jeudi 14 novembre 2013

Ce qu'il m'a semblé comprendre du débat sur la prostitution...



Le présent billet ne vise pas à prendre parti pour telle position (abolitionniste, non abolitionniste règlementariste, prohibitionniste), et encore moins à défendre ou critiquer les réformes en cours, sur le sujet de la prostitution.

Il me parait en effet impossible de me positionner, dans ce débat, de manière responsable et constructive, sans un minimum de connaissance du terrain: que ce soit par une activité de bénévole, une expérience de la prostitution, personnelle ou chez des proches, la confrontation à un grand nombre de témoignages, des données précises sur l'application des différentes approches existantes dans les divers pays où chacune d'entre elle est mise en oeuvre par les pouvoirs publics... Toutes qualifications qui me manquent: je ne connais ce débat que par les très brefs aperçus que j'ai pu en avoir, au fil de la lecture de tweets et de billets de blogs de part et d'autre du débat, et par quelques lectures légèrement plus approfondies.

Il ne s'agit donc ici que de clarifier mes idées, par l'exposé, dans un premier temps, de chacun des grands "courants" (qui apparaissent d'ailleurs, de mon point de vue extérieur et néophyte, fort protéiformes et mouvants), puis, dans un second, par celui des questions que chacun d'entre eux me posent. Tout en les laissant ouvertes, dans la mesure du possible...

1) Typologie du débat:

La position réglementariste:

Le rappel historique suivant de son application en France, jusqu'à la loi Marthe Richard, en donne un aperçu éclairant:

"1. Le réglementarisme latent au XIXème siècle ; Sa systématisation :

L’application du Code Napoléon qui a cours lors de la première moitié du XIXème siècle instaure une tolérance vis-à vis de la prostitution. Elle est considérée comme un « mal nécessaire » qui assure la tranquillité publique. Une partie de la prostitution (la plus populaire et celle de rue) est alors constituée en problème de politique publique et en objet de réflexions, alors même que sont laissées de côté les « filles entretenues » et les « femmes galantes » (La ligne de partage est ici révélatrice de ce que l’on considère comme étant problématique ou non).

Un auteur s’impose alors comme le théoricien du système réglementariste : le docteur Alexandre Parent-Dûchatelet, qui publie De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous l’axe de la morale et de l’hygiène (1836). Le titre est particulièrement significatif : la morale comme l’hygiène (du fait des maladies vénériennes) sont du ressort de l’Etat. Parent-Dûchatelet assimile dans son ouvrage la prostitution à un « réseau d’égouts », évoque la « vidange organique » qu’elle permet : la prostitution l’intéresse « au titre de problème de voirie ». On voit là se dégager un trait du réglementarisme, qui évoluera peu : c’est la prostitution la plus visible qui est considérée et prise en charge.



 2. Les formes institutionnelles du réglementarisme au XIXème siècle.

            C’est un système fermé, qui a ses lieux : La maison de tolérance ; l’hôpital ; la prison ; l’établissement de relèvement. Les déplacements entre chaque se font dans une voiture fermée, afin de mettre fin aux célébrations d’une sexualité illégitime qu’entraînaient les transferts des prisonnières.

            La maison close en est le paradigme. On y rentre suite à son inscription sur le fichier de la police des mœurs pour prostitution. Ce lieu est à la fois clos du fait de l’enfermement obligatoire qu’il impose aux prostituées, ouvert aux contrôles (policiers comme sanitaires) et hiérarchisé (une « dame de maison » le dirige ).

Le réglementarisme du XIXème siècle se caractérise donc par :

 - Un double postulat : il y a une essence immuable du désir masculin, qu’il faut satisfaire ; la prostitution (féminine évidemment) est inévitable dans la société.

-  Une attention limitée à une partie de la prostitution : celle qui se voit (Parent-Dûchatelet laisse « l’élite » à ses activités invisibles).
- Un encadrement strict des femmes prostituées : elles peuvent être prostituées « en carte » (travaillent chez elles, demi-reconnaissance mais autonomie plus grande) ou prostituées « en numéro » (et travailler en  maisons closes)." ("Le débat sur la prostitution en France à travers le prisme des trois positions canoniques: Abolitionnisme, Réglementarisme,Prohibitionnisme à la lumière de l’histoire juridique française", Assosation POLLENS, ENS de la rue d'Ulm, dossier réalisé par Charles Girard)
On voit que dans ce "mal nécessaire", les besoins auquel il semble "nécessaire" de répondre sont ceux des clients, et non des prostituées en tant que telles. Il s'agit d'une forme de compromis entre les exigences de la morale, de la santé publique et de la vie en société, et les supposés "instincts naturels" de l'homme. Elle ne considère pas la prostitution comme une activité professionnelle normale, mais elle ne la voit pas non plus comme un mal à éradiquer. Il s'agit d'une tolérance au nom d'une forme d'intérêt bien compris.

