mercredi 24 avril 2013

"Non violente", la Manif pour Tous?


C'est devenu un de ses Leitmotiv, au même titre que "Un papa! Une maman!": la Manif pour Tous serait "non violente":

"Ce qui me semble être la force de notre mouvement, c'est la non-violence intérieure. C'est celle qu'exprime désormais dans la rue le mouvement naissant des "veilleurs". Le pouvoir utilise désormais comme élément de langage pour nous décrire les mots de "violence" et de "haine" qui sont aux antipodes de ce que nous vivons comme fraternisation derrière nos banderoles." (Le Monde, "Manif pour tous" : "Nous avons été traités comme des sous-citoyens", entretien avec Tugdual Derville).
Il s'agit notamment de se dissocier de l'activisme de mouvements tels que le GUD, et d'éviter que les plus jeunes manifestants se laissent séduire par la tentation de l'illégalité, via des initiatives "spontanées" telles que le Printemps Français. D'où ce nouveau phénomène, celui des veilleurs, qui insiste sur la vigilance pacifique et n'hésite pas à invoquer la figure de Gandhi.

La Manif pour tous est-elle violente? Pour répondre à cette question, rappelons tout d'abord les significations du mot "violence". Selon Wikipédia:

"La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. Elle implique des coups, des blessures, de la souffrance.
Pour la philosophe Blandine Kriegel, la violence est « la force déréglée qui porte atteinte à l’intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction de l’humanité de l’individu. » La violence est ainsi souvent opposée à un usage contrôlé, légitime et mesuré de la force."
Parmi les nombreux exemples donnés, on trouve bien sûr la violence politique, que la Manif pour Tous réfute:

"Violence politique : la violence politique regroupe tous les actes violents que leurs auteurs légitiment au nom d'un objectif politique (révolution, résistance à l'oppression, droit à l'insurrection, tyrannicide, « juste cause »).
 Certaines formes de réponses violentes mais proportionnées (et de résistance ou servant le rétablissement de l' état de droit), quand d'autres solutions ne sont plus possibles sont couramment admise, par la morale et le droit et selon la doctrine des droits de l'homme ; en cas de légitime défense par exemple, ou d'état de nécessité, en cas de résistance à l'oppression d'une tyrannie.
Et la violence entre personnes, qu'elle attribue à des éléments isolés:

"Violence entre personnes : comportements de domination ou asservissement employant la force, physique (coups, viol, torture…), verbale et psychologiques (injures, injonctions paradoxales, harcèlement, privation de droits ou liberté, abus de position dominante…) ; Ces comportements peuvent être conscients ou non. Cette catégorie inclut la violence entre partenaires ou de parent à enfant, et différentes formes d'embrigadement ;
Mais également la violence symbolique:

"Violence symbolique : c'est notamment la thèse de Pierre Bourdieu, qui désigne plusieurs sortes de violences : verbale (éventuelle première étape avant passage à l'acte) ; ou invisible, institutionnelle : c'est aussi la violence structurelle (Galtung) face à laquelle les individus semblent impuissants. Celle-ci désigne plusieurs phénomènes différents qui favorisent la domination d'un groupe sur un autre et la stigmatisation de populations, stigmatisation pouvant aller jusqu'à la création d'un bouc émissaire.
La violence est donc protéiforme, et peut être physique ou psychologique, individuelle ou collective, visible ou invisible, volontaire ou structurelle. La Manif pour Tous s'est jusqu'alors surtout défendu sur les terrain des violences visibles et volontaires. Ce billet a pour objet principal de poser la question des violences invisibles et structurelles.

A quelle occasion ce mouvement est-il né? Des mobilisations, issues en grande partie, mais pas uniquement, de la droite catholique, contre un projet de loi visant à rendre possible le mariage pour les personnes de même sexe. Un projet qui vise à résorber l'inégalité structurelle, battue en brèche dans l'opinion mais encore bien présente dans les esprits, comme je le montrais dans un billet précédent, entre une majorité hétérosexuelle, et une minorité homosexuelle, qui, en France, n'a certes pas fait l'objet d'une condamantion par le droit pénal, à part sous le régime de Vichy, mais qui a été très longtemps été considérée comme une minorité malade, jusqu'au retrait en 1990 par l'OMS de l'homosexualité du registre des maladies, qui le demeure indubitablement dans la tête de beaucoup, et dont l'orientation sexuelle fait l'objet de sévères condamnations par plusieurs religions, dont les trois abrahamiques.

Se positionner par rapport au mariage pour les personnes de même sexe parait donc nécessairement interroger ce statut controversé de l'homosexualité, officiellement une orientation sexuelle minoritaire mais normale, mais encore considérée par beaucoup comme une maladie, une perversion, voire une faute. Comment refuser à des personnes homosexuelles un droit acquis pour celle hétérosexuelles, sans impliquer que l'on  considère que leur orientation sexuelle n'a pas la même légitimité?

Pourtant, les opposants au projet de loi, du moins dans ce qui apparait comme leur discours majoritaire, nient la pertinence d'une telle relation. Il ne s'agit pas de condamner les homosexuels, disent-ils, ni même de leur nier la possibilité de vivre une union sincère et heureuse, mais de s'interroger sur les bouleversements qu'un mariage gay entrainerait sur la filiation telle qu'elle a été conçue jusqu'ici, et partant, sur la croissance et l'épanouissement d'enfants accueillis au sein de tels couples, par voie, par exemple, d'adoption. Et impossible de dissocier le débat sur le mariage homosexuel et celui sur l'homoparentalité, disent-ils (à raison), car ceux-ci sont juridiquement liés. D'où les protestations de nombre de manifestants, face au soupçon d'"homophobie", qui protestent de leur bienveillance envers les homosexuels, et de leur soutien à des formes de reconnaissance et de protection juridiques de leur union, comme un contrat d'union civile élargie, qui leur permettrait de bénéficier d'un grand nombre des garanties apportées par le mariage sans pour autant que la question de la filiation soit posée ( à noter qu'un nombre encore important de catholiques, compris parmi ceux en principe modérés, y restent opposés, par peur de voir "banaliser" l'homosexualité). En gros, il n'ont rien contre la revendication des homosexuels de bénéficier de la même reconnaissance et des mêmes droits que la majorité hétérosexuelle, mais ils sont bien obligés de s'opposer à leur demande, puisque celle-ci n'est pas dissociable de la filiation et de l'homoparentalité.

Mais inversement, ces questions de la filiation et de l'homosexualité sont-elles dissociables du regard porté sur l'homosexualité? Aux yeux de beaucoup d'opposants, manifestement oui. On ne peut qu'être impressionné par les efforts que nombre d'entre eux ont fait pour écarter la question de l'homosexualité du devant de la scène. En mettant très en avant celle de l'enfant: en rendant possible l'homoparentalité, on créerait une forme de "droit à l'enfant", qui irait contre l'épanouissement de ce dernier, qui aurait besoin pour s'épanouir de la présence conjointe d'un homme et d'une femme (la fameuse "complémentarité des sexes" tant défendue par l'Eglise). Ils ont mis en avant le témoignage d'homosexuels contre le projet de loi, par la large diffusion de la pensée de Philippe Ariño, par la présence parmi les portes-paroles de la Manif pour tous de Xavier Bongibault, par la création du site Homovox, qui présente les témoignages d'homos mobilisés contre le projet de loi.

"Clement D : Vous sentez vous responsable de la montée d'homophobie en France ?
Certainement pas. Mais je me sens très concerné. Dans notre mouvement, la présence de ceux d'entre nous qui sont homosexuels donne, à l'inverse, de magnifiques expériences de partage. Entre porte-parole, nous avons échangé en profondeur sur le désir d'engendrement. Mais je dois dénoncer l'amalgame qui est désormais fait entre l'homophobie et l'opposition au projet de loi Taubira.
J'ai discuté sur France Culture, lundi 15 avril, avec la présidente de SOS-Homophobie, qui a clairement exprimé que non seulement, le seul fait de s'opposer au mariage entre personnes de même sexe assorti du droit d'adopter des enfants, était homophobe, mais que les personnes homosexuelles qui manifestent avec "Manif pour tous" sont également homophobes. J'invite les internautes à écouter les témoignages très courageux qui sont disponibles sur le site homovox.com, montrant bien qu'il ne s'agit surtout pas de dresser une catégorie de personnes contre une autre.
Je reste dans la ligne de lutte contre l'homophobie en ce qu'elle est haine, injure et discrimination injuste en raison de l'orientation sexuelle. Ce qui peut faire monter l'homophobie, c'est la mauvaise interprétation de notre engagement avec la peur que représente l'idée qu'il y aurait des millions de personnes dressées contre les droits des homosexuels."  (Le Monde, "Manif pour tous" : "Nous avons été traités comme des sous-citoyens", entretien avec Tugdual Derville).

En fait, je dois avouer que c'est cette initiative précise qui a commencé à me faire douter, il y a de nombreux mois, de la non homophobie tant revendiquée par les opposants. On présente des homosexuels qui sont contre ce nouveau droit qu'on leur propose. C'est très bien, leur parole est importante, comme toute parole, et doit être confrontée au discours qui apparait majoritaire parmi leur communauté. Cependant, à la lecture de certains de leurs témoignage, il m'a semblé que dans l'interprétation de ceux-ci, certaines questions cruciales devaient être posées, qui selon moi ne l'ont pas été.

Si je prends par exemple le témoignage de Philippe Ariño, je ne peux m'empêcher de poser de poser la question du rapport de son vécu aux normes, dites ou non dites, qui ont structuré son éducation. Nous avons un jeune homosexuel qui a été élevé dans une famille catholique très pratiquante, dont le frère est religieux, qui a vécu sa sexualité de manière tout d'abord très débridée, s'est un temps rapproché d'un groupe de chrétiens homosexuels (David et Jonathan) avant de très fortement s'en distancier, et qui a fini par choisir l'abstinence totale. C'est un très beau témoignage, et, moi-même hétérosexuel et pas forcément toujours rassuré sur la pureté de ma propre sexualité, j'aimerai avoir le courage de faire un choix d'une telle radicalité. Il n'empêche que compte tenu de la coexistence dans son histoire de deux influences contradictoires, celle de son éducation catholique qui porte en elle un jugement négatif sur l'homosexualité, considérée comme une "tendance objectivement désordonnée" et ses pulsions homosexuelles, on ne peut selon moi éviter de s'interroger sur la signification de son témoignage: les souffrances dont il témoigne sont-elles l'expression du "désordre" homosexuel, ou d'une culpabilité d'origine culturelle, une souffrance qui nait de la contradiction entre son éducation et son désir, qu'il tente de résoudre en l'attribuant à ce dernier seul?

