vendredi 5 juillet 2013

John Money, Pop et le principe de non contradiction




Quand on entend certains catholiques mettre en garde contre la "théorie du genre", on est tenté de se demander ce qu'ils en ont lu. Et quand ils donnent des exemples de ce qu'ils dénoncent, on se demande s'ils ont compris ce qu'ils ont lu.

L'étude parallèle de deux illustrations très souvent invoquées des "méfaits" de la "théorie du genre" permettra, dans ce billet, de montrer que le trouble n'est peut-être pas tant, pour le coup, dans le genre que dans l'esprit de certains des détracteurs les plus virulents des études de genre.

1er exemple: John Money

Avec Judith Butler, et même de plus en plus devant elle, John Money est l'un des épouvantails préférés des anti-genre, à la fois l'origine supposée de cette "idéologie" (une page facebook en fait leur "créateur"), l'illustration de ses terribles conséquences (une opération de réassignation sexuelle ratée, qui s'acheva en tragédie avec le suicide du patient) et la mise en lumière de ses sombres objectifs sur le long terme (la tentative de justification de la pédophilie dont il s'est effectivement rendu coupable). Voici ce que le Salon Beige écrivait déjà sur lui en 2006, et qui synthétise l'idée, aujourd'hui inchangée, que beaucoup de catholiques se font de ses liens avec les études de genre:

"On apprend la mort, le 7 juillet, du psychologue John Money. Peu connu en France, il a pourtant été la principale caution scientifique de l'idéologie du "genre", dont l'influence imprègne, via les lobbies féministes et "gay et trans", des textes d'institutions européennes. Pour faire court, cette idéologie prétend que la différenciation homme-femme est due plus à l'éducation qu'à la biologie - cet article de Jeanne Smits en dépeint les conséquences.
Le Dr Money (dont le nom pourrait être celui d'un méchant dans un film de James Bond, remarque le blog First Things) est une sorte de successeur du Dr Kinsey, le "père" de la révolution sexuelle : chez les deux, la rigueur scientifique et le respect du patient ont été cyniquement subordonnés à une idéologie mortifère." ("Dr John Money (et ses victimes), RIP" par Henri Vedas).

Nul doute que cette "principale caution scientifique de l'idéologie du "genre"" doit être idolâtrée par le "lobby LGBT" et les partisans de la remise en cause de la différenciation sexuelle homme/femme, au premier rang desquels le mouvement "transgenre"...

En fait, pas vraiment. Pas du tout, même:

"Pour une information plus complète sur tous ces sujets,  le lecteur pourra se référer au livre Man & Woman, Boy & Girl, de Money et Anke A. Ehrhardt, paru en 1972. Money s'intéressa au transexualisme, notamment en raison des recherches qu'il avait entreprises pour "corriger" ce qu'il considérait comme des malformations génitales chez des enfants transsexuels ou hermaphrodites. [...]
John Money croit fermement au dimorphisme de genre, à la polarisation entre les sexes et défend les définitions communément admises de la masculinité, la féminité et l'hétérosexualité. Même si Ehrhardt et lui ont intégré à  Man & Woman, Boy & Girl une étude anthropologique faisant état de différences importantes entre notions de genre  et conduite sexuelle appropriée chez les Batak de Sumatra, chez les Pilaga (un peuple mal connu de Mélanésie) et chez les Yolngu du nord-est d'Arnhem en Australie, Money est loin d'être un relativiste culturel. Le fait que d'autres cultures soient capables de tolérer un certain degré de comportement homosexuel (et même, dans certains cas, de considérer que cela fait partie de l'initiation d'un jeune homme à la vie adulte) ne le fait pas changer d'avis sur l'homosexualité: le comportement homosexuel est une paraphilie. Avoir appris l'existence, dans des sociétés plus "primitives" que la nôtre, de rôles de troisième genre pour des individus au genre ambigu, ne le trouble pas plus. Au lieu de se demander si notre culture ne serait pas pathologique, étant donné que nous ne pouvons pas accepter que la nature ait créé notre espèce en plus de deux genres, Money déforme ses propres découvertes médicales et parle sans cesse de la naissance tout à fait naturelle d'enfants hermaphrodites comme d'"erreurs de la Nature" [Money, p.6-7, 14, 19, 26 et 186].
Pour Money, comme pour Green, le médecin est l'élément clé dans la lutte de l'enfant pour une identité sexuelle. Il est en total désaccord avec les médecins qui disent aux parents d'un enfant ayant une ambiguïté génitale qu'ils devront vraisemblablement attendre l'adolescence pour connaitre son sexe. Au contraire, Green considère qu'il revient au médecin traitant de déterminer quel sexe assigner à l'enfant, l'expliquer aux parents et obtenir leur confiance et leur appui total pour élever leur enfant dans ce genre, et sans conflit. A maintes reprises, il prévient que si cette procédure n'est pas suivie, l'enfant deviendra transsexuel [Money, p. 13, 123, 128 et 159-161]. [...]
Money est surtout un moraliste qui se fait passer pour un scientifique; il s'en sort grâce à ses références médicales et sa production prolifique de publications pseudo-techniques sur la sexualité. En fait, ses prises de positions sur le sexe, le genre et le plaisir servent à étayer, par exemple, des lois contre la sodomie et pour l'enfermement psychiatrique de personnes qui "se font plaisir de diverses façons"." (Pat Califia, Le mouvement transgenre: changer de sexe, EPEL, 2003, p. 103-104 et 114).

 Bien loin d'illustrer par ses discours et ses actes une théorie de l'indifférenciation sexuelle, voire de l'interchangeabilité des genres, Money défend donc une polarité stricte entre masculin et féminin, se positionnant très fermement sur ce point du côté des partisans de la différence et de la complémentarité "naturelles" des sexes, et non de celui des LGBT, même si ses recherches sur l'hermaphrodisme et la transsexualité l'ont amené à théoriser la distinction entre genre et sexe. Et c'est précisément parce qu'il ne supportait pas tout ce qui pouvait sortir du modèle "H/F cisgenre hétérosexuel" qu'il s'est fait un avocat particulièrement extrémiste de la chirurgie de réassignation sexuelle. Dans le cas de David Reimer, il n'a pas imposé cette procédure pour relativiser la différence des sexes, mais au contraire pour la défendre, d'une manière particulièrement rigide il est vrai, parce que à ses yeux, un garçon sans pénis fonctionne ne pouvait être un "vrai" garçon:

"David Reimer naquit à Winnipeg dans le Manitoba ; il avait un vrai jumeau, Brian, et son nom alors était Bruce. Quand ils eurent six mois on s’inquiéta de voir que les deux garçons avaient des difficultés à uriner et on diagnostiqua un phimosis. Il fut donc décidé de les faire circoncire à l'âge de huit mois. On ne sait pas si des thérapies alternatives furent essayées. Le 27 avril 1966, le chirurgien Jean-Marie Huot et l'anesthésiste Max Cham pratiquèrent la circoncision à l'aide d'une machine à cautériser Bovie, alors que celle-ci n’était pas destinée à être utilisée sur les extrémités ni sur les organes génitaux. Le pénis de Bruce se retrouva irrémédiablement endommagé. On préféra alors ne pas faire circoncire Brian qui guérit fort bien sans traitement supplémentaire.
Les parents de Bruce, pensant à son bonheur futur et à sa vie sexuelle sans pénis, le conduisirent au Centre Médical Johns Hopkins à Baltimore pour soumettre son cas à John Money, un psychologue qui, dans le domaine du développement sexuel et de l'identité de genre, jouissait d’une réputation de pionnier fondée sur son travail avec des patients intersexués. Money était partisan de la théorie selon laquelle l'identité de genre est relativement plastique au cours de la première enfance et se développe essentiellement à la suite de l'apprentissage social qui la suit ; certains universitaires vers la fin des années 1960 croyaient que toutes les différences psychologiques et de comportement entre garçons et filles sont le résultat d’un apprentissage. Avec d'autres médecins qui travaillaient avec des petits enfants nés avec des organes sexuels anormaux, il croyait que, si un pénis ne peut pas être remplacé, un vagin fonctionnel peut être réalisé par une opération et que Bruce atteindrait mieux son épanouissement sexuel fonctionnel en tant que fille plutôt tant que garçon.
Ils persuadèrent ses parents qu'une réassignation sexuelle serait pour Bruce le plus profitable et, à l'âge de 22 mois, on lui enleva chirurgicalement les testicules. On l'éleva donc comme une fille et on lui donna le nom de « Brenda ». Le soutien psychologique après sa réassignation chirurgicale fut confié à John Money, qui continua à voir Brenda pendant plusieurs années, à la fois pour son traitement et pour écrire une étude. Cette réassignation était considérée comme un cas particulièrement intéressant pour tester le concept d'apprentissage social d'identité de genre et pour deux raisons. D'abord, Bruce/Brenda avait un frère jumeau, Brian, ce qui constituait un contrôle idéal puisque les deux enfants ne partageaient pas seulement leurs gènes et l'environnement familial, mais ils avaient également eu le même environnement intra-utérin. Ensuite, on se disait qu'il s'agissait de la première réassignation avec reconstruction exécutée sur un bébé garçon qui ne présentait aucune anomalie dans la différentiation sexuelle prénatale ou néo-natale." (Article Wikipédia "David Reimer").

