créativité du dessinateur et d'interrompre la continuité de son action. Il est sans doute impossible de répondre avec certitude à cette question que je pose, mais elle suggère que la ressemblance continue de l'Eglise à ses figures passées, ses institutions et ses coutumes, n'est nullement la fin en soi évidente que les catholiques d'aujourd'hui présupposent, et que la continuité de la figure d'ensemble et du geste qui produit cette figure ne s'impliquent nullement mutuellement.