Ainsi, il s'attache à mettre en évidence dans son Dictionnaire des codes homosexuels l'importance du viol dans la culture gay. Je ne puis m'empêcher de rapprocher cette analyse de la dénonciation opérée par les féministes de la "culture de viol" qui serait une structure de notre société occidentale contemporaine, et qui concernerait aussi bien les hétérosexuels que les homosexuels. Philippe Ariño a-t-il perçu une composante essentielle et spécifique de la sexualité gay, ou bien ce qu'il a annalysé comme la violence propre de cette dernière est-elle en fait celle de toute sexualité dans notre société, qu'il interprète au travers du prisme d'une culpabilité liée à son éducation?

Aussi le témoignage d'Audrey, sur le blog La théologie du corps, qui raconte un parcours quasi inverse de celui de beaucoup d'homosexuels: une personne qui ne s'accomplit pas dans les rencontres avec des personnes de même sexe, mais qui rencontre un amour vrai avec quelqu'un du sexe opposé: vérité sur l'homosexualité, ou difficulté d'une sexualité particulière, avec son histoire et ses influences propres? Que dire de sa pratique régulière de la psychanalyse, aujourd'hui très contestée, et dont les grands représentants (Lacan par exemple: voir la relecture qu'en fait Judith Butler dans le deuxième chapitre de Trouble dans le Genre) ont parfois eu des interprétations très extrêmes et contestables du désir homosexuel?

Cela n'ôte pas toute valeur à ces témoignages, et ce n'est pas leur contenu en lui-même qui est gênant. Non, ce qui l'est, c'est la manière dont ils sont mis en avant pour annuler les revendications LGBT, comme si la seule parole homosexuelle légitime, digne d'être écoutée, était celle qui célébrait le désir hétérosexuel, comme si les homosexuels ne pouvaient constituer une altérité véritable, aporter une vérité autre que la nôtre, et qui pourrait enrichir notre compréhension du désir sexuel et de l'amour, mais ne pouvaient, au mieux, que confirmer notre propre désir. Il est bien sûr compréhensible que des catholiques, par exemple, tendent à privilégier un discours qui va dans leur sens. C'est humain, tout le monde fait ça. Mais ce qui dérange, c'est l'enthousiasme avec lequel ils le font. Un homosexuel publie des livre où il explique la spécificité du désir homosexuel par la fascination du viol, et ses livres se vendent comme des petits pains, il est convié à des témoignages quotidiennement, on loue son homosexualité. Bizarrement, je peine à constater une même appétence pour les publications décrivant la "culture de viol" en milieu hétérosexuel.

On laisse des homosexuels se culpabiliser et culpabiliser leur communauté, sans s'émouvoir, sans s'interroger, en condamnant l'ensemble (pas nécessairement dans la totalité de leur personne, mais du moins dans leur désir qui en est une part constitutive importante) du fait du témoignage de quelques uns, à rebours du geste christique de rédemption de la multitude par le sacrifice d'un seul. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait aucune vérité ni aucune beauté dans les choix de ces homosexuels atypiques. Mais j'ai du mal à prendre cet enthousiame pour des parcours qui condamnent le désir homosexuel en tant que tel comme " de magnifiques expériences de partage", pour reprendre la formule de Tugdual Derville, dans la mesure où précisément il semble qu'il n'y a pas partage, mais simple confortation par les représentants d'une minorité de la légitimité du pouvoir de fait d'une majorité. Le témoignage homosexuel n'est pas accueilli comme une plus value du désir homosexuel par rapport à celui hétérosexuel. La vie intérieur de l'homosexuel n'est pas vue comme une source intrinsèque d'enrichissement, ce qui rendrait possible un vrai partage,  mais comme une validation de la supériorité intangible et non contestable de celui hétérosexuel.

De même, on prétend séparer la question de la filiation de celle de l'homosexualité, et pouvoir prendre position sur la première sans condamner la seconde. Mais dire que l'enfant a besoin de la complémentarité d'un père et d'une mère pour s'épanouir, c'est dire que la relation hétérosexuelle est plus naturelle que celle homosexuelle, qu'il manque quelque chose à cette dernière pour permettre d'établir un cadre familial sain. Loin d'être une évidence intangible, cette complémentarité homme/femme dans l'éducation des enfants n'est une constante ni dans le règne animal ni dans l'histoire des différentes sociétés. Pourtant, les opposants ne se contentent pas de dire que c'est le meilleur modèle, ce qui pourrait se défendre, mais que c'est le seul possible, alors qu'il en a existé et continue à en exister bien d'autres. Pourquoi cette insistance, sinon du fait d'un non-dit sur l'homosexualité, qui serait moins réelle, moins naturelle que l'hétérosexualité. Et c'est ce non-dit qui est une violence, pas seulement du fait de son contenu, mais précisément parce qu'il est un non-dit, une convention maintenue invisible et naturalisée?

Un témoignage reçu cette fois directement par mail, en réponse à mon article sur "l'homophobie introuvable", par une autre personne homosexuelle, très favorable pour sa part au projet de loi, quoique non politisée, m'a fait prendre conscience de l'énormité de cette violence, structurelle et invisible, et a été décisive dans la constitution de ma prise de position actuelle. Cette personne, qui a la mi-trentaine, est issue d'une famille catho de gauche, très modérée sur les questions de moeurs, et est elle-même, et a toujours été, athée. Elle vit actuellement et depuis longtemps dans un milieu plutôt favorable à l'homosexualité. Pourtant, ce n'est qu'à l'âge de 32 ans qu'elle a admis son homosexualité, et encore parce qu'elle a été mis dos au mur, ai-je cru comprendre. Plusieurs années après, elle ne l'a pas encore avoué à tous les membres de sa famille. Ce parcours m'a fait comprendre la force des stigmatisations symboliques associées à la représentation sociale de l'homosexualité, si fortes que même dans des milieux qui se veulent très "tolérants", celle-ci conserve un caractère honteux et inavouable, même à soi-même. Ce qui peut être analysée comme ce que Pierre Bourdieu appelait une "violence symbolique":

"C’est un processus de soumission par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle. Les dominés intègrent la vision que les dominants ont du monde. Ce qui les conduit à se faire d’eux-mêmes une représentation négative. La violence symbolique est source chez les dominés d’un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance.
Les dominants assignent aux dominés un statut d’infériorité.
Ce statut engendre des situations dévalorisantes pour les dominés
Les dominés éprouvent un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance
 [...] Ces réalités sociales confirment les représentations mentales
que les dominants se font des dominés
Si bien que la hiérarchie sociale apparaît « logique » aux yeux de tous.
Les dominants ont le pouvoir d’imposer leur propre vision comme objective et collective. Si bien que les dominés ne disposent pas d’autres modes de pensée que celui des dominants ; ils ne peuvent donc pas échapper à la violence symbolique. Tout se fait de façon implicite et non consciente. Cela rend toute contestation ou toute révolte extrêmement difficile. [...]
La violence symbolique n’est ni un processus d’influence, ni une vaste manipulation. C’est une croyance collective qui permet de maintenir les hiérarchies. Elle a pour effet la soumission des dominés sans que les dominants aient besoin d’avoir recours à la force.
 La violence symbolique consacre l’ordre établi comme légitime. Elle dissimule de ce fait, les rapports de force qui sous-tendent la hiérarchie sociale. Elle sert à pacifier les relations au sein de la structure sociale." ("La violence symbolique, qu’est-ce que c’est ?", Luttes d'influence sur le web et ailleurs, par Bénédicte Kibler).
Aucune société n'échappe aux rapports de force, et l'alternative de la violence symbolique est bien souvent la violence explicite. Elle n'est donc pas nécessairement mauvaise. Il reste qu'elle est invisible, et a pour propriété de faire passer des rapports culturels de domination pour des rapports naturels.

Ainsi, l'homosexualité, si elle est condamnée par les grandes religions abrahamiques, n'est pas un tabou social universel, comme l'était l'inceste aux yeux des structuralistes. Il y a des sociétés qui ont admis des amours homosexuels, et les ont même célébrés. Dans l'Occident chrétien lui-même, il a fallu de nombreux siècles pour que le jugement populaire accole une connotation négative forte à l'homoérotisme.

Ce mouvement de recul que nombre de contemporains, moi le premier, conçoivent spontanément au spectacle d'une relation homosexuelle n'est donc pas "naturel", mais nait de l'intériorisation d'interdits répétés par la culture. La coutume se fait "loi naturelle", rendu invisible et se voyant conférer une force d'"évidence" par la répétition dans les usages et les "bonnes moeurs"...

Tout l'enjeu de la revendication du mariage pour les personnes de même sexe, au delà de la forme matrimoniale en elle-même, et de la question de la parentalité, réside dans la lente entreprise de mise en évidence de cette "violence symbolique" qui au fil des siècles a imposé la vision de l'homosexualité comme d'une perversion, et l'acquisition de droits eux-mêmes symbolique pour déconstruire la relation inégalitaire entre homosexualité et hétérosexualité et faire changer le regard sur les personnes homosexuelles, afin d'intégrer à la norme dominante leur orientation. Il ne s'agit pas seulement de faire reconnaitre son amour, ou de bénéficier d'une reconnaissance juridique, ou de pouvoir élever des enfants, mais d'avoir la possibilité de faire "comme tout le monde", de ne plus être mis de facto au ban de la société. C'est ça le coeur de la revendication, et non "l'amour", ni un supposé "droit à l'enfant", ni la "théorie du genre" (qui n'existe d'ailleurs pas)...