Même si pour lui, l'identité sexuelle était fixée par l'apprentissage, il était à l'évidence un partisan convaincu d'une stricte différenciation des sexes (un garçon ne peut trouver son équilibre que dans la virilité, à l'inverse d'une fille, au "risque" sinon de devenir homosexuel et/ou trans), et est donc, non pas une "caution" de la lecture LGBT des études de genre, mais au contraire un de leur pires ennemis.

Comment donc s'est-il retrouvé propulsé par certains catholiques comme leur principale tête d'affiche? Manifestement parce que ceux-ci (qui ne sont pas tous les catholiques qui critiquent les études de genre mais une frange particulièrement active et alarmiste) se sont contentés de lire dans un article quelconque de vulgarisation qu'il fait partie des précurseurs des études de genre, qu'ils n'arrivent  à concevoir ces dernières que sous la forme d'un processus: critique de l'ancrage naturel de la différence des sexes > défense de leur "interchangeabilité" > transgenrisme > assignation d'un autre sexe ou asexuation forcées à des enfants par des "idéologues" LGBT. Et comme ils ont lu par ailleurs le récit de ses erreurs médicales et de sa défense de la pédophilie, et bien que son discours soit à l'opposé de celui qu'ils font tenir aux études de genre, ils ont imaginé un scénario complotiste qui n'a rien à voir ni avec les origines et le contenu des gender studies, ni avec les relations de John Money avec ces dernières, mais qui correspond avec ce qu'ils veulent entendre. Ce qui en dit long sur leur souci d'exactitude, leur sérieux et leur honnêteté intellectuelle. Ou leur cohérence, comme je vais le montrer à propos d'un autre de leurs épouvantails préférés.

2ème exemple: Pop

Qui est Pop? Pour certains catholiques, à l'évidence un martyr en devenir de la "théorie du genre":

"En Suède, où plusieurs crèches mettent en pratique la théorie du genre, un couple élève son enfant sans révéler son sexe.
Fille ou garçon? On ne sait toujours pas. En 2009, un couple de Suédois déclenchait une polémique en indiquant qu'il ne voulait pas révéler le sexe de son enfant de 2 ans. «Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans un moule d'un genre spécifique, ont raconté ses parents au quotidien Svenska Dagbladet. C'est cruel de mettre au monde un enfant avec un timbre bleu ou rose sur le front. Aussi longtemps que le genre de Pop restera neutre, il ne sera pas influencé par la façon dont les gens traitent les garçons ou les filles.»
Les deux parents, qui ont eu Pop à 21 ans, ont décidé de travailler à mi-temps, pour pouvoir s'occuper de lui, plutôt que de l'envoyer à l'école maternelle. L'enfant, décrit comme «confiant et stable», choisit lui-même ses habits. Parfois une robe, parfois un pantalon. Pour la coiffure, c'est également variable. «Pour moi, Pop n'est ni une fille ni un garçon, c'est seulement Pop», explique sa mère.(Le Figaro, "Pop, 6 ans, l'enfant suédois sans sexe").

Bien loin de constituer une application lointaine des thèses de John Money, ce fait divers illustre une prise de position complètement opposée sur la différenciation sexuelle. Pour John Money, une identité sexuelle aussi fixe et fermement établie que possible, ancrée de manière indissoluble dans la masculinité ou la féminité biologique, est la condition indispensable d'un développement harmonieux et d'une maturation sexuelle saine de l'enfant. Pour les parents de Pop, et nombre de suédois, un tel discours est au contraire stigmatisant et inutilement excluant pour tous les enfants qui n'ont pas le bonheur de correspondre exactement aux types classiques de la féminité et de la masculinité, dont je cite ci-dessous un témoignage saisissant:

"Quand je suis arrivée en fac, en vile de ma campagne perdue il y a très longtemps j’étais introvertie au possible, j’étais passe partout, j’étais invisible. Et puis j’ai fait des rencontres qui m’ont changée, j’ai été confrontée à moi-même et je me suis débarrassée en partie de ma timidité. J’ai changé ma façon de m’habiller pour être en adéquation avec moi-même. J’ai laissé tomber mes fringues d’homme et mes baskets pour passer à goth version indus, vinyl S/M, coupe Louise Brooks noir bleutée et mini-jupe. J’aimais ça, j’écoutais ça aussi (d’ailleurs aujourd’hui encore c’est ce que j’écoute, bref…)
C’est à ce moment-là que la perception des gens dans la rue a complétement changé à mon égard. Mon mètre 82 majoré par la hauteur de mes talons y a beaucoup contribué aussi. J’étais visible comme une guirlande qui clignote. Mais les réflexions auxquelles j’ai dû faire face n’avaient vraiment que très peu à voir avec le sexisme, mais avec la transphobie. Je pense que depuis toutes ces années je pourrai faire une compilation aussi épaisse qu’un dico des insultes que j’ai essuyées. Le summum étant les gens qui te poursuivent toute une soirée pour voir ta carte d’identité et voir ton vrai prénom. J’ai été virée de bars pour ça. Parce que au bout d’un moment (et j’ai de la patience pourtant) j’avais quand même des accès de violence devant tant de conneries.
Je ne compte plus le nombre de paris sur les chiottes que j’allais utiliser dans les restos, je ne compte plus les nuées des gens chuchotant sur mon passage pour savoir si j’ai une bite ou pas. Je ne compte plus le nombre de regards agressifs, haineux ou juste remplis de bêtise primaire que j’ai croisés. Dans le bus, dans le train, dans la rue, dans les bars, dans des soirées et même des gens que je pensais être des potes et qui se révélaient avec un coup dans le nez.
J’ai parfois répondu calmement, j’ai parfois répondu agressivement, j’ai traumatisé un groupe de jeune fille dans un fast food en leur faisant toucher mes seins (c’est complétement idiot mais j’étais super énervée, toute la journée j’y avais eu droit)… Je me suis aussi tu parce que beaucoup sont des cas désespérés (ou étaient plus baraqués que moi). Avec l’âge d’ailleurs je ne dis pratiquement plus rien, comme si j’avais totalement intégré, digéré la connerie humaine. Certains me diront que c’est bête de subir en silence mais je crois qu’au bout de toutes ces années finalement tu deviens fataliste. 
Aujourd’hui ça m’arrive moins, enfin disons que lors de mes sorties en couple les gens se taisent plus mais dès que je suis seule j’ai toujours droit à au moins un petit show… Mon plaisir maso c’est de marcher devant mon compagnon et ses fils, attendre la réflexion et buguer les gens quand je les rejoins. J’imagine sadiquement ce qui se passe dans leur tête et qui se lit dans leurs yeux que je regarde bien droit : merde ils sont ensemble, il a tout entendu, merde en plus ils ont des gosses, merde alors quoi, on s’est plantés ? c’est ELLE finalement, ou pas, je comprends plus du tout AU SECOURS…
La vérité ? je suis une femme hétéro cis, je suis née femme. Mais mon physique semble prêter à confusion. La vérité ? c’est que moi pour être ce que je suis je n’ai pas eu à subir des questionnaire de psy lourdingues, je n’ai pas eu à me battre avec l’administration pour changer mon putain d’état civil, j’ai pas eu à dire à ma famille que j’étais une femme ou un homme enfermé(e) dans le mauvais corps, j’ai pas eu à passer par des traitement lourds pour devenir ce que je suis, pour naitre à moi-même, je n’ai pas eu à me trimballer un sexe qui n’est pas le mien. Moi femme hétéro cis j’ai juste eut droit aux violences de la rue, à la transphobie ordinaire." (Marie Meier, "Transphobie, sexe, genre et connerie").