A noter que si le réglementarisme n'existe plus en France, il est en vigueur dans d'autres pays européens, comme l'Allemagne, pour un bilan très critiqué par certains:

" Mais si la légalisation encourage les réseaux légaux, paradoxalement elle fait aussi exploser les réseaux clandestins qui espèrent ainsi échapper au fisc et aux contrôles... Ainsi, en Australie, dans l’État du Victoria, il y a 4 fois plus de bordels illégaux que légaux. En Grèce, la proportion de prostituées issues du pays diminue chaque année par rapport aux étrangères, souvent des sans-papiers « importées » par les proxénètes. Le trafic d’enfants (des filles surtout) a également explosé, par exemple aux Pays-Bas, avec 11 000 enfants prostitués supplémentaires entre 1996 et 2005.
La levée de l’interdit symbolique a également des conséquences sur les conditions d’exercice de la prostitution. En effet, les clients prostitueurs, ayant désormais l’approbation de la société, ne se gênent pas pour avoir des exigences de plus en plus violentes et dégradantes à l’égard des prostitué-e-s.
En termes de santé, le bilan est désastreux. En Australie, 40 % des prostitueurs avouent ne pas avoir de rapports protégés, et le nombre d’infections au VIH a quasiment doublé en 10 ans. La pression du client et du patron sur le ou la prostituée pour ne pas utiliser de préservatif en est la cause principale.
Quant à la « protection » vis-à-vis des proxénètes, elle reste très théorique. Dans les États ayant légalisé le marché du sexe, le contrôle des bordels est souvent limité par la loi, et les personnes prostituées peuvent alors totalement dépendre de leur employeur.
Malgré que la loi fasse de la prostitution « un métier comme un autre », la stigmatisation des personnes prostituées, elle, persiste logiquement dans les mentalités puisque le réglementarisme la délimite strictement dans l’espace pour ne pas nuire à la « bonne moralité » du reste de la société. Du coup, beaucoup de prostituées préfèrent ne pas se déclarer, y compris pour ne pas subir les discriminations des assureurs et banquiers par exemple." (Alternative libertaire, "les effets pervers du réglementarisme").

La position prohibitionniste:

"Le prohibitionnisme  correspond à l’interdiction totale de la prostitution, à sa définition comme un crime partagé et donc à la sanction de tous les acteurs (le client, la prostituée, l’éventuel proxénète). Selon les pays, cette pénalisation est influencée par une morale d’inspiration religieuse ou encore par la condamnation marxiste de la marchandisation de l’être humain. Dans tous les cas, c’est au nom d’une conception du bien en matière de sexualité qu’on justifie l’interdiction de la prostitution et sa pénalisation complète. Selon l’argumentation prohibitionniste, personne n’est prêt à accepter toutes les implications d’une compréhension de la prostitution comme acte consenti encadré par la libre entreprise. La sexualité et le corps participent de l’identité et de la compréhension qu’un individu a de lui-même, il est donc impossible de dissocier totalement la prostitution d’un questionnement moral. Pour le prohibitionnisme, la prostitution est une activité mauvaise en soi, dégradante, non conforme à ce que la communauté définie comme un idéal de vie bonne. La criminalisation de la prostitution ne fait qu’entériner sa condamnation morale." (Implications philosophiques, "Le débat sur la prostitution", par Matthieu Lahure).
 Le cadre juridique qui découle de cette position se retrouve, sous des formes différentes, en Chine, aux Etats-Unis, ou dans divers pays du proche et Moyen-Orient.