Et c'est précisément ce qui pose problème à l'Eglise, qui n'a pas de place dans sa conception du mariage et de la famille comme "cellule de base" de la société, et qui explique qu'elle combatte systématiquement tout ce qui favorise une meilleure reconnaissance sociale de l'homosexualité. Pour reprendre les termes que le Père Cédric Burgun employait dans un billet contre le contrat d'union civile élargie, il s'agit d'empêcher une "institutionnalisation" de l'homosexualité. Pour les catholiques, l'homosexualité ne peut pas, ne doit pas avoir la même reconnaissance sociale que l'hétérosexualité (personnellement, si je suis au courant des condamnations de cette dernière dans la Genèse, le Deutéronome, les épitres de Saint Paul etc., il me semble que chaque souffrance exprimée par des parcours individuels, chaque discordance observée entre des vécus personnels et des enseignements contenus dans les Ecritures sont autant de questions que Dieu nous pose, et qui nous invitent à ne pas nous crisper sur la lettre mais à toujours aller au delà, dans une compréhension toujours plus grande et plus profonde de ce que signifie aimer Dieu et son prochain. C'est pourquoi j'approuve de tout coeur le billet de mon confrère blogueur Baroque et fatigué "La sainteté pour tous", où il voit dans le projet de loi une opportunité pour les homosexuels de construire un amour véritablement fécond, et où il invite l'Eglise à leur reconnaitre, au moins provisoirement, cette chance de cheminer vers une sainteté qui leur soit propre. Mais passons...).

Voilà donc ce qui me parait l'enjeu véritable de cette polémique, et qui explique qu'elle déchaine tant les passions. Ni la filiation, ni les conséquences hypothétiques de la loi sur l'épanouissement des enfants de couples homoparentaux, ni la PMA, ni la GPA, mais une violence symbolique, qui pose comme naturelle une hiérarchie entre les unions homosexuelles et hétérosexuelles, qui est considérée comme bénéfique pour le bien commun par une partie de la société, et comme destructrices des droits et des personnes pour l'autre. L'un des problèmes des manifestants, à mon avis, c'est qu'au lieu de poser clairement cet enjeu, qui est celui de la place de l'homosexualité dans notre société, ils ont cherché à le minimiser, voire à le nier.

Par exemple, ils se sont constamment récriés contre l'usage du terme "homophobie", assimilé à une novlangue. Or qu'est-ce que l'homophobie? Comme Tugdual Derville le rappelle dans l'entretien cité plus haut, elle inclut " haine, injure et discrimination injuste". Mais elle ne s'y réduit pas. Pour citer une blogueuse féministe, engagée pour les droits homosexuels:

"L’invention du terme « homophobie » a permis de mettre un nom sur des attitudes et des propos qui pouvaient jusque-là avoir droit de cité, faute de langage pour les dire et les condamner. Ce terme permet de donner une existence concrète à ce qui relevait jusque-là du ressenti et de l’informulé, comme l’ont fait en leur temps « racisme » (début du XXème siècle) et « sexisme » (début des années 1960). En devenant une réalité concrète, l’homophobie est peu à peu tombée, comme les autres discriminations, sous le coup de la loi . Elle fait aussi l’objet d’actions politiques de sensibilisation et de prévention. [...]
Le sens du terme hésite [...] actuellement entre deux pôles:
- le pôle psychologique, relevant du registre individuel: l’homophobie se définirait comme le rejet des homosexuel·le·s et de l’homosexualité; 
- le pôle idéologique, relevant du registre collectif: l’homophobie comme défense de l’inégalité des sexualités. Dans ce sens, on parle aussi d’"hétérosexisme "." (Genre!, "« Dans l’amour des homosexuels »: personne n’est homophobe")
Au premier sens, qui correspond à la définition de Tugdual Derville et qui  est le seul admis par les opposants au projet de loi, s'en ajoute un second: est homophobe tout ce qui contribue à maintenir l'"évidence" culturelle d'une supériorité intrinsèque, "naturelle", de l'hétérosexualité sur l'homosexualité. La création du mot "homophobie" vise précisément à nommer cette "violence symbolique" qui assure, aux yeux des homosexuels eux-mêmes, le sentiment que l'hétérosexualité est plus naturelle, et que leur orientation est une perversion ou une maladie (à noter que stricto sensu, ce néologisme est le contraire d'une novlangue, puisque dans le roman d'Orwell, cette dernière consiste justement à s'assurer que les rapports contingents de domination et d'opression ne puissent être nommés, et à faire disparaitre les termes qui permettraient de les rendre visibles).

Et c'est évidemment le cas de l'Eglise catholique, qui, comme un prêtre parmi mes "amis" Facebook vient encore de le rappeler hier sur sa page, encourage ses fidèles à lutter contre toute forme de plus grande reconnaissance sociale et juridique de l'homosexualité, donc de la plupart des catholiques français et de la base majoritaire de la Manif pour tous, qui ne reconnait pas qu'un couple formé par deux personnes de même sexe puisse apporter la même chose à un enfant qu'un couple formé par deux personnes de sexes différent, ou qui se précipite sur le témoignage d'homosexuels qui décrivent leur désir comme une blessure sans jamais, semble-t-il, le mettre seulement en regard avec celui d'autres homosexuels qui vivent leur orientation de manière plus épanouissante. On peut certes trouver le terme "homophobe" trop péjoratif, ou violent, ou essayer de justifier un jugement négatif sur l'homosexualité. Mais ce qui ne me parait pas soutenable, et qui est pourtant la voie majoritairement choisie par les opposants au projet de loi, est de faire reproche à ses défenseurs de mettre en cause le regard porté sur l'homosexualité au travers de celui-ci. Car il est clair que l'homosexualité n'est pas acceptée comme normale par une grande partie de la population, en particulier catholique, et que cela joue de manière décisive dans la perception des enjeux autour du mariage pour les personnes de même sexe (et surtout que des personnes en souffrent quotidiennement, et j'en connais). On peut critiquer l'étymologie du mot et les connotations qui y sont associées, mais pas l'amputer de la moitié de sa signification, celle "structurelle", alors qu'elle est clairement en jeu: il y a de manière évidente une lutte politique et culturelle pour déterminer si l'"institutionnalisation" de l'homosexualité est une détérioration ou une avancée sociale. On peut trouver le terme "homophobe" mal choisi mais pas nier que ce débat autour du mariage pour tous tire son intensité et sa virulence de la rencontre de regards différents sur ce que sont le désir et l'union homosexuels, en eux-mêmes et par rapport à leurs équivalents hétérosexuels.

Et ce qui représente pour moi la grande violence de la Manif pour Tous, c'est précisément de chercher à le dissimuler ou le minimiser par tous les moyens. En soulignant (comme le rappelle l'affiche qui illustre ce billet) que ce n'est pas un problème urgent, elle nie la souffrance des homosexuels qui voit leur union reléguée au rang de sous-relations. En donnant la parole, exclusivement, aux quelques homosexuels opposés au projet de loi, pour donner l'impression qu'elle défend une meilleure intégration des gays. En se prétendant "contre l'homophobie", alors qu'elle cautionne cette violence symbolique qui valide une représentation de l'homosexualité comme "différente" et moins"naturelle" et qu'elle ne fait rien de concret pour battre en brèche les préjudices vécus au jour le jour par la plupart des homosexuels. En prétendant que la contestation d'un projet de loi qui s'intitule "mariage pour les personnes de même sexe" n'a rien à voir avec l'union des personnes de même sexe. En infantilisant les motifs de leur revendications en les présentant comme peu sérieux: par la condamnation d'un "droit à l'enfant" que personne à ma connaissance n'a soutenu, en les accusant de "réduire" le mariage à l'amour. En leur tendant un "contrat d'union civile élargie" comme on donne un jouet à un enfant pour qu'il arrête de pleurer, comme si une union distincte du mariage pouvait satisfaire cette attente fondamentale qui est d'être perçu "comme tout le monde" et de se voir reconnaitre les mêmes droits que "tout le monde". En se plaignant, lorsque des homosexuels se laissent aller à la colère et la mettent en cause, d'être en butte à la "haine" LGBT, elle leur nie le droit d'exprimer leur révolte face à un mouvement qui nie le caractère naturel de leur relation, et de leur orientation sexuelle, qui accuse implicitement les couples homoparentaux qui existent déjà de fait de faire souffrir leurs enfants. Enfin, en niant que les homosexuels soient à l'origine de leur propre parole, de leur propre demande, en attribuant à celle-ci des commenditaires et des mobiles sombres et mystérieux: un "lobby minoritaire" (je ne dis pas qu'il n'y a pas lobby LGBT ni de radicalisation politique de certains homosexuels, mais pour en connaitre d'autres non politisés, je peux témoigner que c'est une revendication très largement partagée au delà), la "théorie du genre", la destruction des valeurs judéo-chrétiennes de notre société...