Au passage, ce discours sur l'indifférenciation sexuelle rappelle beaucoup celui des associations d'intersexués, dont la vocation principale est de combattre le discours qui fait de la chirurgie d'assignation sexuelle   la réponse obligatoire aux cas d'ambigüité sexuelle, discours dont John Money s'est fait l'un des avocats les plus véhéments. L'une de leur militante pionnière fut d'ailleurs l'une de ses anciennes patientes, révoltée par ses pratiques, Cheryl Chase:

"Fourvoyés par les théories de Money durant des décennies, la profession médicale a mutilé de manière irréversible des dizaines de milliers d'enfants intersexués. Pour une description de l'expérience traumatisante d'une personne intersexuée qui a été "corrigée" à la naissance et qui a grandi sans savoir ce qui s'est passé, consultez l'interview de Cheryl Chase dans "Between the Lines: coming to terms with children born intersexed, " by Victoria Tilney McDonough"
Cheryl a été directrice et fondatrice de la société des personnes intersexuées d'Amérique du Nord (ISNA), et un des leaders du mouvement qui s'est efforcé de mettre fin à la honte, au secret et aux opérations arbitraires infligées aux personnes dont les organes sexuels étaient considérés comme atypiques. ISNA s'efforce de faire comprendre que l'intersexualité n'a rien de honteux ni de monstrueux. Aux seuls Etats-Unis, cinq enfants subissent une intervention mutilante et totalement inutile chaque jour. ISNA exige des médecins qu'ils utilisent un modèle de traitement qui mette le patient au centre, plutôt que de privilégier leurs préjugés. Pour plus d'informations sur ces problèmes, référez-vous au documentaire de Discovery Channel "Is it a Boy or a Girl?", qui a été produit avec la participation d'ISNA." (Information TG/TS/IS de Base, par Lynn Conway).

En conclusion de cette brève étude comparée, je voudrais faire trois remarques:

1)  J'aimerai vraiment beaucoup qu'un de ces opposants virulents aux études de genre (qui ne représentent pas, encore une fois, la totalité de leurs critiques, y compris chez les catholiques) qui ne cessent de brandir "la vérité" sur le créateur des "études de genre", vienne m'expliquer comment ils arrivent à regrouper sous une même "théorie" un discours, celui de John Money, qui valorise de manière absolue le dimorphisme sexuel et assigne à la médecine le rôle de "corriger" tout ce qui pourrait s'en éloigner, les "erreurs de la Nature", et un autre discours, celui des transgenres, féministes, homosexuels et intersexués qui défendent une vision plus relative de ce dimorphisme, en vue de permettre une existence épanouie à ceux qui, pour des raisons biologiques ou autres, n'y trouvent pas complètement place, discours qui sont MUTUELLEMENT ET TOTALEMENT CONTRADICTOIRES, OPPOSES ET INCOMPATIBLES, mais que par un biais qui apparait surtout partisan et idéologiques, ils prétendent illustrer et dénoncer l'un par l'autre. Par exemple, dans les cas, certes très minoritaires, d'enfants qui naissent avec une ambigüité sexuelle, si les "corriger" par la chirurgie réassignatrice c'est mal parce que c'est John Money, la pédophilie, le suicide de David Reimer etc., et que les laisser dans l'indifférenciation c'est tout aussi mal parce que c'est le relativisme, la négation de la complémentarité "naturelle" des sexes et la "théorie du genre" qui mène au queer, qu'est-ce qui reste? L'avortement d'office ou l'euthanasie pour ceux dont l'ambigüité apparait après la naissance (#ohwait)? Ou alors on s'en fout, ils sont super minoritaires et c'est leur faute: ils n'avaient qu'à être normaux?

Ce qui m'amène à ma deuxième remarque...

2) Les opposants aux études de genre aiment bien dire qu'ils défendent "l'enfant", un enfant abstrait, idéalisé, qui s'épanouit naturellement dans une identité sexuelle fermement établie, et que l'influence des études de genre va déstabiliser. Mais cet enfant est-il si représentatif? Je ne pense pas seulement à l'extrême-minorité d'intersexués, ni aux homosexuels, ni aux personnes qui vivent une identité de genre différente de leur identité sexuelle biologique (les transgenres), mais tout simplement à tous ceux qui s'exposent quotidiennement aux sourires aux brimades et au mépris de leur entourage, car ils n'apparaissent pas typiques de leur sexe: les garçons trop timides, effacés ou efféminés, les filles "garçon manqué". Tous ces exemples sont ultra courants: nous en avons tous vu vivre l'enfer au collège ou en primaire: et c'est le discours traditionnel sur la différence des sexes qui est au fondement de leur souffrance, et non la "théorie du genre". Prenons donc peut-être un peu moins de temps à nous demander quels dégâts un discours qui remettrait en cause les fondements biologiques de la différence des sexes pourrait faire aux enfants, et un peu plus à observer ceux, parfois très graves, que les stéréotypes de genre font tous les jours à ceux-ci. Je pense qu'il y a de quoi faire.

3) Je dois cependant réfuter une critique très injuste qui est faite à ces militants contre les études de genre qui brandissent le spectre de John Money: on leur reproche souvent d'être figés dans une conception aristotélicienne de la nature. Alors qu'ils s'affranchissent allègrement d'un des principes premiers de la philosophie d'Aristote, le principe de non contradiction:

Le principe le plus solide de tous est celui à propos duquel il n'est pas possible de se tromper... Quel est ce principe ? Il est impossible que le même prédicat appartienne et n'appartienne pas en même temps à la même chose et sous le même rapport... Il est, en effet, impossible à quiconque de croire que le même à la fois est et n'est pas, comme certains s'imaginent qu'Héraclite l'a affirmé... Si donc il n'est pas possible que les contraires appartiennent en même temps à la même chose, et comme l'opinion contraire à une opinion est sa contradictoire, il est manifeste qu'il est impossible que le même homme pense simultanément que le même est et n'est pas." (Aristote, Métaphysique, Gamma, 3).

samedi 15 juin 2013

Darwin, John Money, la culture du viol et les études de genre

Source de l'image

Ce billet se propose de répondre à un article du blogueur catholique Fikmonskov, "De Darwin à John Money, de l’évolution au genre : un même objectif, les mêmes méthodes…".

Fik, donc, réagit lui-même à un billet de Denis Colombi, professeur agrégé de sociologie dans le secondaire et blogueur, où celui-ci exprime sa frustration, en tant qu'enseignant, face au recul  de Vincent Peillon sur l'enseignement de la soit-disant "théorie du genre", sous la pression de politiques de droite et de lobbyistes pour l'essentiel catholiques.

Il lui adresse les reproches suivants:

- L'exemple de l'expérience de la boite de Schwalbe, sur lequel Denis Colombi s'appuie, serait une "arnaque":

"L’arnaque est toute entière dans cet exemple : en effet, il faut être très con pour penser qu’un gamin élevé dans une boite imperméable au monde extérieur soit le même que s’il est élevé correctement. Ne serait-ce que parce qu’après 18 ans dans une boite, il est probable qu’il soit devenu complètement dingue… Mais même sans ça, nul ne viendrait contester que deux jumeaux élevés dans des familles différentes ne resteront pas aussi semblables que s’ils étaient élevés dans la même famille. Imaginons rapidement – parce que franchement, bon – un jumeau élevé dans une famille français classique, et l’autre élevé dans une famille aborigène typique. Bon, eh bien en effet le deuxième ne boira pas son thé de la même façon que le premier."
-Le parallèle esquissé par Denis Colombi entre la réception des études de genre et celle de la théorie de l'évolution, mettrait en évidence la propension de ces deux champs du savoir à s'appuyer sur des "évidences" mises en avant de façon fallacieuses dans le but de faire passer leurs contradicteurs, de manière automatique et (trop) commode, pour des imbéciles:

"Mais non, la théorie de l’évolution était prouvée. Dont acte. Et quiconque la contredit se voit taxer de "créationniste" et se prend l’expérience des papillons (ou une autre du même genre ; les ours blancs marchent assez bien aussi) dans la figure, comme une preuve incontestable que l’homme descend du cœlacanthe.
C’est exactement ce que fait Denis Colombi : un présentant un exemple qui ne prouve rien d’autre qu’une évidence absolue que personne ne songerait un instant à nier, il prétend renvoyer les opposants à la niche."
Fik revient sur ce parallèle en conclusion de son article, pour nous apprendre qu'aussi bien la théorie de l'évolution que les études de genre auraient pour finalité d'"emmerder l'Eglise" et de "reléguer la Bible, ce vieux bouquin qui dit que "homme et femme il les créa", au rang de cale-meuble".

- Enfin, le billet de Denis Colombi occulterait le véritable visage de la "théorie du genre", que Fik s'emploie au contraire à mettre en évidence en nous rappelant qu'il s'agit de l'enseigner, non pas à partir de la première, mais dès les plus jeunes classes, et en nous informant des résultats d'une expérience dramatique menée par John Money, un psychiatre précurseur de ce nouveau champ du savoir, qui révèlerait leur caractère nocif.