La position abolitionniste:

"l’abolitionnisme  constitue le troisième type d’encadrement juridique de la prostitution. Il correspond à la suppression de toute réglementation, la non reconnaissance de l’Etat devant entraîner à terme la disparition de l’activité. Il s’agit de la position la plus ambiguë puisque dans la perspective abolitionniste les prostituées sont considérées comme des victimes sans que les clients soient considérés réellement comme des criminels. La prostitution n’est plus représentée comme un crime partagé mais comme l’empiétement de la liberté d’un individu sur celle d’un autre individu par l’appropriation de son corps. [...]

Ni la pénalisation totale, ni l’autorisation légale ne mettent fin à la prostitution clandestine comme forme majoritaire de la prostitution. Les situations des prostituées sont même assez équivalentes  dans les différentes formes juridiques encadrant la prostitution, ce qui confirme que la prostitution est essentiellement un phénomène clandestin où l’exploitation masculine du corps féminin s’effectue dans une quasi impunité. S’il est évident qu’on n’améliore pas le sort des prostituées par la stigmatisation morale de la prostitution, on a tort de croire que le droit des femmes à disposer librement de leur corps et de leur sexualité exclut la mise en place d’un abolitionnisme bien compris. L’interdiction de la prostitution contrainte est une étape incontournable dans une société de droit mais elle ne peut suffire et doit être accompagnée par une politique plus ambitieuse : la répression du proxénétisme et la lutte contre les réseaux de trafic d’êtres humains , la réinsertion des prostituées, la promotion de valeurs qui rejettent l’utilisation des femmes comme objets sexuels, et la prévention à l’adresse des éventuels clients. La réalisation d’une telle politique implique que l’Etat se donne comme objectif la disparition réelle du phénomène prostitutionnelle et non sa simple pénalisation." (Matthieu Lahure, op. cit.).
On retrouve cette position, par exemple, en Suède ou en France.C'est celle du gouvernement, mais également de nombreuses associations féministes (Le Mouvement du Nid, Osez le féminisme, Les efFRONTées, Ni putes ni soumises, etc.)

La position anti-abolitionniste, ou "pour l'application du droit commun":

"De manière plus récurrente, plusieurs mobilisations ont vu le jour autour de la reconnaissance d’un « statut de travailleurs / travailleuses du sexe ». C’est le cas de l’association « Coyote » dans les années 1970 aux Etats-Unis. Deux réunions ont aussi eu lieu au cours des années 1990, prenant la forme d’un Congrès International des Prostitué-e-s. Enfin, plusieurs associations ont milité afin de favoriser l’accès aux soins et aux « droits élémentaires » des personnes prostituées, ainsi que d’obtenir une reconnaissance sociale et professionnelle. C’est le cas récemment d’Act-Up Paris ou depuis plus longtemps de Cabiria (association communautaire de prostituées lyonnaises) comme de l’association du Bus des Femmes.
Ces associations tiennent une position alternative qui ne se laisse pas enfermer dans le cadre des appellations canoniques.

 - elles refusent le « réglementarisme » historique : le statut de salarié-e est rejeté (pas de maîtrise de son emploi du temps ; pas de possibilité de refuser le client), comme les maisons closes.

 - elles s’opposent au « prohibitionnisme » (tel qu’il existe en Suède par exemple) qui pénaliserait clients comme proxénètes et parfois même personnes prostituées. Elles en dénoncent le danger (prostitué-e-s relégué-e-s dans des lieux éloignés pour ne pas être sanctionné-e-s, accroissant ainsi l’insécurité –sanitaire et physique- de l’exercice de leur activité) et critiquent le « moralisme » qui fait de la sexualité une catégorie spécifique d’analyse.

Prenant acte de la volonté de certaines personnes prostitué-e-s de se regrouper dans un mouvement syndical afin d’obtenir des statuts et une reconnaissance sociale, ces associations ou groupes politiques (Commission prostitution des Verts-Paris –en désaccord avec la ligne officielle du parti, France-Prostitution, le PASST, Femmes Publiques) prônent une troisième voie entre « abolitionnisme à tendance prohibitionniste » et « réglementarisme »." (Association POLLENS, op. cit.).
Dans les termes d'un de ces syndicats de "travailleu.r.s.e.s du sexe":

" Le STRASS n’est pas réglementariste parce qu’il refuse la perspective moralo-hygiéniste véhiculée par celui-ci. Il réclame l’application du droit commun pour les travailleurSEs du sexe.