J'ai eu il y a quelques jours un clash assez sérieux sur ma page Facebook avec le blogueur catholique Koz. Je venais de partager un texte d'une universitaire et militante LGBT qui s'amusait à comparer les arguments des opposants au projet de loi et ceux des antis mariage mixte aux Etats Unis, au siècle dernier, en relevant toute une série de similitudes. Il l'a interprété comme une accusation de racisme, en qualifiant l'entreprise de "minable", "odieuse" et "insultante", et en se disant "plutôt déçu" que je la reprenne à mon compte. Ce texte est délibérément polémique, et je comprends qu'il prenne très fortement à rebrousse-poil les opposants au projet de loi: il est étudié pour. Mais enfin, il ne s'agit pas de les taxer de racisme, mais de souligner que dans les deux cas, il s'agit de nier à une catégorie de la population l'accès aux mêmes droits qu'à la majorité. Ce qui en fait, je suis désolé de le dire, une comparaison valide. Certes, d'un côté, on a une inégalité qui est perçue aujorud'hui, de manière très largement partagée, y compris bien sûr chez les catholiques, comme une injustice. Et de l'autre, un autre type d'inégalité dont la condamnation ne fait pas du tout consensus. Mais quand on voit que les mêmes arguments, qui se sont révélés faux pour la première, sont repris quasiment à l'identique pour la seconde, on ne peut pas faire autrement, je regrette d'avoir à le dire, que de s'interroger sur leur opportunité et leur validité. Par exemple, des arguments tels que: "le vote de la loi va augmenter les violences contre les homosexuels", ou "les enfants d'homosexuels seront brimés à l'école" (qui sont hypocrites parce qu'il justifient le maintien d'une discrimination par la lutte contre celle-ci) ou encore que la légalisation du mariage homosexuel est la porte ouverte à l'inceste, ce sont des arguments que j'ai lus à de nombreuses reprises depuis cet automne, y compris sous la plume de certaines personnes qui ont "liké" le post de Koz où il exprimait son indignation à l'encontre de ma publication. Et je trouve profondément triste qu'il y ait une telle unanimité pour se plaindre de se sentir insulté (comme si ce n'était pas insultant pour les couples homoparentaux déjà existants de s'être fait remis en cause de façon péremptoire depuis des mois et des mois, par exemple au nom d'un "principe de précaution" qui ne parait guère applicable en loccurence, d'une part parce qu'un tel principe ne peut être qu'une morale provisoire en attendant une vérification, et on en va pas élever des familles homoparentales de souris blanches en laboratoire pour vérifier que tout se passe bien, et d'autre part parce que l'action politique, qu'il s'agisse de décisions sociales, économiques, militaires, consite précisément à savoir prendre des risques calculés), amis que personne ne s'interroge sur la similitude effective des arguments, qui ne se réduit pas à des "coïncidences", mais met en évidence des modes et des contenus de raisonnement identiques.

Donc, le message de la Manif pour tous est violent. Et pourtant, elle ne cesse d'insister sur son caractère "pacifique", "familial", sur la sérénité et la profondeur des rassemblements des Veilleurs, sur l'humour des manifestants venant servir un petit déjeuner à Chantal Jouanno, sur la bonne humeur et la "bonne éducation" des manifestants. C'est réduire la violence à sa manifestation explicite. Mais si nous y réfléchissons, nous faisons tous l'expérience, quotiennement, que la violence, et souvent la pire d'entre elle, celle qui brise au jour le jour nles individus, n'est ni visible, ni consciente. Prenons un exemple qui est différent de la Manif pour Tous, et dont nul ne niera la gravité: le harcèlement en milieu scolaire. Celui-ci comporte certes une part de violence explicite et consciente: celle de la brute qui va s'acharner sur plus faible que lui, en le moquant, voir le frappant, continuellement. C'est un aspect du harcèlement: mais ce qui lui donne sa vraie force, et sa plus grande violence, c'est que souvent, il n'est pas reconnu comme tel par les observateurs, élèves, parents et enseignants, de ces actes. Il est souvent minimisé: "c'est de l'humour", "ça fait partie de la vie", "ça va finir par passer", "il faut s'endurcir", "la victime le cherche aussi un peu"... Un autre exemple, saisissant, nous a été donné récememnt dans le dossier sur le sexisme dans le milieu geek monté par la militante féministe Mar Lard: à le lire, on voit bien que si les actes graves sont le fait d'une petite minorité active, ils sont rendus possibles par le fait qu'ils sont constamment minimisés par une majorité pourtant constituées de peronnes que le sexisme dégoûte par principe, au point de devenir invisibles. On ferme les yeux sur la violence, on la banalise... De telle sorte qu'on finit par ne plus la voir, et par se persuader que les victimes qui la dénoncent "exagèrent", se "font des idées", sont "hystériques" et j'en passe...

Je sens que je ne vais pas me faire beaucoup d'amis sur ce coup, mais je suis persuadé qu'il y a un phénomène similaire à l'oeuvre dans la Manif pour Tous. Certes, elle condamne (sincèrement je crois) les violences physiques. Certes, elle a court-circuité d'emblée Civitas. Certes, elle s'est quasi immédiatement désolidarisée du Printemps Français. Certes, elle a veillé à exclure de sa communication toute mise en cause explicite de l'homosexualité. Mais ce faisant, elle a délibérément occulté ce qui reste (et je n'en démordrai pas) l'enjeu de fond du projet de loi: la place qu'ont les homosexuels dans notre société, et la perception quue celle-ci en a: sa reconnaissance doit-elle être institutionnalisée, doit-elle être considérée comme "normale", ou au contraire doit-on lutter contre sa "banalisation", continer à valoriser l'hétérosexualité comme seule manière saine (et sainte) de vivre sa sexualité (hors l'abstinence)? Nous savons tous que beaucoup de manifestants optent pour le second point de vue, et que c'est un mobile important de leur mobilisation. J'en ai donné des exemples plus haut, qui ne sont pas vraiment des excités du GUD et de Civitas. Mais on le nie ou on le minimise (un autre exemple: quand Ariño s'est plaint d'avoir été écarté de la Manif du 13 janvier, j'ai vu passer nombre de tweets et de messages sur Facebook de manifestants lui expliquant que son analyse du désir homosexuel était très importante, mais qu'on ne pouvait pas la mettre trop en avant, que ça risquait d'être mal perçu. Or, cette analyse consiste en une condamnation de ce désir, perçu comme intrinsèquement malsain et destructeur. La condamnation de l'homosexualité en tant que tendance est donc bien l'un des mobiles fondamentaux de l'opposition au projet de loi, mais elle est pasée sous silence, minimisée). Etc'est ça qui est violent: non seulement on répond "non" à la demande d'une majorité d'homosexuels que leur orientation soit considérée comme normale, mais on nie qu'on a dit "non", on leur reproche d'être de mauvaise foi quand ils le font remarquer, et on leur ôte ainsi toute chance de défendre leur point de vue et leur désir, et de dénoncer la violence dont ils s'estiment victimes:

"En quoi consiste alors le "oh, c'est bon, c'est de l'humour" ou le "tu comprends pas le second degré ou quoi ?" qui est la défense si souvent utilisée dans ces cas-là ? Il ne s'agit pas seulement d'une tentative de sauver la face - "je ne suis pas raciste voyons". Il s'agit aussi d'une attaque contre la face de l'autre : après avoir détruit une première fois la représentation positive que l'autre essaye de donner de lui, vous en remettez une couche en détruisant une autre partie de cette face. Une double peine en quelque sorte : c'est un peu comme si, après avoir marché sur le pied de quelqu'un, vous lui donniez une gifle parce qu'il a crié de douleur. Se faisant, vous sacrifiez en fait l'interaction que vous pouvez avoir avec l'autre, et avec tous ceux qui peuvent soit partager son identité soit être d'accord avec son point de vue, pour le droit de faire une blague. Autrement dit, pour une chose qui censé être sans importance, vous êtes prêt à sacrifier des relations, des interactions, peut-être des amis...
C'est donc que c'est loin d'être sans importance : contrairement à ce qu'elle semble dire, la réaction "ce n'est que de l'humour, c'est pas grave" vient en fait défendre quelque chose d'extrêmement important, auquel les individus sont suffisamment attachés pour faire des sacrifices non négligeables en son nom. Quel est donc cette chose qui se cache derrière le droit à l'humour ? Goffman souligne que l'embarras intervient souvent dans des situations où les individus sont amenés à devoir combiner plusieurs rôles apparemment contradictoires. Pourquoi l'embarras est-il si courant à la machine à café ou dans l'ascenseur ? Parce que dans ces lieux, des individus qui ne sont pas égaux - la chef de service et le secrétaire, l'enseignant chercheur et l'étudiant de première année, le médecin chef et l'aide soignant - se retrouvent dans une situation où ils devraient être égaux.[...]
Cette analyse ne se limite pas à l'humour. Il n'est pas rare que l'on s'entende dire que certains changements sont superflus pour les mêmes raisons, parce que les choses sur lesquelles ils portent ne feraient pas sens pour les individus : pourquoi abandonner l'utilisation de "mademoiselle" alors que les gens n'y font pas attention ? Pourquoi changer le nom des écoles maternelles, alors que, voyons, le soin des enfant est également réparti dans le couple ? (Hein ? Comment ça, ce n'est pas le cas, et le plus gros revient encore aux femmes ? Vous êtes sûrs ?) Seulement voilà : il y a des gens qui sont prêts à se battre pour que ces choses-là ne changent pas : il faut donc croire qu'elles ne sont pas à ce point sans importance. On peut quand même se demander pourquoi les forces les plus conservatrices se liguent soudain contre ces changements... Un autre prétexte est souvent qu'il y a des choses "plus urgentes à faire" : pourquoi alors refuser des petits changements simples et peu coûteux, en perdant beaucoup de temps à lutter contre ? Une fois de plus, si tout cela est sans importance, la réaction ne devrait pas être de détruire la face de l'autre... Toutes les protestations ressemblent au final à celle-ci : on commence par dire que ce n'est pas grave, que c'est sans importance, qu'il y a plus urgent... pour au final expliquer que "l'équité ne passe pas par l'égalité arithmétique" (je soupçonne l'auteur en question d'avoir eu son diplôme de philosophie en lisant le rapport Minc...). Autrement dit, il ne faudrait quand même pas dire qu'une société juste passerait par une égale liberté des individus à être ce qu'ils veulent, il faut quand même que les hommes restent des mecs, les femmes des gonzesses, et qu'on ne confonde pas. Comme toujours, ce que l'on dit sans importance a en fait suffisamment d'importance pour que l'on passe du temps à le défendre." (Une Heure de Peine, "L'impolitesse du désespoir", par Denis Colombi).
Ce qui m'amène à une double interpellation (puisqu'il me parait y avoir deux catégories de manifestants):

- Vous qui êtes sincères lorsque vous dites accepter l'homosexualité comme une orientation sexuelle "normale", et qui ne vous inquiétez que des conséquences du projet de loi sur la filiation, félicitation pour votre capacité à faire la part des choses. Si vous êtes catholiques (ou d'une autre religion condamnant l'homosexualité) comment assumez-vous cet écart entre votre opinion intime et ce que vous dit l'Eglise? Pourquoi fait vous comme si vous étiez sur la même ligne qu'elle alors que vous êtes en désaccord avec son enseignement? Quel regard devrait être pour vous celui de l'Eglise sur l'homosexualité, et que comptez-vou faire pour faire connaitre et mettre en débat votre conviction?