Après avoir lu et relu, le plus calmement et sereinement qu'il m'a été possible, ce billet de Fik (et d'autant plus que le blog qui le publie est d'ordinaire de qualité, bien qu'il exprime des opinions généralement très éloignées des miennes), ma réaction spontanée fut la suivante:



Trois remarques de fond qui me permettront, j'espère, de donner la mesure de mon désarroi:

1) Démonstration par l'absurde et absurdité de la contre-démonstration

La plus grosse erreur de Fik est à mon sens de confondre la pédagogie, la transmission des savoirs, qui est le travail de l'enseignant, avec leur démonstration et leur mise à l'épreuve, qui constituent celui du chercheur.

Ainsi, les schémas auxquels nous avons effectivement été tous confrontés dans notre enfance, qui nous présentent, de manière rectiligne, l'évolution des espèces, ne sont pas destinés à démontrer quoique ce soit, mais à vulgariser, de manière imagée et simple à appréhender, le consensus du moment en matière d'états des savoirs scientifiques. Cela  a certes un  nombre non négligeable de conséquences, en terme de simplification des réalités abordées (ainsi ces schémas justement qui présentent de manière finaliste un processus que la théorie de l'évolution décrit au contraire comme aveugle et plein d'aspérités et de culs de sac), de survol des difficultés théoriques et de passage sous silence du caractère provisoire des connaisances scientifiques (si l'on admet avec Popper que le critère du discours scientifique est sa capacité à être réfuté, alors il faut bien admettre que, même dans le domaine des "sciences exactes" , les "évidences" et les "certitudes" absolues deviennent au fil du temps des denrées fort rares). Qui font d'ailleurs soupirer, d'après mes souvenirs d'étudiant, bon nombre d'enseignants des niveaux supérieurs (désapprendre pour mieux apprendre, toussa...).

Alors certes, les militants de théories tombées en désuétude, ou non acceptées par la majorité de la communauté universitaire, les défenseurs de l'"intelligent design" par exemple, qui est la version intello du créationnisme, ont beau jeu de souligner que ces simplifications, surtout à un très jeune âge, donnent un caractère d'évidence et d'irréfutabilité à des thèses qui sont au contraire discutables et remplies de zones d'ombre, et de dénoncer une science "officielle", "idéologique", "aux ordres" d'intérêts contingents.

Sauf que j'ai bien du mal à voir quelle autre alternative serait plus viable: renoncer à enseigner aux enfants les savoirs incertains (c'est-à-dire, en fait, l'absolue totalité des savoirs académiques à part peut-être les mathématiques)? Ou au contraire leur donner les démonstrations complètes, pour qu'ils puissent juger? Ce qui, dans le cas de la théorie de l'évolution (parce que non, les biologistes ne sont pas complètement débiles, même Richard Dawkins malgré ce que son compte twitter pourrait suggérer, et ne se contentent pas de mettre bout à bout sur une ligne des espèces similaires, mais de forme de plus en plus complexe, pour "prouver" leurs thèses), reviendrait à faire commencer les études universitaires en primaire. Ou enfin, antienne favorite des créationnistes, "donner le choix" et présenter en regard les deux théories: darwinisme et intelligent design? C'est précisément oublier que l'école élémentaire et le second degré n'ont pas pour but de démontrer les savoirs, ni de trancher les nombreuses polémiques et obscurités qui sont le lot quotidien des chercheurs, mais de donner une éducation minimale commune, à partir de ce qui fait globalement consensus chez les experts (et il est évident que ce qui fait consensus évolue: on enseignait hier des choses qu'on affirme comme fausses aujourd'hui, et cette évolution impacte aussi les programmes de seconds et premiers degrés, ne serait-ce que parce que les enseignants (et les inspecteurs) sont formés à l'Université, et que pour le coup, l'indépendance de l'enseignement et de la recherche au niveau du supérieur est constitutionnellement protégée). Enseigner deux thèses contradictoires à des enfants, c'est peut-être le meilleur moyen qu'ils ne retiennent rien du tout, ou qu'ils tombent dans un relativisme qui les rendra méfiants à l'égard de la science en général: pas sûr que ce soit un meilleur cadeau pour eux que la théorie de l'évolution, y compris fortement simplifiée.

Le texte suivant souligne bien les enjeux et difficultés de l'enseignement à l'école de l'évolution des espèces, en rappelant bien que c'est la réfutabilité qui fonde le discours scientifique (et à partir du moment où on explique l'évolution des espèces par l'action d'une volonté intelligente et invisible, on a recours à une interprétation qui ne peut être ni discutée ni réfutée: on sort donc du domaine stricte de la science):

"[...] Dans la langue française, le mot théorie a deux sens :
1. « Ensemble d'idées, de concepts abstraits, plus ou moins organisés, appliqué à un domaine particulier »
2. « Construction intellectuelle méthodique et organisée, de caractère hypothétique (au moins en certaines de ses parties) et synthétique. Éléments de connaissance organisés en système ».
Le premier sens appartient au langage courant et correspond souvent à des faits imparfaitement ou peu étayés, alors que le second appartient au langage des sciences ; de ce décalage naissent beaucoup d’incompréhensions. La théorie de l’évolution est une théorie scientifique. Comme pour toute théorie scientifique, certains points font l’objet de discussions entre les chercheurs, mais cela n’implique pas que la théorie elle-même soit à rejeter.
La théorie de l’évolution est une théorie scientifique …en évolution
La théorie de l’évolution est la seule explication scientifique permettant de comprendre la diversité actuelle et passée des êtres vivants, mais aussi l’unité du monde vivant.
Pourquoi ?
L’analyse des faits, sans en occulter aucun, conduit à l’idée que les êtres vivants ont connu des transformations successives au fil du temps et sont tous apparentés à différents degrés. Elle permet d’expliquer les ressemblances et les différences entre les êtres vivants. Elle appartient au domaine scientifique et ne fait appel à aucun créateur ou force surnaturelle, une condition nécessaire pour qu'une théorie soit scientifique.
La théorie de l’évolution n’est pas un discours figé. Les travaux se poursuivent et affinent, précisent les résultats antérieurs et en proposent de nouveaux. Près de 150 ans de travaux scientifiques n’ont pas invalidé l’idée d’évolution, mais ils en ont détaillé, confirmé et enrichi de nombreux aspects. S’agissant d’une théorie scientifique, il est possible qu’elle soit un jour invalidée, comme le furent d’autres théories scientifiques, mais ce ne peut être que par des découvertes susceptibles de la réfuter, c'est-à-dire par de nouvelles preuves scientifiques, qui devront être en mesure de balayer ou reconsidérer 150 années de découvertes convergeant toutes dans le même sens.
[...]
La plupart des oppositions à la théorie de l’évolution ne s’inscrivent pas dans un cadre scientifique car elles ne respectent pas les principes sur lesquels la science se fonde. En faisant appel à des causes surnaturelles ou à des croyances personnelles pour rendre compte de la diversité du monde vivant, elles s’excluent de fait, dès le départ, du discours scientifique. Seules des affirmations qui peuvent être soumises à la réfutation par des observations ou des expériences peuvent être considérées comme scientifiques. C’est pourquoi les discours qui s’opposent à la théorie de l’évolution, comme les thèses créationnistes ou celle du « dessein intelligent », ne sont pas des théories scientifiques."
Pour revenir à l'exemple donné par Denis Colombi dans son billet, il est tout aussi clair que son but n'était pas de "prouver" les études de genre, mais d'expliquer ce qu'elles disent vraiment, et qui apparait fort peu compris en France, en particulier dans les milieux catholiques:  elles ne nient pas le donné biologique, ni ne se bornent à constater l'évidence que certaines des différences associées aux sexes sont d'ordre culturel, et font encore moins la promotion d'une interchangeabilité à volonté des sexes (même sur leur versant politisé, des auteurs affirment le contraire de cet énoncé: cf. Judith Butler). Elles étudient simplement toutes les différences que notre société (ou d'autres) pose (nt) entre les sexes et qui ne sont pas explicables par le seul donné biologique: ce qui permet de montrer, dans de nombreux cas, que des "évidences" naturalisés sont en réalité des constructions sociales, nées de l'habitude, voire de relations de type hiérarchique invisbilisées par les usages (j'y reviens dans ma troisième remarque). En ce sens, et comme il le souligne lui-même en commentaire, l'exemple de la boite de Schwalb n'avait pas la portée d'une "preuve", mais se voulait pédagogique. Il s'agissait d'une démonstration par l'absurde, destinée à montrer à des néophytes toute la difficulté à penser l'homme "naturel", dont on clame sans cesse l'"évidence", sans toutefois arriver à la décrire, dans la plupart des cas, qu'en glissant sur le terrain du culturel et du social. Je prenais moi-même pour exemple, dans un billet précédent, le cas de la grossesse: que celle-ci soit un fait biologique, c'est évident: mais quand glisse vers le "rôle" du père et /ou de la mère, on rentre dans le culturel: celui-ci est vécu de manière très différente suivant les cultures et les sociétés (quel rapport entre le pater familias de la Rome antique, qui avait droit de vie et de mort sur sa progéniture, et ces droits des enfants qu'on revendique à juste titre aujourd'hui?). Et comme il s'agit d'une démonstration par l'absurde, évidemment que l'exemple employé est... absurde. Prétendre le démonter en soulignant ce fait, c'est tout simplement enfoncer des portes ouvertes et donner la preuve  qu'on n'a rien compris au propos de l'auteur. Car celui-ci ne dit pas: "considérez cette expérience, et vous aurez la preuve que tout est culturel et que rien n'est biologique", mais: "en réfléchissant à cet exemple nous réalisons qu'il est difficile de penser le biologique détaché de toute référence culturelle. Voilà qui doit nous inciter à la prudence face aux "évidences naturelle", et à privilégier de manière méthodologique les explications culturelles, en n'ayant recours à l'interprétation par le déterminisme naturel que quand il ne reste plus d'autres hypothèses".