En l’état de la législation en France, la prostitution est autorisée, mais tous les moyens de l’exercer sont interdits (interdiction du racolage, définition extensive du proxénétisme limitant grandement les possibilités de rapports sociaux des travailleurSEs du sexe et excluant toute solidarité entre ELLESeux). Néanmoins, les travailleurSEs du sexe doivent payer des impôts (au titre des bénéfices non commerciaux comme les autres professions indépendantes) ainsi que des charges sociales comme profession indépendante.

L’application du droit commun aux travailleurSEs du sexe supposerait simplement l’abrogation du délit de racolage public (pénalisation du racolage passif comme actif), l’abrogation des infractions de proxénétisme, ainsi que celles des ordonnances de 1960 qualifiant les prostituéEs d’inadaptéEs socialEs.

Le droit pénal français dispose de tous les outils nécessaires pour lutter contre la traite et l’exploitation des êtres humains. La pénalisation du proxénétisme est surabondante et ne sert qu’à stigmatiser les travailleurSEs du sexe.

L’application du droit commun permettrait le rétablissement des travailleurSEs du sexe dans leurs droits fondamentaux." (STRASS, "position du Strass").
Il s'agirait essentiellement de considérer la prostitution comme une activité professionnelle comme les autres, soumise à l'application normale du droit du travail (horaires, rémunération, etc.). Cela permettrait à la fois de lever une injustice (les prostitué.e.s sous soumis.e.s  aux mêmes obligations que les autres travailleurs, ainsi les impôts, mais sans bénéficier des mêmes droits ni avantages, en termes de règlementation horaires, de  possibilité de louer un appartement, etc.) et de leur assurer les mêmes recours contre les abus des clients et de leurs éventuels employeurs que n'importe quelle autre profession.

Le STRASS, dont certaines représentantes sont situées politiquement très à gauche, milite également pour une économie de la prostitution dans le cadre de l'autogestion par les prostituées elles-mêmes. Ces dernières seraient leur propre patron, ce qui n'est généralement pas le cas dans le cadre réglementariste. 

Contrairement à la position réglementariste, celle-ci ne pose pas comme argument de départ les "instincts" des clients, mais l'enjeu d'une protection efficace des prostituées, de leurs conditions de vie et de leur liberté:

" Le système que nous défendons peut se qualifier comme légaliste mais pas à la hollandaise, qui applique un modèle réglementariste. Par exemple, dans les systèmes néerlandais et allemand, les prostituées sont soumises à des tests médicaux obligatoires et forcés, ce qui est contraire aux droits de l’homme et le réglementarisme à la hollandaise ou à l’allemande ne peut pas se dissocier du proxénétisme. Il ne s’agit donc pas de défendre les systèmes allemand et hollandais par opposition au système suédois, mais il s’agit de créer un système qui corresponde au mieux à une société égalitaire et qui permette de lutter efficacement contre l’esclavage sexuel.
Précisons d’emblée que nous ne parlons que de la prostitution exercée sans la contrainte d’un proxénète ou d’un réseau. Les partisans du non abolitionnisme n’ont en effet jamais nié l’horreur vécue par les esclaves sexuelles, mais s’efforcent simplement de dissocier leur sort des prostituées non contraintes.
Raisonner en termes de nombre, en montrant qu’il y a plus d’esclaves sexuelles que de personnes prostituées consentantes n’est pas un argument valide: de nombreux combats féministes occidentaux, comme celui touchant la publicité sexiste ou la parité sur les listes électorales ne toucheront jamais qu’une minorité de femmes dans le monde, pourtant ils sont indispensables." (Slate, "Prostitution: oui, on peut être féministe et non abolitionniste", par Marie-Hélène Lahaye et Valérie Rey-Robert).

A noter que les différentes parties prenantes du débat remettent régulièrement en cause cette typologie: ainsi, les anti-abolitionnistes reprochent souvent aux abolitionnistes de dissimuler des positions prohibitionnistes (avec les présupposés de ces dernières en matière de "bonnes moeurs") et inversement les seconds taxent les premiers de "règlementarisme".