-Vous qui êtes sincères dans votre jugement de l'homosexualité comme une tendance "objectivement désordonnée), félicitation pour votre fidélité au Magistère. Pourquoi ne dites vous pas plus fort cette conviction, et la cachez-vous derrière des questions distinctes (la filiation, la GPA...), comme autant de doubles discours? Si c'est votre foi, pourquoi ne pas la montrer à tous, comme le demandait le Christ ("Personne n'allume une lampe pour la mettre dans un lieu caché ou sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière." Luc 11, 33)? Vous dîtes condamner l'acte homosexuel, mais aimer la "personne" des homosexuels, alors pourquoi ne leur accordez vous pas l'opportunité de répondre à votre condamnation, de partager l'expérience de leur désir, y compris quand elle contredit et non pas confirme ce que vous en avez retiré de votre interprétation de la Tradition et des Ecritures? Pourquoi les priver de parole, de l'opportunité de défendre leur cause, et les condamner a priori? Dieu a bien donné séance à Job, qui blasphémait... Et pourquoi demandez-vous un débat, des "états généraux", alors que vous savez très bien que le discours de l'Eglise sur l'homosexualité est "non négociable", que ce ne peut être au mieux qu'un débat à sens unique, que vous demandez aux défenseurs du projet de loi ce que vous mêmes estimez dans votre coeur ne pourvoir faire: remettre en cause une conviction sur ce quest l'homosexualité et ce qu'elle doit ou ne doit pas permettre? Comprenez-vous combien votre demande de "débat" a pu apparaitre comme une maneuvre dilatoire, destinée à gagner du temps et à court-circuiter le fonctionnement de la démocratie représentative parlementaire?

Car voilà la violence de la Manif pour Tous: nier que la question de l'homosexualité soit porteuse de sens dans un débat sur la situation des homosexuels. Nier qu'ils soient les auteurs de leur revendication.... Nier, contre toute évidence, que leur condition n'est pas encore perçue comme normale en France aujourd'hui... Nier qu'on leur refuse le droit d'accéder à cette normalité, au moment même où on le fait... Dissimuler soigneusement cette violence qui leur est faite, par des couleurs vives, des chants joyeux des prières (des prières...)... C'est une violence qui va plus loin en un certain sens et finalement que celle de la Passion, et de "l'homme de douleur" d'Isaïe ( "il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. … Il n’était ni beau, ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, nous l’avons méprisé, compté pour
rien. …Maltraité il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche…arrêté puis jugé, il a été supprimé… il
 a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple…
"  Is 52), car au moins celui-ci est défiguré et humilié publiquement: il y a une violence publique que l'on peut montrer du doigt, discuter, dénoncer, à la manière de celle verbale de Civitas et celle physique du GUD. Mais celle de la Manif pour Tous,qui vole leur visage aux homosexuels par des sites tels qu'Homovox, qui ne donne la parole qu'à ceux qui estiment que leur condition est une "blessure", qui vole leur discours en leur disant qu'ils ne seront jamais comme les autres, jamais normaux tout en prétendant les aimer et "partager" avec eux, c'est une violence invisible, qui non seulement frappe, de manière insidieuse, mais se dérobe à toute riposte, toute réclamation, tout dialogue véritable, c'est-à-dire bipartite... C'est une violence d'anéantissement...

Et c'est mal! Et c'est indigne de l'Eglise et de toutes les personnes par ailleurs très bien (et j'en connais et je peux en témoigner), qui s'y associent!

jeudi 28 mars 2013

"Anthropologique", vous avez dit "anthropologique"? Pourquoi le débat sur le mariage homosexuel n'a pas eu lieu...







Depuis le début de la polémique sur le "mariage pour tous", les opposants au projet de loi à l'origine de cette dernière ne cessent de rappeler que leur position ne se fonde ni des croyances de nature religieuse, ni sur une aversion particulière des personnes homosexuelles, mais sur des considérations "anthropologiques":

"Ce n’est pas parce que des couples mariés sont stériles ou choisissent de ne pas avoir d’enfant, que le sens de l’institution change. Elle ménage toujours une place pour l’enfant. En outre, les changements sociologiques actuels me semblent superficiels par rapport à une réalité anthropologique qui demeure.[...]
Les partisans de l’homoparentalité disent eux que la différence sexuelle n’a pas d’importance, qu’il n’est pas important qu’un enfant soit né d’untel et d’unetelle ; ils occultent la naissance. Affirmer cela, c’est dire poliment que le corps ne compte pas. C’est grave, car cela revient à penser que tout vient de la volonté et de la culture. Or, le corps aussi est important et le rôle de toute civilisation est de tenir ensemble nature et culture. On est homme ou femme, on peut engendrer ou pas. Il y a là des limites. L’opposition de l’Eglise s’apparente donc ici à une forme de résistance à la volonté de toute puissance." ("Xavier Lacroix : « Les homosexuels veulent entrer dans la norme en la subvertissant »" Propos de Xavier Lacroix recueillis par Stéphanie Le Bars pour Le Monde)
Cette utilisation de l'épithète "anthropologique", si elle est courante, voire omniprésente, dans l'Eglise, et correspond bien à son étymologie (en gros: discours raisonné sur l'homme) ne va nullement de soi, et notamment, est en discordance avec l'anthropologie au sens de discipline universitaire. Cette tension, j'en suis conscient, d'une manière au début assez confuse, puis, graduellement, de plus en plus claire, depuis le début du "débat", mais c'est la lecture, dans le train, du texte suivant qui m'a donné l'idée de ce billet (disclaimer: je ne suis pas universitaire et présente par avance mes excuses sur tel ou tel contresens que j'aurais pu faire sur un ou plusieurs des auteurs cités):

"Lévi-Strauss sort donc d'une analyse en termes de filiation, de consanguinité, pour montrer que l'union des sexes est l'objet d'une transaction prise en charge par la société, elle est un fait social, culturel. La prohibition [de l'inceste: note de Darth Manu] n'est plus perçue comme fait purement négatif, mais au contraire comme fait positif créateur du social. Quant au système de parenté, il s'analyse comme relevant d'un système arbitraire de représentation, à la manière de l'arbitraire du signe saussurien." François Dosse, Histoire du structuralisme, Tome 1: le champ du signe 1945-1966, Editions La Découverte 1991, 2012, p. 37)
Il est question dans cet extrait de la thèse  de Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, soutenue en 1949 , qui va révolutionner l'anthropologie en tant que discipline, et plus largement, l'ensemble des sciences humaines et sociales, et donner le coup d'envoi du structuralisme en tant que courant philosophique. A une époque où les SHS prennent leurs distances avec les champs classiques du savoir, en particulier la philosophie, et cherchent à se doter d'une méthode "scientifique", Lévi-Strauss emprunte à une discipline naissante, la linguistique, ses méthodes d'analyse, pour révolutionner la pensée anthropologique et la détacher de l'interprétation naturaliste jusque dominante de l'observation des différentes (et fort diverses) sociétés humaines:

"Lévi-Strauss montre comment l’anthropologie peut reprendre à son compte les percées de la linguistique, particulièrement de la phonologie: si l’on envisage la structure de la langue, alors il s’agit du système comme totalité synchronique; mais si l’on étudie des structures dans la langue, cela désigne des groupes de relations invariantes entre des termes (comme l’a montré la phonologie); lorsqu’une récurrence dans ces relations est prouvée on parle alors d’une loi de structure. D’une certaine façon, l’anthropologie s’émancipe vraiment: en insistant sur le fait qu’elle travaille avec des symboles, l’anthropologie va au-delà de la biologie et de la description empirique des sociétés: un père et son fils sont liés par un lien de sang, il n’est pas question de nier le fait; mais ce n’est pas à ce niveau que l’anthropologue s’intéresse à eux: il veut savoir quelle signification revêt leur relation dans la société où ils vivent, et comment elle s’articule dans le système global des relations de parenté de cette même société.
L’anthropologue ne peut plus se contenter de décrire des sociétés et d’en interpréter les éléments manifestes: il doit chercher des symboles et comprendre en vertu de quelles règles inconscientes ils se combinent. D’abord, les relations de parenté: des éléments – frères et soeurs, pères et fils – et des relations – de consanguinité, d’alliance, de filiation; avec ces matériaux, les sociétés travaillent comme avec les phonèmes: elles fabriquent des systèmes de signification, auxquels elles accordent plus ou moins d’importance, mais sans lesquels elles ne sauraient exister. À cela, une condition: « (…) l’existence universelle de la prohibition de l’inceste (…) équivaut à dire que, dans la société humaine, un homme ne peut obtenir une femme que d’un autre homme, qui la lui cède sous forme de fille ou de sœur »[1]. Et une conséquence: « un système de parenté ne consiste pas dans les liens objectifs de filiation ou de consanguinité donnés entre les individus; il n’existe que dans la conscience des hommes, il est un système arbitraire des représentations »[2]. Alors, une famille n’est pas un fait de nature, et toute explication naturaliste est vouée à manquer son objet. Le modèle dont Lévi-Strauss a toujours rêvé ne se trouvera pas en classant des données, mais en identifiant des symboles." ("L’ « Anthropologie structurale » de Claude Lévi-Strauss, entre universalisme et relativisme", par Acilio da Silva Estanqueiro Rocha, pour la revue Mondes francophones)
Si l'aura du structuralisme en tant que courant de pensée a progressivement décliné à partir des années 1970, cette révolution épistémologique de l'anthropologie scientifique opérée par Lévi-Strauss marque encore cette dernière, et permet de mesurer combien sa démarche, nominaliste et culturaliste, est éloignée du discours naturaliste et réaliste auquel l'Eglise appose l'épithète "anthropologique".