Quand à se plaindre que la théorie de l'évolution et les études de genre font rien que tout casser dans la Bible, cela me parait marquer une régression remarquable d'une partie des catholiques, depuis la relative ouverture initiée par Jean-Paul II:

"Après Vatican II, l'Église catholique reste discrète sur cette doctrine jusqu'au 23 octobre 1996 lors d'une intervention devant l'Académie pontificale des sciences du pape Jean-Paul II
Il y déclare que « près d’un demi-siècle après la parution de l’Encyclique (Humani generis), de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse », nuançant en précisant qu'il faut parler davantage pour ces variations de théories de l'évolution.
Par ailleurs, il affirme que certaines d'entre elles « qui, en fonction des philosophies qui les inspirent, considèrent l’esprit comme émergeant des forces de la matière vivante ou comme un simple épiphénomène de cette matière, sont incompatibles avec la vérité de l’homme »."
Comme Anthony Favier, historien et doctorant en études de genre, le soulignait la semaine dernière sur son blog:

"Il y a quelques temps, un professeur de sociologie à l'Université m'indiquait dans un message "ce que font les évangéliques américains avec l'intelligent design les catholiques français le feraient avec le refus du "genre" et leur conception de la famille". J'ai trouvé cela excessif sur le moment, mais, désormais, je me dois de reconnaître qu'il mettait peut-être le doigt sur un des aspects les plus étonnants d'une forme d'anti-modernité catholique.
Alors que le créationnisme semblait circonscrit à la sphère fondamentaliste, plutôt protestante, ou au catholicisme traditionaliste, peut-être que, appelons le ainsi, le "strict différentialisme hétérosexuel" sera le front le plus vif de la rencontre entre les sciences religieuses chrétiennes et les évolutions des sciences tant biologiques qu'humaines et sociales.
Ce qui ne signifie pas qu'en tant que chrétien, nous n'avons pas à continuer d'annoncer une Espérance dont l'écho n'est guère perceptible dans la théorie de l'évolution. Mais notre cheminement de foi vers cette surnature qui viendra accomplir la Création, et notre témoignage de cette attente, ne doivent pas nous conduire à mépriser les savoirs et les modèles d'explication actuels de la nature, ni à les caricaturer. 

2) John Money et le temps cyclique


Toutes les modes finissent par passer, et même celle de taper sur Judith Butler. Le nouvel épouvantail de la "théorie du genre" est John Money.


Le "mérite" en revient à la page Facebook "Toute la vérité sur l'inventeur des gender studies", qui présente sa démarche dans les termes suivants:

"À propos

MERCI DE CLIQUER SUR "À PROPOS" CI-DESSOUS, AFIN D'ACCÉDER À LA PAGE WIKIPÉDIA SUR LE DOCTEUR JOHN MONEY.

Description


WARNING. Le cas de John Money n'a strictement rien à voir avec l'homosexualité. Nous avons créé cette page dans le but d'alerter la presse, les institutions françaises, le grand public - et particulièrement les parents d'élèves - sur les origines de la Théorie du Genre : la folie de son créateur, sa pédophilie assumée, ses mensonges, les conséquences meurtrières de ses expérimentations et son influence toxique sur la pensée contemporaine. Nous récusons par avance, et avec fermeté, tout soupçon d'homophobie."
Tout cela fait sourire quand on sait, d'une part, que la contributrice qui a initié l'écriture de cette page wikipédia consacrée à John Money est une partisane convaincue des études de genre, et d'autre part, que John Money n'est pas, leur "fondateur". 

Je pourrais me contenter de renvoyer vers le blog d'Anne-Charlotte Husson, agrégée de lettres modernes et chercheuse en études de genre, qui vient de publier une mise au point sur cette question:

"Où l’on réalise que le combat contre la "théorie du genre" doit beaucoup à… la théorie du complot. Le psychologue John Money a en effet utilisé le concept de "genre" (gender) pour désigner ce qui, dans l’identité "féminine" et "masculine", ne relève pas du biologique. Ce n’est cependant pas l’inventeur du concept, qu’on doit à une conjonction de travaux, et en particulier à ceux menés dans les années 60 par le psychiatre Robert Stoller sur l’identité sexuelle. On peut aussi remonter aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, mettant en évidence le caractère social de ce qu’on désignait jusqu’alors comme des caractéristiques naturelles sexuées. Il est bien plus utile cependant pour les adversaires des études de genre de se concentrer sur la figure de John Money, qui prônait effectivement la tolérance envers la pédophilie et pensait que les personnes intersexuées devaient être réassignées vers un sexe ou l’autre; son traitement du cas de David Reimer est devenu célèbre. De plus, ce que l’on appellegender studies (études de genre, études sur le genre) n’a pas été créé par Money ou Stoller mais est issu de la réappropriation par les féministes de la "2ème vague" du concept de genre. Cette réappropriation conduit rapidement à s’éloigner de l’usage original du concept."
Mais comme il s'agit d'un blog militant, dont on ne trouve généralement les billets géniaux que lorsqu'ils confirment notre propre camp, je sens que pour être lu, je vais aussi devoir faire appel à Philarête, l'auteur du blog L'esprit de l'escalier, catholique et méfiant envers les études de genre (lui-même parle de déception). Ce dernier propose, sur deux billets, un petit parcours des origines des études de genre, qui ne consacre que quelques lignes, tout à la fin du second billet, à John Money, très proches dans leur contenu du rappel d'Anne-Charlotte Husson::

"En 1955, John Money publie un article sur l’hermaphrodisme, qu’il signe avec ses collègues de Baltimore, John et Joan Hampson : c’est la première théorisation du « genre », qu’il associe ici à la notion de « rôle de genre ». Money entend séparer nettement les aspects biologiques et les aspects « sociaux » du sexe ; il soutient, à propos des hermaphrodites, que le « sexe d’élevage » prime le sexe biologique, y compris lorsque l’assignation du sexe est erronée selon les critères biologiques. Money se réclame de la sexologie et est un spécialiste de l’endocrinologie. Ses travaux inaugurent une décennie particulièrement féconde. Bientôt, depuis l’université de Los Angeles (UCLA), le docteur Robert Stoller « répond » à Money, à partir de ses propres travaux portant, non sur l’hermaphrodisme, mais sur le transsexualisme. En 1964, c’est Stoller qui introduit dans un article la notion d’« identité de genre » (gender identity). Stoller est psychiatre et psychanalyste : paradoxe de cette histoire, malgré ses réticences croissantes à l’égard des travaux de Money et sa pratique des « réassignations de sexe », Stoller sera finalement celui qui consacrera la distinction entre sexe et genre, dans le livre déjà cité, Sex and Gender, qui paraît en 1968."
Comme quoi il parait très arbitraire de faire de John Money le "créateur" de la "théorie du genre".

Au passage, lorsque Fik écrit:

"Et il [Denis Colombi] oublie donc, évidemment, que l’expérience a viré au drame : les deux jumeaux, dont l’un des deux, né garçon, a été éduqué en fille après une opération ratée qui lui a détruit le pénis, se sont suicidés."...
... Faisant ainsi d'une opération chirurgicale désastreuse, mais ponctuelle, l'aboutissement d'une réflexion générale sur les aspects biologiques et sociaux du sexe, ne reconduit-il pas l'erreur de raisonnement qu'il reproche (à tord) à Denis Colombi, en érigeant un évènement isolé (et qui lui permet par ses aspects spectaculaires de gagner à bon compte l'indignation des lecteurs), mais qui l'arrange, en règle?