2) Mes interrogations sur ce débat:

Sur la position réglementariste:

Je dois avouer qu'il fut un temps, fort éloigné et désormais bien révolu, où ce fut un peu ma position spontanée et naïve. Il me semble maintenant que celle-ci concentre les inconvénients de toutes les autres positions, sans aucun de leurs arguments les plus convaincants:

- la demande, d'ordre sexuel,étant considérée comme obéissant à des instincts "naturels", mais la satisfaction comme honteuse, et immorale, le stigmate se trouve concentré sur la prostituée en elle-même, dont  c'est la vie et le gagne-pain, plutôt que sur le client pour qui il s'agit d'un "écart", plutôt que de sa route de tous les jours.

- la position réglementariste obéit à la fois à des impératifs "moraux"  (en instaurant, si j'ai bien compris, une réglementation spécifique et un fort encadrement juridique pour une activité professionnelle considérée comme moins légitime que d'autres, et en la cantonnant à des statuts et des lieux très spécifiques et définis de manière rigide), et à d'autres pragmatiques (en l'autorisant néanmoins et en faisant une sorte de service public). Autant dire qu'elle ne satisfait in fine ni aux exigences de la morale ni à celles du pragmatisme.

- tout en donnant un semblant de légalité à la prostitution, elle semble ghettoïser les prostituées et limiter leurs droits par rapport à d'autres salariés, et leur reconnaissance sociale, et ne répond donc pas aux difficultés de l'abolitionnisme et du prohibitionnisme.

- en instituant la prostitution comme un sorte de service d'intérêt général (un "mal nécessaire"), plutôt que comme une simple prestation commerciale (utile ou futile), non seulement elle ne répond pas aux arguments sur la marchandisation du corps et la dignité spécifique de la relation sexuelle, qui me paraissent l'une des difficultés de la position anti-abolitionniste (au moins de mon point de vue, certes "orienté", de catholique), mais elle les aggrave, en les reliant à une forme de nécessité naturelle, qu'il s'agisse de satisfaire des "instincts" en eux-mêmes, ou en raison de leurs éventuelles conséquences sanitaires.

Bien que la position de l'Eglise actuellement soit beaucoup plus proche de l'abolitionnisme (ce qui constitue un net progrès à mon sens en terme de cohérence de son enseignement), et qu'elle est toujours considéré la prostitution en elle-même comme un mal, il est à noter que l'anthropologie tenue par certains de ses docteurs les plus importants, et fondée sur une lecture différentialiste et essentialiste de la différence des sexes, les a rapproché, à l'occasion, de la position réglementariste:

"Le gouvernement humain dérive du gouvernement divin et doit le prendre pour modèle. Or Dieu, bien qu'il soit tout-puissant et souverainement bon, permet néanmoins qu'il se produise des maux dans l'univers, alors qu'il pourrait les empêcher, parce que leur suppression supprimerait de grands biens et entraînerait des maux plus graves. Ainsi donc, dans le gouvernement humain, ceux qui commandent tolèrent à bon droit quelques maux, de peur que quelques biens ne soient empêchés, ou même de peur que des maux pires ne soient encourus. C'est ce que dit S. Augustin: " Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions. " (Somme Théologique, Saint Thomas d'Aquin, IIa; IIae; question 10; article 11; conclusion "Doit-on tolérer les rites des infidèles?").
Sur les positions prohibitionniste et abolitionniste

J'ai bien compris qu'elles ne se confondent pas, et que de nombreux militants abolitionnistes s'opposent au prohibitionnisme, ou ne le cautionnent pas. Il me semble néanmoins que j'ai suffisamment d'interrogations communes à ces deux positions pour les résumer dans une même rubrique.

- j'avoue que ces positions me semblent avoir le mérite, au moins apparent, du moindre risque. Face aux témoignages apocalyptiques de certaines anciennes prostituées, et à la difficulté à distinguer entre des réseaux de traite des humains et des prostituées véritablement consentantes, ne vaut-il pas mieux lutter contre le mal le plus certains, au risque de l'injustice la plus minime?