L'usage de ce même termes pour tenir deux discours très hétérogènes, voire souvent opposés, tant dans leur méthode que dans leurs conclusions, a lourdement handicapé le débat autour du mariage pour les personnes de même sexe, dès l'origine, et a rendu le discours des opposants totalement incompréhensible pour les partisans habitués à l'anthropologie universitaire, dont les recherches sont très influentes sur les positions des militants féministes et LGBT.

D'où ce commentaire par exemple d'A C Husson, militante féministe et universitaire, et animatrice du blog "Genre!":



Dans le même sens, A C Husson a porté à ma connaissance un article d'Eric Fassin, Sociologue, professeur agrégé à l’École normale supérieure, et chercheur (iris, cnrs/ehess), que je n'ai malheureusement pas encore pris le temps de lire (mais je compte bien le faire), et dont le résumé me parait bien pointer le coeur du problème:

"Il est indispensable de distinguer loi naturelle et lois de la nature si l’on veut mener le dialogue entre théologie et sciences sociales. Cette distinction est-elle honorée aujourd’hui par le Vatican ? De leur côté, les sociologues savent que leur discipline est d’ordre historique. Est-elle pour autant vouée au relativisme ? La réponse est celle également de Pierre Bourdieu : non. Reste le problème de l’universalité anthropologique, tel que Claude Lévi-Strauss l’a envisagé. La vie sexuelle serait, pour lui, simultanément sociale et antisociale. Cette posture nous intéresse pour interroger le débat autour du pacs pris dans « l’illusion anthropologique ». Les théologiens et psychanalystes concernés par ce débat se sont éloignés des thèses de Lévi-Strauss. La nature humaine n’est pas nécessairement rivée à la nature biologique. L’anthropologie sociale n’a pas à être arrimée à l’anthropologie religieuse. Actuellement, le concept de loi naturelle fait retour en théologie, pour lutter contre les dangers du relativisme. La loi naturelle est située comme le fondement des droits de l’homme contre le même relativisme, autrement dit le rempart de la démocratie. La crainte face à la dénaturalisation par les Gender Studies déclenche la naturalisation de la loi naturelle. Aujourd’hui, avec Benoît XVI, comme hier avec Paul VI, le Vatican a choisi le divorce avec la modernité démocratique.
Donc, quand les opposants au projet de loi évoquent des "réalités anthropologiques", celles-ci sont sans rapport avec la discipline universitaire du même nom, et affirment même des énoncés qui contredisent ses apports disciplinaires. Mais qu'est-ce donc que cette "anthropologie" qui selon eux, devrait concerner, au dela du cercle des seuls croyants, l'ensemble des citoyens, et qui est si chère notamment aux catholiques?

Loin de relever d'un "bon sens" populaire et d'être "évidente", cette "anthropologie", qui d'un point de vue disciplinaire me parait moins anthropologique que philosophique, me parait se situer, en tout cas dans la formulation catholique actuelle, qui doit beaucoup à l'oeuvre du Bienheureux Jean-Paul II, au carrefour de deux traditions philosophiques éminemment respectables, mais historiquements et intellectuellement situées, et qui ne sont pas nécessairement les seules ni les plus consensuelles: l'aristotélo-thomisme, et la phénoménologie, où en tout cas une certaine partie de celle-ci, qui correspond à des auteurs tels que le premier Husserl, Max Scheler, ou encore Edith Stein, qui a tenté la synthèse entre ce courant philosophique contemporain et le thomisme, et qui est l'une des influences majeures de cet ancien pape dans l'élaboration de sa "théologie du corps":

"A. L'enquête anthropologique
Nous avons vu combien la pensée steinienne s'inspirait de la philosophie d'Aristote et de Thomas d'Aquin, insistant sur la nécessité du développement complet de la personne humaine à partir du double couple de l'acte et de la puissance, de l'essence et de l'existence. Reprenons les composantes de l'essence humaine déjà rencontrées plus haut:
"Il appartient à l'essence de l'homme d'avoir un corps et une âme, d'être doué de raison et d'être libre. Il n'appartient pas à son essence d'avoir la peau blanche ou des yeux bleus, de naitre dans une grande ville, de participer à une guerre ou de mourir de maladie infectieuse" (ESGA 11/12, 71)
Dans le cours sur la personne humaine, Edith Stein opte résolument pour la "méthode phénoménologique", "capable d'accueillir le monde de l'expérience dans sa plénitude et sa diversité". Nous la suivrons pas à pas dans son enquête à travers différents niveaux du réel - monde matériel, monde végétal, monde animal, être humain - , cherchant à comprendre avec elle la mystérieuse alchimie du corps et de l'âme. La table des matières du cours est caractéristique de l'approche steinienne, et nous en signalons les étapes principales. La première cherche à établir la spécificité du "corps (Körper)" humain comme "chose matérielle". La deuxième étudie "l'être humain en tant qu'organisme vivant", ce qui débouche sur la spécificité végétale - la plante étant l'organisme le plus simple dans le monde vivant. La troisième s'intéresse à la particularité animale. Ces deux dernières étapes permettent de discerner les caractéristiques végétales et animales qui se retrouvent dans l'être humain. Une quatrième étape étudie en partant de la spécificité animale "ce qui est spécifiquement humain" - le "je", l'âme humaine, "l'essence de l'esprit", "la particularité de l'âme en tant qu'être spirituel." (Sophie Binggelli, Le féminisme chez Edith Stein, Editions Parole et Silence, 2009, p. 265 et 266).
Dans une perspective qui est celle de la téléologie d' Aristote et de Thomas d'Aquin, revue par le prisme de la méthode phénoménologique, Edith Stein développe une conception essentialiste et différencialiste des deux sexes:

"De même, "chez la femme, le caractère organique apparait relativement plus fort que chez l'homme, chez l'homme naturel davantage que chez l'homme civilisé" - "avec de fortes différences individuelles". N'accusons pas Edith Stein de misogynie ou de racisme. Comprenons seulement qu'elle pointe ici ce que nous aborderons plus loin: la spécificité du lien du corps et de l'âme - forme intérieure - chez l'homme et la femme. Le femme éprouve dans la maternité non seulement la force vitale de sa propre forme intérieure, mais aussi celle de son enfant et, indirectement, de son mari. Nos sociétés occidentales munies de toutes formes de techniques sophistiquées ne nous ont-elles pas parfois fait perdre l'expérience sûre de ce lien, donnée à travers l'instinct ou l'intuition dans des formes de sociétés plus simples?" (idem, p. 274).
Les "formes de sociétés plus simples": au regard de l'anthropologie, cette fois universitaire, on pourrait longuement gloser sur cette formulation. Une société moins avancée technologiquement est-elle pour autant plus simple, plus originelle, plus "naturelle"? C'est justement un apport majeur de l'anthropologie scientifique d'avoir montré qu'il n'y a pas de société plus ou moins proche d'un hypothétique "état de nature", 

"Dans "La pensée sauvage", Lévi-Strauss applique l'analyse structurale au totémisme. L'intention est de montrer que si l'on repère la structure de la pensée totémique et non son contenu, alors la pensée sauvage apparaît comme une forme non domestiquée de la pensée humaine qui est "une". Il n'y a pas de mentalité primitive, il n'y a plus d'exotisme absolu: il y a une pensée sauvage, qui n'est même pas pré-logique, qui a "sa" logique. Ricoeur commente: ses nomenclatures fines sont la pensée classificatrice elle-même, mais opérant, comme dit Lévi-Strauss, à un autre niveau stratégique, celui du sensible. La pensée sauvage, c'est la pensée de l'ordre, mais c'est une pensée qui ne se pense pas. En cela elle répond bien aux conditions du structuralisme évoquées plus haut: ordre inconscient, ordre conçu comme système de différences, ordre susceptible d'être considéré objectivement, indépendamment de l'observateur". Cette logique du concret (qui apparaît dans les titres de livres comme "le cru et le cuit", "du miel aux cendres", etc.) affirme que la nature entière n'est qu'un code et demande à être décrite en termes d'information, et c'est pourquoi Lévi-Strauss va jusqu'à établir des analogies entre le totémisme et la cybernétique. Toute la théorie structuraliste des mythes est à lire dans ce sens "une hache de fer n'est pas supérieure à une hache de pierre parce que l'une serait "mieux faite" que l'autre. Toutes deux sont aussi bien faites, mais le fer n'est pas la même chose que la pierre. Peut-être découvrirons-nous un jour que la même logique est à l'oeuvre dans la pensée mythique que dans la pensée scientifique, et que l'homme a toujours pensé aussi bien." (Olivier Abel, Postface au structuralisme anthropologique de Levi Strauss).
Aussi "simple" qu'elle puisse paraitre, toute société humaine repose sur un ensemble complexe de codes et de transactions, avec un invariant qui est pour Levi-Strauss l'interdit de l'inceste, mais dont les structures de la filiation ne font pas partie (à le lire, je repense à l'argument "si vous légalisez le mariage homosexuel, vous ouvrez la porte à la reconnaissance juridique de l'inceste", qui m'apparait encore plus absurde qu'avant):