De manière générale, ce qui est amusant dans cette fixation de certains catholiques sur John Money, c'est ce que ça révèle de leur conception du temps. J'avais cru comprendre que le temps chrétien se pensait de manière linéaire, comme une attente, dirigée en avant, de l'accomplissement de La Promesse de la Seconde Venue. Quand je lis ce genre de théorie du complot, j'ai plutôt l'impression d'un temps cyclique, qui, à la manière de la cosmogonie hindoue, retourne de manière inéluctable à une catastrophe primoridale et originaire: la "thorie du genre" aurait été "créée" par un pervers, et donc, inévitablement, ne peut aboutir qu'à des perversions encore plus grandes. On s'imagine presque une transmission secrète: comme une cérémonie, que vivrait chaque chercheur en études de genre la veille de sa soutenance de thèse, où, paré des habits de l'autre sexe, il jurerait, la main sur un exemplaire des Manuscrits Révélés de John Money, d'anéantir la différence des sexes et les racines chrétiennes de notre civilisation. C'est faire peu de cas du phénomène souvent observé de la prise d'autonomie des champs du savoir par rapport aux doctrines qui ont présidé à leurs origines: ainsi la sociologie s'est-elle dissociée du positivisme, l'ethnologie et la linguistique du structuralisme, et les études de genre ne se résument plus aux études féministes.
 3) Eglise et culture de viol

Mais allons plus loin. Fik ne l'évoque pas dans son billet, mais l'un des aspects les plus choquants de la vie de John Money fut sa complaisance pour la pédophilie. Ce rapprochement, au demeurant absurde, entre les crimes de John Money et la finalité et les méthodes des études de genre dans leur ensemble, permet au moins de poser une bonne question: l'approche que ces dernières proposent de la sexualité a-t-elle pour conséquence de favoriser une conception plus responsable de celle-ci, ou au contraire plus permissive, voire violente?

L'objet des études de genre, comme Denis Colombi le rappelle fort justement, est d'étudier les sexes, les attributs et les comportements que nous leurs associons communément, et leurs relations entre eux, et notamment, de traquer et de mettre en évidence les conditionnements culturels qui nous amènent à naturaliser, et à considérer comme des conséquences directes du donné biologique, des déterminismes, dans notre manière de concevoir les sexes, cosidérés isolément ou dans leurs interactions, qui sont en fait d'origine sociale.

Cette démarche conduit-elle à favoriser une approche plus permissive de la sexualité, moins respectueuse de mon corps et de celui d'autrui que celle qui pose les différences entre sexes comme des réalités naturlles indépassables, ou permet-elle au contraire une approche plus responsable de ces questions?

Je ne traiterai pas, dans les lignes qui vont suivre, cette question de manière détaillée. J'y reviendrai de manière plus approfondie dans des publications ultérieures. je me permettrai juste une très courte remarque:

La"nature", les "pulsions", les "instincts", la "virilité", l'"appétit", il s'agit là de termes qui sont récurrents, dans la bouche des... violeurs, harceleurs, voyeurs, maris violents, pédophiles, et autres machos et minimisateurs fréquents des conséquences violentes de l'assouvissement effréné des désirs. La "naturalisation" des différences entre sexes, ce n'est pas seulement ce "fondement" de l'anthropologie chrétienne tant célébré et défendu. C'est également cette dépersonnalisation du désir qui permet aux agresseurs sexuels de justifier des postures de dénis, voire de victimisation et de rejet des responsabilités su l'agressée. Et qui donne de la substance à des disocurs que nous entendons très fréquemmment, et pas nécessairement de criminels, qui disent qu'une femme qui sort tard le soir ou qui s'habille d'une certaine manière "prend des risques", ou qu'un homme a besoin de relations sexuelles fréquentes pour garder son équilibre (l'abstinence mènerait à la pédophilie par exemple). J'ai lu cette semaine l'exemple d'une féministe que je suis sur twitter, qui expliquait à son docteur qu'elle voyait son copain moins d'une fois par semaine, ce lui valait en réponse l'avertissement suivant: à cet âge, un garçon aurait beaucoup de besoins, et le voir moins de deux fois par semaine, ce serait s'exposer au risque d'une rupture.

Notre vie quotidienne est remplie de ces petis exemples, qui font de la force du désir, de son caractère pulsionnel, instinctif, un attribut masculin, et de son assouvissement une responsabilité féminine. Une naturalisation des différences sexuelles qui ert trop souvent de justification bien pratique à ceux qui font le choix de vivre leurs désirs sans contraintes ni régulations, quitte à blesser autrui. Et qui fait que les victimes sont souvent culpabilisées par elles-mêmes ou une partie de leur entourahe, et qu'il se trouve toujours des voix pour excuser les "pulsions". Ce que les féministes désignent sous le terme de "culture du viol":

"Des hommes, en toute tranquillité, visage découvert, violent des femmes et se filment. Les jeunes violeurs de Steubenville ont déclaré qu’ils n’avaient pas conscience que ce qu’ils faisaient étaient mal. Lors des procès pour viol chez les mineurs, beaucoup déclarent la même chose. Et je pense que c’est vrai. Je pense que beaucoup de gens – hommes comme femmes – ne savent pas vraiment qu’un viol c’est mal. Que beaucoup de gens ne voient au fond pas grand mal à violer. J’exagère ? 50 000 viols par an en France. Parce qu’il y a toujours de bonnes raisons à dire que cela n’était pas vraiment un viol.

Sauf que la société dans laquelle nous évoluons, nous en sommes tous responsables, hommes comme femmes. Quand nous avons dit « celle là faudra pas s’étonner », quand nous nous sommes branlés sur un porno où la fille après avoir braillé non a fini par dire oui, quand nous avons dit non en espérant qu’il continue quand même, quand nous avons harcelé jusqu’à ce qu’elles disent oui, quand nous avons dit à une féministe qu’elle méritait un bon coup de bite, quand nous avons dit à une copine qu’elle n’avait pas qu’à autant boire et puis que ce mec il est sympa, quand nous avons condamné à une peine légère un violeur car il a depuis refait sa vie, quand nous avons filmé des images de viol, quand nous avons parlé de troussage de domestique, quand nous avons commenté le physique d’une supposée victime, quand nous avons dit que c’était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, quand nous avons souhaité le viol d’une adversaire politique, quand une journaliste de CNN pleure sur la vie détruite de deux adolescents, quand une journaliste française pleure sur le sort d’un accusé célèbre, quand on explique qu’une gamine de 13 ans faisait plus vieux, quand des flics violent des prostituées en toute impunité, quand Lara Logan est accusée d’avoir traîné dans des lieux où elle n’avait pas à être, quand une femme dit qu’un chanteur connu venait coucher avec elle alors qu’elle avait 14 ans, quand une tentative de viol dans un jeu video est jugée excitante, quand nous avons tu notre viol parce que le dire était le meilleur moyen de voir notre vie foutue en l’air.

La culture du viol naturalise le viol ; elle explique qu’il existera toujours et qu’il faut faire avec. Elle valide les mythes autour du viol comme de dire que le viol est commis en majorité par des étrangers alors que la plupart des viols sont commis par des hommes connus par la victime. Elle sexualise le viol en disant que le viol a quelque chose à voir avec la sexualité ; et qui irait se plaindre de la sexualité, c’est bon la sexualité non ?" (Valérie Crêpe-Georgete, Comprendre la culture du viol).
Considérées sous cet angle, les études de genre donnent des outils très utiles, indispensables même, pour débusquer ces fausses excuses, ces tentatives de légitimation par "la nature" d'un usage irresponsable des désirs et de la sexualité. En mettant en évidence le caractère construit, culturel, contingent, des "désirs", elles permettent d'affaiblir très fortement l'argument de la "pulsion". A ce titre, comme le respect d'autrui et la différence entre ce qui est bien et ce qui est  mal s'apprennent dès les plus jeunes classes, réfléchir à des applications, très tôt, des études de genre à l'éducation des plus jeunes me parait, non pas une aberration, mais une question pertinente et urgente.