- je suis cependant sensible également aux arguments de certaines militantes non- ou anti-abolitionnistes, qui soulignent les retombées souvent négatives des lois d'inspiration abolitionniste sur les personnes mêmes qu'elles entendent protéger, et l'écart entre les mesures de lutte contre la prostitution et celles qui viseraient à donner d'autres alternatives aux prostituées, ainsi qu'à mettre un terme à la stigmatisation sociale dont elles sont l'objet, alors que dans la logique abolitionniste, elles sont les principales victimes:

"Non s’allier avec des associations de personnes prostituées, voire de clients ne sera pas, pour l’occasion une occasion de cautionner la prostitution si ce que craignent certaines associations féministes et certaines associations catholiques (le nid).
Il faut bien comprendre qu’à l’heure actuelle TOUTES les politiques en matière de prostitution (abolitionniste, réglementariste, neo réglementariste, prohibitionnisme) ont échoué à résoudre le problème de traite des humains. On continuera à échouer tant que
- les gouvernements refuseront de mettre au moins en place une police européenne efficace de manière à faire tomber les réseaux
- qu’on refusera de considérer les liens nets entre immigration et prostitution. Tant que de gens crèveront de faim à l’est ou au sud, il y aura toujours des femmes pour se prostituer dans des réseaux avec une plus ou moins grande conscience de ce qui les attend.
- tant qu’on considérera que la prostitution est dégradante, alors une personne souhaitant arrêter ne pourra trouver un autre job.
- tant qu’on expulsera les prostituées sans jamais arrêter aucun proxénète.

La loi sur le racolage passif est une abomination
- elle a conduit les personnes prostituées à rejoindre des lieux plus ou moins surs à la merci des tarés en tout genre
- elle conduit certaines personnes prostituées à être contraintes d’accepter la protection de certains proxénètes qui doivent louer cette loi chaque jour
- elle empêche les personnes prostituées souhaitant arrêter de le faire puisqu’elles se retrouvent avec des dizaines d’amendes à payer.
- elle a augmenté le viol et les agressions chez les personnes prostituées.
- on a vu de femmes non prostituées être arrêtées au prétexte que leur tenue incitait au racolage.
" (Crêpe-Georgette, "Assises de la prostitution").
- Je n'ai aucune expérience de la prostitution en elle-même, mais j'ai déjà travaillé dans des services de gestion de personnel: je reste très sceptique sur l'éradication de la prostitution clandestine, mais je crois par contre que l'application stricte du droit du travail n'est pas un argument à écarter d'un revers de la main. Je suis sceptique quand à l'argument avancé dans l'article d'Alternative libertaire cité plus haut, selon lequel la légalisation de la prostitution, conduirait à l'explosion de celle illégale. A son maintien, peut-être, dans la mesure où effectivement la perspective de payer des cotisations sociales, de respecter une durée réglementaire du temps de travail, ou les termes d'un contrat de travail, peut apparaitre fort peu séduisant pour un proxénète (ce qui rend peu crédible à mes yeux l'accusation parfois avancée par les milieux abolitionnistes, selon lequel les associations anti-abolitionnistes, comme le Strass, seraient pilotées en sous-main par un "lobby" proxénète). De même, celui sur la stigmatisation sociale des prostituées démontre à mon avis la nécessité de lutter contre cette dernière, plutôt que l'inanité de la position anti-abolitionniste (et rappelle, désagréablement à mes oreilles, celui selon lequel les enfants des couples homoparentaux seraient stigmatisés, invoqué l'an dernier par la Manif pour tous).

- Peut-on sauver des personnes contre elles-mêmes? Tant qu'il y aura des prostituées qui ont choisi leur métier et qui le défendent, aussi critiquable qu'il puisse sembler, on ne pourra complètement passer sous silence ou écarter leur point de vue, et on ne pourra totalement assimiler la prostitution à la traite humaine et à l'esclavage (et non, échanger des faveurs sexuelles contre de l'argent n'équivaut pas pour moi nécessairement à un viol. De même que le plaisir ou le sentiment amoureux, la recherche d'une rémunération me parait pouvoir être le mobile d'un consentement authentique, même si bien évidemment, ce n'est pas le cas quand il y a une pression d'un proxénète ou d'un réseau à obtenir cet argent). Dans le même ordre d'idées, je suis sensible à l'argument, que j'exposai dans mon précédent billet, qui rapproche ce débat de celui des femmes voilées, qu'un certain féminisme entreprend de "sauver", parfois contre leur témoignage et leur volonté (même si je n'ignore pas que certaines féministe défendent le voile tout en étant abolitionnistes en matière de prostitution, comme Christine Delphy, figure historique du féminisme et des études de genre en France).