"La première extension de ce modèle linguistique, concerne les structures de la parenté, qui forment le noyau dur de l'anthropologie structurale. En effet, l'organisation des relations de parenté dans la société présente une analogie fondamentale avec les systèmes phonologiques que nous venons de caractériser: 1) ce sont des systèmes, où les éléments différentiels sont seuls significatifs (père–fils, frère-soeur, mari-femme, oncle-neveu, etc.), les termes considérés séparément n'étant rien. Ainsi le système ne fonctionne pas au niveau des termes, mais des couples relationnels. 2) ces systèmes peuvent être construits sans tenir compte de l'histoire, de la psychologie des éléments ni du contexte: non pas que la synchronie considère l'état d'un système de parenté à une date donnée, puisque le système fonctionne par des échanges, femmes données et rendues, qui ne se stabilisent qu'avec plusieurs générations, mais que l'on peut considérer le système de ces échanges comme une totalité régulière, fonctionnelle et finie, en–dehors des vicissitudes historiques du groupe social. 3) enfin, ce sont des systèmes inconscients, qui débordent la volonté individuelle, et dont les acteurs suivent les règles qui structurent leurs choix sans jamais avoir conscience des règles elles-mêmes. Ces trois caractères expliquent comment Lévi-Strauss a pu procéder à une étude structurale des systèmes de parenté, et pourquoi selon lui "le domaine de la parenté est celui qui revient en propre à l'ethnologue. Nous sommes donc ici au coeur de l'ethnologie structurale.
Ce qui permet cette extension de modèle phonologique aux relations de parenté, il faut bien le comprendre, c'est que ces dernières constituent un système de communication, et qu'à ce titre "le système de parenté est langage". Il y a plusieurs systèmes de communication, dont le plus "systématique" est bien entendu la langue; c'est ce caractère systématique qu'il faut examiner "avec une rigueur croissante au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la langue pour envisager d'autres systèmes, qui prétendent aussi à la signification, mais dont la valeur de signification reste partielle, fragmentaire, ou subjective; organisation sociale, art, etc.". Dans cet ordre de rigueur, les structures de la parenté viennent aussitôt après le langage, à condition que l'on veuille bien considérer la parenté moins comme relation biologique que comme échange social. En effet, les règles du mariage "représentent tout autant de façons d'assurer la circulation des femmes au sein du groupe social, c'est–à–dire de remplacer un système de relations consanguines, d'origine biologique, par un système sociologique d'alliance". Alors les structures de parenté sont bien une sorte de langage, qui assure une communication dans le groupe social: "Que le message soit ici constitué par les femmes du groupe qui circulent entre clans, lignées ou familles (et non comme dans le langage lui-même par les mots du groupe circulant entre les individus) n'altère en rien l'identité du phénomène considéré dans les deux cas". Cette démonstration, par laquelle Lévi-Strauss conclut que le système de parenté est un langage, appelle trois sortes de remarques.[...]
La première extension de ce modèle linguistique, concerne les structures de la parenté, qui forment le noyau dur de l'anthropologie structurale. En effet, l'organisation des relations de parenté dans la société présente une analogie fondamentale avec les systèmes phonologiques que nous venons de caractériser: 1) ce sont des systèmes, où les éléments différentiels sont seuls significatifs (père–fils, frère-soeur, mari-femme, oncle-neveu, etc.), les termes considérés séparément n'étant rien. Ainsi le système ne fonctionne pas au niveau des termes, mais des couples relationnels. 2) ces systèmes peuvent être construits sans tenir compte de l'histoire, de la psychologie des éléments ni du contexte: non pas que la synchronie considère l'état d'un système de parenté à une date donnée, puisque le système fonctionne par des échanges, femmes données et rendues, qui ne se stabilisent qu'avec plusieurs générations, mais que l'on peut considérer le système de ces échanges comme une totalité régulière, fonctionnelle et finie, en–dehors des vicissitudes historiques du groupe social. 3) enfin, ce sont des systèmes inconscients, qui débordent la volonté individuelle, et dont les acteurs suivent les règles qui structurent leurs choix sans jamais avoir conscience des règles elles-mêmes. Ces trois caractères expliquent comment Lévi-Strauss a pu procéder à une étude structurale des systèmes de parenté, et pourquoi selon lui "le domaine de la parenté est celui qui revient en propre à l'ethnologue. Nous sommes donc ici au coeur de l'ethnologie structurale. 
Ce qui permet cette extension de modèle phonologique aux relations de parenté, il faut bien le comprendre, c'est que ces dernières constituent un système de communication, et qu'à ce titre "le système de parenté est langage". Il y a plusieurs systèmes de communication, dont le plus "systématique" est bien entendu la langue; c'est ce caractère systématique qu'il faut examiner "avec une rigueur croissante au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la langue pour envisager d'autres systèmes, qui prétendent aussi à la signification, mais dont la valeur de signification reste partielle, fragmentaire, ou subjective; organisation sociale, art, etc.". Dans cet ordre de rigueur, les structures de la parenté viennent aussitôt après le langage, à condition que l'on veuille bien considérer la parenté moins comme relation biologique que comme échange social. En effet, les règles du mariage "représentent tout autant de façons d'assurer la circulation des femmes au sein du groupe social, c'est–à–dire de remplacer un système de relations consanguines, d'origine biologique, par un système sociologique d'alliance". Alors les structures de parenté sont bien une sorte de langage, qui assure une communication dans le groupe social: "Que le message soit ici constitué par les femmes du groupe qui circulent entre clans, lignées ou familles (et non comme dans le langage lui-même par les mots du groupe circulant entre les individus) n'altère en rien l'identité du phénomène considéré dans les deux cas". Cette démonstration, par laquelle Lévi-Strauss conclut que le système de parenté est un langage, appelle trois sortes de remarques." (idem)
Au delà de cet invariant de l'inceste, on voit que pour Levi-Strauss, chaque société a son système de parenté et de filiation, de la même façon qu'elle a son langage, dont les structures (l'aspect transactionnel par exemple) présentent des invariants, mais dont les contenus (l'organisation des liens de filiation par exemple) peut changer.

On comprend à quel point, aux oreilles de quelqu'un formé à l'anthropologie scientifique, des slogans du type "Un papa! Une maman!" ont beaucoup de mal à passer.

Cette petite digression, à partir d'un aspect de la pensée d'Edith Stein, pour montrer qu'aussi respectable que soit la tradition philosophique dans laquelle "l'anthropologie de l'Eglise", et aussi féconde aussi, par sa capacité à ne pas se figer dans une approche poussiéreuse du thomisme, et à l'enrichir d'approches plus contemporaines, telle que la phénoménologie, elle n'est nullement "évidente" ni de "bon sens", et appelle un certain nombre de critiques et d'interrogations sur ses présupposés, au regard des avancées en SHS et des autres grands courants philosophiques.

Pour aborder les questions du mariage gay et de l'homoparentalité, il était important de clarifier ces points obscurs de l'anthropologie de l'Eglise, pour prendre conscience du caractère contingent de certains de ses présupposés majeurs, l'assumer, le discuter, et être capable d'en rendre compte et de l'argumenter face aux critiques des anthropologues, sociologues, ou encore philosophes non catholiques. S'il est bien certain que la plupart des philosophes et théologiens professionnels de l'Eglise sont conscients de ces questions (en tout cas j'espère), force est de reconnaitre qu'elles n'ont pas été exposées de manière perceptible pour la base militante, qui du coup semble incapable de seulement penser des discours autres que celui qui structure l'anthropologie chrétienne, qui sont pourtant très courants, et dont certains bénéficient d'une haute reconnaissance universitaire.

On comprend donc pourquoi le débat d'idées autour du "mariage pour tous" était voué à échouer, dans les conditions où il a été lancé. Il n'y a pas de débat bilatéral sans suspension méthodologique, à un moment ou à un autre, des présuposés des uns et des autres. Or, beaucoup d'opposants au mariage homosexuel ne sont même pas conscients qu'ils ont de tels présupposés, et les tiennent pour des "évidences", du "bon sens", sur lesquels ils entendent fonder le cadre du débat. Autant dire que celui qu'ils ne cessent d'appeler de leurs voeux est lourdement et manifestement piégé, sémantiquement et philosophiquement, et qu'il est facile de comprendre qu'il n'enthousiasme guère leurs contradicteurs. Je comprends qu'on ne peut pas demander à tous les militants de maitriser toutes les subtilités de la philosophie de l'Eglise, mais il était essentiel de clarifier les difficultés de celle-ci avec la pensée contemporaine avant d'en venir au lobbying, ce qui ne semble pas avoir été fait, ou mal (dénoncer le "relativisme moral et culturel", "l'idéologie du genre", ou encore la "crise nominaliste" chère à feu Jean Ousset et ses suiveurs d'ICHTUS et de Civitas ne me semble susceptibl de promouvoir aucun débat). Reste le jeu politique: au delà des très grandes maladresses du gouvernement sur le plan stratégique et dans sa communication, je me permets de faire remarquer que son indifférence aux cris de la rue s'inscrit totalement dans la démarche de celle de la majorité précédente, et que ce sont les "acquis" de cette dernière dans ce domaine qui ont changé la donne depuis les manifestations de 1984. Et je n'ai pas entendu alors la plupart des militants actuels de "la manif pour tous" s'en formaliser, encore moins s'en scandaliser. De même que les violences policières sont un classique des manifs, et que dans le cas de celle de dimanche dernier, elles ne m'ont pas paru plus prononcées que pour un très grand nombre de mobilisations de gauche...

Quand à cette extension "intellectuelle" que serait "l'écologie humaine", sans une clarification poussée de ses nombreuses ambigüités théoriques (y-at-il une "nature" de l'homme? Si oui en quel sens? At-elle une finalité? S'agit-il de la même "nature" que celle dont il est question dans l'"écologie" au sens ordinaire du terme?), elle est à mon avis vouée à échouer, ou à se scléroser en idéologie.

Toujours est-il qu'à force, je me suis pris au jeu, au point de songer à reprendre mes études de philosophie interrompues il y a plus d'une dizaine d'années (j'ai une maitrise, et je réfléchis à suivre un enseignement à distance en M2, sans avoir défini encore exactement une proposition de projet de recherche). Comme je ne peux pas tout faire, je pense m'intéresser plus particulièrement aux pensées d'Edith Stein et de Judith Butler. Je les ai un peu lues. Je vais maintenant beaucoup les lire, afin de contribuer, à mon très modeste niveau, à (re)construire ce débat de société raté.