Enfin, si l'Eglise, les reprenait à son compte, elle se donnerait, dans la lutte qu'elle entend mener contre "relativisme culturel et moral", un levier bien plus puissant que toutes ces théories du complot grotesque, qui, tout en dénonçant des périls imaginaires, contribuent à leur insu à légitimer des comportements pour le coup réellement immoraux, en érigeant de manière unilatérale et aveugle la "nature" comme la voie royale pour comprendre la réalité de chaque sexe et de ses relations avec l'autre. Car l'intérêt des études de genre, c'est justement de montrer que les désirs sexuels les plus sombres ne sont pas une fatalité, que la nature n'explique pas à elle seule les aberrations du désir humain, et que progresser ensemble vers une société où sexualité et respect rimeront est possible. 

vendredi 7 juin 2013

La violence, une affaire d'extrémistes?



Je ne voulais pas écrire sur le meurtre de Clément Méric, de peur de moi-même le "récupérer" (et j'espère vraiment ne pas le faire, inconsciemment, dans les lignes qui suivent), mais je dois dire que, moi-même sympathisant d'extrême-gauche quand j'avais 19 ans, les réactions que je lis depuis hier me rendent très amer.

Bien sûr, je suis au courant qu'il y a aussi de la violence dans certains courants militants de l'antifascisme. Je me souviens que quand j'étais jeune étudiant de prépa, et trotskiste, l'un de mes amis de lycée (et parrain de confimration), lui-même en prépa St Cyr et royaliste, s'est fait tabasser par des militants de je ne sais plus quel syndicat étudiant d'extrême-gauche et a eu le bras dans le plâtre. Lorsque je lui ai téléphoné pour prendre des nouvelles, l'entretien fut d'ailleurs un petit peu délicat. Je me souviens aussi de ce billet sur le site anarcho-syndicaliste Article 11, dont l'auteur avouait son malaise après avoir vu des militants antifas se mettre à plusieurs pour taper un jeune de Civitas.

Il n'empêche que ce n'est nullement ce dont il s'agit ici: on a un étudiant tout frêle, il est vrai très engagé politiquement, se remettant juste d'une maladie grave, qui se fait envoyer à l'hôpital puis à la morgue par des militants entrainés au combat, au moyen semble-t-il d'un coup de poing américain (si c'est vrai, il s'agit bien sûr l'accessoire indispensable de tout citoyen ordinaire soucieux de se protéger des violences de l'extrême-gauche: je devrai songer à en acquérir un). Certes, il semble qu'il ait "provoqué". J'imagine que le jour où un militant de Civitas ou de l'Action Française se fera tabasser par des metalleux au Hellfest parce qu'il les aura traité de satanistes ou de christianophobes, les mêmes qui aiment à rappeler cette implication de la part de Clément Méric dans la dispute estimeront que les responsabilités sont partagées? De même si lors de la prochaine opération des Antigones dans le local des femen, l'une des premières se retrouve à l'hôpital?

Ce qui m'interpelle un peu plus à chaque fois, lors de scènes de violences à connotation politique, finalement plus que l'acte en lui-même et ses conséquences directes, c'est la réaction qu'ont les "honnêtes gens" à cette violence. Cette façon de la hiérarchiser, de la minimiser ou au contraire de lui donner l'éclairage le plus large possible, en fonction de ses implications politiques et sociales. Lorsque Samuel Lafont s'est fait poignardé, j'ai été consterné de lire des réactions de joie ou d'ironie chez de nombreux partisans du mariage gay. Aujourd'hui, quand je lis les commentaires de beaucoup de mes contacts de droite sur les "antifas", j'ai un peu l'impression qu'un militant d'extrême droite s'est fait assassiner mercredi par des anarcho-syndicalistes:


Je pense que ce type de réactions, comme celles d'ailleurs à l'agression de Samuel Lafont, interrogent notre rapport à la violence. Même si celle-ci est souvent le fait de minorités actives, je refuse personnellement de la reléguer à un épiphénomène issu des délires d'une poignée d'extrémistes. Dans un billet précédent, je mentionnais les violences "structurelles", "symboliques". Il me semble que les réactions que nous observons lors de chaque fait divers de ce type, de minimisation et au contraire de maximisation, participent de structures de violence. Pour moi, aucun de nous n'a un rapport direct, "naturel", objectif à la violence, y compris à la violence sur les corps humains, de même que nous vivons ces derniers au jour le jour par la médiation de nos "valeurs" et de notre culture. Suivant le contexte de celle-ci, nous l'interprétons, la hiérarchisons, moi le premier.Sur les sites musulmans que je fréquente, je prend connaissance toute une actualité de profanations contre des mosquées et d'agressions ou de brimades contre les représentants de cette religion que je ne vois  quasiment jamais mentionnés sur les sites cathos, ou alors, trop souvent, pour les minimiser. Et vice-versa. Certains d'entre nous luttent pour l'"égalité", d'autres pour la défense de "la vie", de "toutes vies" (moins celles qu'on consomme pour survivre, j'imagine), mais au fond, personne d'entre nous ne considère toute personne comme absolument égale à toutes les autres, ni nécessairement aussi digne d'être sauvée ou pleurée. Certes, beaucoup d'entre nous avons toujours une pensée émue pour les victimes, mêm s'il s'agit de nos pires ennemis. Et nous nous empressons de dire ou d'écrire que "nous condamnons toute violence". Puis nous disons que Breyvik était un fou isolé, ou bien au contraire qu'il représente le vrai visage de l'extrême-droite. Ou nous estimons que les violences de banlieue sont l'expression d'une immigration incontrôlée, ou au contraire la conséquence de politiques économiques et sociales indifférentes aux conditions de vie des plus pauvres et des exclus. Et nous ne témoignons plus de la violence nue, brute, mais l'interprétons et l'évaluons en fonction de nos valeurs, de notre discours. Nous la scénarisons, l'inscrivons dans une narration qui est celle de notre propre rapport à nous, à autrui et à la vie en commun. Et c'est totalement inévitable, et je le fais comme tout le monde. Et suivant les cas, c'est salutaire au sens où on va mettre en évidence des causes sur lesquelles on pour agir, dans le but de prévenir de futures violences. Mais c'est aussi l'expression d'une hiérarchisation normative et discursive des violences, qui va les classer, les évaluer, leur accorder plus ou moins d'éclairage, en fonction de la place qu'elles prennent dans nos engagements et nos passions propres. Et c'est violent, envers les victimes comme envers les auteurs, car nous nous approprions la signification de leurs vies et de leurs actes et/ou leur souffrance et/ou leur mort à l'aune de notre vie propre, en lui donnant, à gravité égale, plus ou moins d'importance suivant la manière dont ces évènements nous touchent. Cela ne veut pas dire que nous somme violents nous-mêmes (j'ai cité Fikmonskov par exemple, que j'ai vu condamner ce qu'il jugeait comme de la malhonnêteté ou de la violence de la part de son propre camp, et dont je suis convaincu que, s'il voyait des militants d'extrême-droite agresser des militants d'extrême-gauche, il tenterait de s'interposer. il n'empêche que ses tweets sur Clément Méric sont, selon moi, extraordinairement violents). Mais nos structures de pensée nous amènent à hiérarchiser les violences, à leur accorder plus ou moins d'être et de conséquences, en fonction de principes et d'expériences qui leur sont extérieurs. 

C'est pourquoi je pense qu'il importe, lors de chaque tragédie de ce type, que nous ne nous contentions pas de dénoncer la violence physique des "extrémistes", mais que nous prenions conscience de cette violence structurelle qui nous habite tous, et de ces mécanismes, pour tenter, autant qu'il est possible (et malheureusement il est sans doute impossible de s'en défaire totalement) de la mettre en évidence, afin de réfléchir aux conditions de possibilités d'un vivre-ensemble qui transcende toutes les agressions non seulements physiques, mais contre toutes les minorités, politiques, sexuelles, religieuses, etc. J'ai peu de solutions concrètes à apporter dans l'état actuel de ma réflexion, mais je voudrais éviter deux écueils, dans le contexte de cette affaire, que j'ai vu circuler sur Twitter ces deux derniers jours:

- la dépolitisation totale: j'ai vu certains contacts twitter estimer qu'une interprétation politique ne pouvait qu'"aggraver" la situation, et ne pas rendre justice à la victime. Les dangers de l'amalgame et de la récupération sont évidents, et beaucoup y sont tombés. Il n'empêche que nous vivons en société, tous ensemble,ou du moins nous sommes censés essayer, et toute violence nous touche, au sens où elle porte atteinte au vivre-ensemble. Elle a donc une signification politique, a fortiori quand elle s'exerce entre militants. On ne peut pas éviter, tout en se gardant bien sûr autant que faire se peut des interprétations partisanes et des accusations à l'emporte-pièce, d'en tirer des interrogations et des conséquence sur nos porpres dicours et notre propre manière de vivre ensemble.