-Je suis perturbé par le caractère personnel de certaines attaques d'abolitionnistes contre des prostituées anti abolitionnistes (exemples cités ici ou ). J'imagine que l'inverse existe aussi, mais ce sont celles sur lesquelles je suis tombé. La vive antipathie et le mépris qui semblent transparaitre à l'encontre de représentantes d'une catégorie de personnes qu'on dit défendre apparaissent, dans ces exemples, quelque peu paradoxales, sans en faire un argument déterminant dans le débat d'ensemble.

Sur la position anti-abolitionniste:

- En tant que catholique, et tout en étant conscient que ma position ne va nullement de soi aujourd'hui, j'avoue avoir beaucoup de mal à concevoir de manière positive la sexualité autrement que comme une relation fondée sur des "sentiments", dans le cadre d'une relation exclusive. Il est vrai qu'il s'agit d'une position purement morale, qui n'est pas nécessairement incompatible avec une position pragmatique, éventuellement réglementariste ou anti-abolitionniste, centrée sur les conditions de travail et de vie des prostituées, et le respect de leur auto-détermination, dans la mesure où leur choix de se prostituer est véritablement voulu. Dans le même ordre d'idées, s'il s'agit d'abolir la prostitution pour des raisons morales pourquoi se focaliser sur elle? J'avoue ne connaitre que très peu de métiers qui ne mène à aucun dilemme moral sérieux, y compris parmi les plus valorisés socialement et financièrement. De mes présupposés moraux en eux-mêmes ne découle donc pas un argument déterminant en faveur de tel ou tel cadre juridique, me semble-t-il.

- On retrouve dans ce débat, comme d'ailleurs, de manière différente, dans celui de la gestation pour autrui, la question du statut du corps. A quel moment est-on dans la vente de la force de travail, et à quel autre risque-t-on de tomber l'aliénation de celui-ci à un système d'échanges qui finit par faire du vivant une marchandise comme une autre? La théorie marxiste, par exemple, décrit la manière dont le travailleur qui vend sa force de travail, dans l'économie capitaliste, s'aliène le fruit de son propre travail, et la finalité de son action: "Une conséquence immédiate du fait que l'homme est rendu étranger au produit de son travail [...] : l'homme est rendu étranger à l'homme" (cité dans l'article "aliénation" de Wikipédia). Si le corps lui-même, devient, de force de travail, la marchandise en elle-même, le produit fini, même de manière contractuelle et librement consentie, n'ouvre-t-on pas, au moins à titre d'éventualité, la possibilité d'une aliénation encore plus radicale, où l'homme se voit confisqué non seulement son travail, son action, mais également l'entièreté de son être corporel. En ce sens, si la traite humaine n'est le présent que d'une partie des réseaux de prostitution, n'est-elle pas leur horizon à toutes? En fait, j'avoue que je n'en sais rien, et je n'arrive à être convaincu par aucune des analyses que j'ai lues, dans un sens ou un autre. Mais je n'arrive pas à complètement écarter cette question de mon esprit...

- Je suis nul en économie, et très ignorant des réalités de la prostitution. J'avoue cependant être un peu sceptique, de manière sans doute naïve et non informée, sur la capacité d'une prostitution "de droit commun" à offrir une alternative économiquement viable, et véritablement indépendante sur le long terme, face aux réseaux illégaux. De manière plus générale, je suis également dubitatif sur le projet d'autogestion défendu par certaines associations (mais je reconnais que je ne connais pas vraiment ces questions).

Pour conclure:

Je le redis, je n'ai aucune expérience de première main de la prostitution, et je pense qu'il y a de grandes chances pour que ce bref parcours des différentes positions du débat ait énervé un peu tout le monde. Je présente mes excuses pour les caricatures et les erreurs que ce billet contient certainement. Je n'ai nullement cherché, dans les lignes ci-dessus, à me poser en arbitre, et j'espère que le résultat final n'en donne pas l'impression. Je cherche seulement, dans ce débat extrêmement polarisé (et j'avoue être très frappé par la violence des échanges, peut-être plus encore que dans le débat autour du mariage pour les personnes de même sexe, pour le peu que j'en ai vu), sur des questions très graves en termes de conséquences humaines, que je connais très mal, qu'à un niveau minuscule, à me forger une opinion nuancée, mieux informée et constructive, en exposant franchement ce que j'ai compris, et ce que j'ai moins compris...

Les critiques et corrections de tous bords sont donc les bienvenues dans le fil de commentaire ci-dessous, ou par d'autres voies. :-)

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