- La minimisation: non, je ne pense pas qu'il "ne s'agit que" d'une "rixe" aux conséquences tragiques. D'une part , parce que la violence physique ne sort jamais complètement de nulle part. Je ne pense pas, contrairement à Pierre Bergé, que la Manif pour tous soit "responsable" de ce meurtre. je crois que les responsables de la mort de Clément Méric n'aiment pas les organisateurs de celle-ci, qu'ils ne partagent pas leurs idées, et je pense que ces derniers, s'ils avaient pu faire quelque chose, en présence de ce drame, pour l'empêcher, l'auraient fait, peut-être même au péril de leur vie. Il n'empêche que, lorsque depuis des mois, on prononce les mots "dictature", "résistance" "lois injustes" en boucle, même en leur adjoignant les épithètes "non violent", "pacifique", "respectueux" (car à partir du moment où il ne s'agit plus d'accepter l'issue, même très contrariante, d'un processus législatif, mais d'enter en résistance, même "pacifique, on fait passer cette paix, garantie précisément par le vote des représentants élus du peuple français, du statut de principe de vie commune à celui de moyen. on la fragilise, la rend discutable), on peut se demander dans quelle mesure on ne donne pas plus de légitimité et d'assurance à des groupes qui pensent que quand il s'agit de renverser "l'injustice", il faut s'en donner les moyens, y compris quand ils sont un peu (ou beaucoup) déplaisants (l'ultra-droite existe depuis beaucoup plus longtemps que la Manif pour tous, mais elle semble s'être réveillée ces derniers mois, dans le sillage des initiatives anti mariage gay) . De même que si demain, Chrstine Boutin se fait agresser par des militants d'extrême-gauche, je pense que tous ceux sur twitter qui contestent ou rabaisse, au "second degré", son humanité, en l'insultant ou la moquant (non pas que son discours ne méritent pas de très nombreuses critiques, au contraire) ne pourront s'épargner certaines questions à eux-mêmes, quand bien même ils ne seraient violents que verbalement et se seraient interposés s'ils l'avaient pu.

Voici donc ce qu'il me parait important de dire et redire, à chaque fois qu'un drame de ce type intervient: non pas sans cesse nous renvoyer la balle, et faire de la mort d'autrui l'instrument de nos prédispositions propres à la violence, mais prendre conscience que d'une manière ou d'une autre, elle nous habite tous. Et chercher à en démonter les mécanismes et à sans cesse avancer sur la qestion de ce que signifie vivre-ensemble (à laquelle j'ai moi-même bien du mal à répondre),en s'attachant à considérer, par exemple, toute personne (même "violente", même "extrémistes", et tout étant très ferme sur les conséquences morales et / ou judiciaires de ses actes) comme une "vraie" personne, en convertissant notre regard et notre volonté, non pas pour tourner autour du pot mais pour défendre "l'égalité pour tous" ou bien "la dignité de la vie, de toute vie, de son commencement à sa fin", d'une manière qui considère vraiement toute personne égale en droits et /ou toute vie égale en dignité et en considération, un peu à la manière, pour reprendre une jolie métaphore filée que j'ai lue tout à l'heure sur twitter, de la part d'une militante féministe, de Xavier plutôt que de Magneto (ceux qui ne comprennent pas, lisez les X-Men).

jeudi 6 juin 2013

Petit éclaicissement à propos de mon dernier billet



Il semble que mon article "Les "catholiques modérés" face aux études de genre: tentatives de réponse à leurs objections (1)" ait suscité quelques difficultés d'interprétation, en particulier chez certains de mes lecteurs catholiques. On a ainsi pu le rapprocher de ces "philosophies" lycéennes qui tentent de démontrer par A + B, à partir d'une compréhension défaillante de Kant, Husserl, Platon, Descartes ou tel autre grand penseur, l'inexistence de la réalité matérielle. On a pu aussi juger que le recours à de longues citations de Judith Butler faisait office d'argument d'autorité, coupant court à tout dialogue, ou encore que la longueur et le caractère "technique" de mon article n'aidait pas à une compréhension simple de ce que sont les études de genre.Enfin, j'ai pu voir d'autres catholiques se plaindre de l'enlisement du débat sur le genre, et d'être pris en tenaille entre les obsédés de la théorie du genre et les "extrémistes du "tout est culturel, rien n'est biologique". Il m'a semblé que cette formulation, dont je ne sais si elle m'était destinée en particulier, pouvait refléter l'incompréhension de certains catholiques envers mon billet.

J'ai cru bon de répondre par un commentaire assez long à un statut publié sur Facebook, qui exprimait ce dernier point de vue, et qui s'appuyait entre autre sur l'exemple de la grossesse, supposée ancrer dans le biologique le rôle de la mère et celui du père.

Avant de livrer ci-dessous une version légèrement modifiée de ce commentaire, qui entend exposer, non pas une analyse de l'oeuvre de tel ou tel spécialiste, ni dire la Vérité sur la différence des sexes, mais simplement éclaicir l'état de ma compréhension d'une des parties à mon sens les plus mal comprises du débat et de ses enjeux, avec mes propres mots,  je précise que je suis très débutant dans les études de genre, plus encore dans la lecture de Judith Butler qui est par surcroit une auteure très difficile. Je suis donc parfaitement conscient qu'il est très possible, voire très probable, que ma lecture de notre rapport à la différence des sexes, que j'exprime ici et dans mon article précédent, soit remplie de contresens sur les auteurs que je cite et d'incompréhensions sur les réalités et les discours dont je rends compte. Les corrections, objections et précisions de toutes sortes sont bien sûr les bienvenues en commentaire. :-)

Que des différences de nature anatomiques existent entre hommes et femmes, je ne crois pas que la plupart des partisans des études de genre le nient. Pour autant, si l'on vit ces particularités biologiques de manière immédiate, quand il s'agit de définir ce qui est biologique par distinction avec ce qui est culturel, on rentre nécessairement, à mon sens, dans un rapport discursif, distancié au corps, qui va chercher à donner à un ensemble de sensations et d'expériences particulières, y compris très fréquentes, une signification qui les dépasse, et qui dira quelque chose non pas, par exemple, d'une femme, ou de plusieurs femmes, ou de la majorité écrasante des femmes, mais de ce qu'est la femme de manière naturelle. 

Pour reprendre l'exemple de la grossesse, certes, celle-ci est une réalité biologique indiscutable, qui existe à l'état de possibilité chez beaucoup de femmes, et chez aucun homme. Pour autant, suffit-elle à définir en nature, sur une assise biologique, la différenciation homme-femme? En premier lieu, les femmes stériles apparaissent non moins femmes que celles capables d'enfanter. Cependant, elles ont pu, dans certaines formes de sociétés, être moins bien acceptées socialement, ou éprouver de la culpabilité, car cette possibilité biologique de la grossesse est fréquemment interprétée comme la finalité de la femme: être une mère. Pas sûr qu'on soit encore dans la nature et pas déjà dans la culture. 

En second lieu, certes, la possibilité d'enfanter est une différence biologique entre l'homme et la femme, et même chez celle stérile, on trouve, de manière en partie non fonctionnelle, les organes qui permettent l'enfantement, mais pour autant, est-ce que cela fonde en nature "le rôle de la mère et celui du père"? Dans l''exemple souvent invoqué de la grossesse, qui semble vouloir apporter un argument décisif en faveur de la conception essentialiste de la différence (et de la "complémentarité") entre une "nature féminine" et d'une "nature masculine", la frontière entre donné biologique et interprétation culturelle de ce dernier parait extrêmement floue. Le sens de mon dernier billet  n'est pas de dire que rien n'est biologique et que tout est culturel, mais que les différences biologiques, certes indéniables, qui existent entre hommes et femmes, nous ne les abordons que par la médiation de la pensée et du langage. Et que cette pensée et ce langage ne sont pas l'émanation d'un rapport "pur" au réel, mais fonctionnent (tout en étant évidemment capable de prise de distance critique) sur la base de l'héritage d'une culture, et notamment d'un certain nombre de significations discursives (portées ne serait-ce que par la grammaire: la lune est-elle plus féminine que le soleil?). Et que, donc, ces différences biologiques, nous ne nous bornons pas à les décrire, mais tout en les décrivant, nous les interprétons constamment en fonction d'un référentiel qui est aussi culturel. 

D'où la difficulté d'établir des frontières claires entre ce qui dans les différence des sexes est "naturel" ou "culturel", car notre évaluation sera elle, à tous les coups, un acte culturel. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut renoncer à toute démarche descriptive des corps, ni s'enfermer dans une sorte de solipsisme linguistique niant toute possibilité d'accès au réel et à la matérialité et la densité des corps, mais plus simplement et modestement, se méfier de nos "évidences" "naturelles", souvent lourdes de présupposés et de non-dits culturels.