En recherchant rapidement sur Google, j'ai vu deux approches, d'ailleurs plus théologiques que philosophiques, de leur rapprochement:

- L'une polémique, de la théologienne féministe Denise Couture, qui est intéressante mais dont certains aspects m'emballent moyennement, voire vraiment pas du tout:

"Il faut savoir que la structure de la théologie catholique de la femme qu’a proposée Jean-Paul II correspond à celle qu’avait imaginée Edith Stein dans les années 1930. Celle-ci avait alors innové dans son ouvrage Frauenbildung und Frauenberufe (L’instruction et les professions des femmes). Elle y avait proposé une théorie de la vocation de la femme selon la doctrine catholique, qui n’existait pas encore, dans le but de répondre aux questions soulevées par le féminisme moderne en ce qui concerne les rôles classiques des femmes dans la société. Edith Stein soutenait l’idée d’une contribution des femmes à la société ainsi que la possibilité pour elles d’occuper des postes qui ne leur étaient pas traditionnellement réservés. Il est intéressant de noter que, dans la lettre apostolique Mulieris dignitatem sur la dignité et la vocation de la femme, de 1988, le texte où Jean-Paul II présente pour la première fois de façon articulée et détaillée sa théologie de la femme, le pontife romain suit d’assez près tant le schéma que le contenu élaborés par Edith Stein, sans toutefois citer ses publications. Soulignons que Jean-Paul II béatifia en 1987, et canonisa en 1998, cette femme juive convertie au catholicisme, qui devint chez les carmélites soeur Thérèse-Bénédicte de la Croix et qui mourut à Auschwitz. Le pontife romain écrivit qu’Edith Stein fut «exemplaire par sa contribution à la promotion de la femme» (Jean-Paul II 1995a: 1). [...]
La lettre de Joseph Ratzinger de 2004 paraît au sein de débats civils sur le mariage des personnes homosexuelles. Saturée de renvois aux publications de Jean-Paul II, le texte se situe en continuité avec la théologie de la femme de Jean-Paul II, mais son idée principale est légèrement décalée par rapport à cette dernière qui porte, comme on l’a vu, sur le signe de la «femme» dans l’histoire du salut et sur ses conséquences en ce qui concerne la condition des femmes. La lettre de 2004 défend plutôt la thèse de «la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde, dans la reconnaissance de leurs différences» (CDF 2004: n° 1). Un an plus tôt, dans un texte de la même Congrégation pour la doctrine de la foi, intitulé Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles et signé également par le préfet Joseph Ratzinger, on lit que «la complémentarité des sexes» est «une vérité évidente», qu’on «ne peut effacer de l’esprit humain [la] certitude» de l’existence de «deux personnes de sexe différent» (CDF 2003: n° 2).
Dans la perspective de J. Butler, la différence sexuelle n’a rien d’évident. Elle occupe la position d’un effet, non celle d’une fondation. Le système phallocentrique est fondamentaliste, selon J. Butler, parce qu’il est fondé sur les corps que sont devenus des femmes et des hommes de chair comme effets du langage phallocentrique. On peut appliquer les trois éléments susmentionnés d’un fondamentalisme à celui des sexes: une vérité fixe, une identité fixe et une autorité fixe qui définit les deux premières, l’autorité étant ici le langage phallocentrique que nous habitons. Ce fondamentalisme des sexes nous traverse. Pour le briser, il faut dénaturaliser la différence sexuelle."
- La seconde plus positive, tentant à ce qu'il m'a semblé (je n'ai pas encore lu l'article mais le résumé, que je cite ci-dessous,  est prometteurd'éclairer l'une par l'autre et inversement, plutôt que d'instruire un procès à charge, et sachant qu'il y a des divergences inconciliables entre ces deux philosophes), et qui est le fait de Cécil Rastoin, religieuse et traductrice de l'oeuvre d'Edith Stein:

"On peut se demander pourquoi les mouvements subversifs doivent tant aux intellectuelles juives. De façon étonnante, nous nous proposons, pour traiter cette question, de dresser un portrait comparé d’Edith Stein et de Judith Butler, dont les racines juives sont peu évoquées dans ce dernier cas. Des féminismes différents les marquent toutes les deux, de même que toutes deux S’affrontent aux normes du monde païen, et y apportent des réponses singulières. En croisant les regards et les lectures, on S’aperçoit que le Dieu de la Révélation judéo-chrétienne créée, sépare, féconde par sa Parole mais qu’il n’a pas d’« identité sexuelle » ni de pratique sexuée. La chasteté n’est pas « naturelle » mais libère les capacités spirituelles de l’être humain. Il ne devrait pas être possible de S’autoriser de la Bible pour encourager la marginalisation ; historiquement, pourtant, il y a eu violence. Toujours en croisant les itinéraires personnels, les compétences intellectuelles et les traditions spirituels, ce sont les grandes questions de la postmodernité sur la différence sexuelle qui surgissent ici. Il y a beaucoup de fruits inespérés à laisser mûrir de tels croisements en termes d’anthropologie théologique fondamentale, mais aussi de discussions plus pointues autour de la controverse du gender."
A suivre, donc... 

lundi 18 février 2013

Les études sur le genre, l'Eglise catholique, et les "monstres"



Echaudé par les polémiques autour du "mariage pour tous", et par les querelles autour de la complémentarité supposée de l'homme et de la femme, "évidence" pour les uns, idéologie "essentialiste" remise en cause par l'évolution des connaissances académiques pour les autres,  j'ai décidé de m'initier aux "études sur le genre".

J'ai donc acheté il y a quelques semaines une Introduction aux études sur le genre, et commencé à établir un programme de lecture pour cette année, qui comporte divers manuels et essais importants de ce nouveau domaine de la recherche universitaire.

Je n'ai pas encore complètement terminé ma première lecture dans ce domaine. Les chapitres que j'ai lus m'ont cependant donné une idée plus claire de la signification que ces études donnent au mot "genre", et de leur approche de la partition des sexes.

Voici ce qu'il m'a semblé comprendre pour l'instant, et les réflexions que j'en retire en tant que catholique:

Contrairement aux affirmations ineptes d'un article du Figaro paru dimanche, elles n'ont pas pour objet d'"[établir] une distinction entre l'identité sexuelle biologique et l'orientation sexuelle qui [résulterait] d'une construction sociale et de choix personnels", ni de permettre aux hommes et aux femmes de se définir "comme tels après en avoir décidé et en fonction de leurs pratiques".

Si les études sur le genre interrogent effectivement de manière prioritaire la relation entre la sexuation biologique et la compréhension sociale de celle-ci, il semble qu'elles l'aient fait historiquement en deux temps, le second apportant des perspectives beaucoup plus radicales.

Dans un premier temps, jusque vers, si j'ai bien compris, la fin des années 1980, le genre est pensé au travers d'une dichotomie entre nature et culture: il y aurait d'un côté le sexe biologique, et de l'autre côté le genre social, qui se superposerait à lui et en altèrerait la compréhension. Comme la sociologue et militante féministe Christine Delphy le rappelle:

"Dans les années quatre-vingt, et maintenant encore, le sexe est conceptualisé comme une division naturelle de l'humanité - la division mâles/femelles -, division dans laquelle la société met son grain de sel. C'était aussi ma vision, c'est de là que comme tout le monde je suis partie. C'était déjà une avancée considérable que de penser qu'il y avait, dans les différences de sexe, quelque chose qui n'était pas attribuable à la nature" (Chistine Delphy, L'ennemi principal 2: penser le genre, p. 25, citer dans Introduction aux études sur le genre,L. Berenini, S. Chauvin, A. Jaunait, A. Revillard, 2ème édition, 2012, De Boeck, p. 28)
Puis, au fil des années, cette dichotomie entre nature et culture, qui repose sur le donné apparemment biologique et intangible de la division entre sexes mâle et femelle apparait aux chercheurs en études de genre de moins en moins pertinent pour comprendre cette partition  de l'humanité,  posée par notre société, en deux blocs distincts. Au point qu'ils en viennent à mettre en évidence une origine sociale de la partition des sexes, et à définir le "genre" comme le principe qui préside à celle-ci

"Avec l'ensemble de ces travaux s'observe un changement notable dans la manière de concevoir la dyade sexe/genre. Non seulement le genre - sexe social- n'est pas déterminé par le sexe, mais le sexe lui-même n'est plus appéhendé comme une réalité naturelle. Cette démarche considérant le sexe comme déjà social invite, comme le souligne Christine Delphy, à déplacer le regard "des parties divisées vers le principe de partition lui-même". Chez Delphy, en effet, le genre ne désigne plus simplement les "rôles de sexe"individuels, mais le système qui produit ces sexes comme deux réalités sociales distinctes. Le nouveau paradigme du rapport sexe/genre transforme donc la notion de genre qui ne saurait plus désormais être identifiée à celle d'un "sexe social"." (op. cit., p.30)
"Historiquement, identifier le sexe de quelqu'un n'es tpas aussi simple qu'il y parait. D'un point de vue anatomique, il arrive que les parties génitales d'un individu s'avèrent indéterminées. Nombreux sont les auteurs à également souligner la pluralité irréductible des critères de détermination du "vrai sexe" d'une personne: l'anatomie (pénis/vagin), les gonades (testicules/ovaires), les hormones (testostérone/oestrogènes), l'ADN (chromosomes XY/XX), et aujourd'hui l'organisation du cerveau humain. En affinant l'enquête, l'évidence se dérobe: chacun de ces marqueurs scientifiques ne permet pas de donner une définition sûre du sexe. La combinaison de ces critères utilisés pour expertiser le sexe varie dans l'histoire et suivant les sociétés. [...] Il existe donc plusieurs données dont la matérialité biologique est certes incontestable, mais qui ne suffisent pas à déterminer le sexe en tant que tel, ou à conclure a fortiori qu'il y a bien deux sexes opposés: "Le sexe d'un corps est tout simplement trop complexe. Il n'y a pas de ou l'un/ou l'autre", écrit la biologiste Anne Fausto-Sterling. La raison en est simple: si ces données sont d'ordre biologique, le travail par lequel elles sont liées ensemble et unifiées est en revanche social: "On ne trouve pas ce marqueur [le sexe] à l'état pur, prêt à l'emploi... pour se servir du sexe, qui est composé, selon les biologistes, de plusieurs indicateurs, plus ou moins corrélés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues - susceptibles de degrés - il faut réduire ces indicateurs à un seul, pour obtenir une classification dichotomique. [...] cette réduction est un acte social". [...] Le sexe n'est pas une catégorie physique isolable des actes sociaux par lesquels nous le constituons en réalité pertinente et visible de nos pratiques. Mais si les corps sont en permanence "sexués", c'est non seulement au sens où leur différencesont rendues pertinentes par un certain régime de genre, mais c'est aussi au sens où ils sont rendus physiquement conformes aux caractéristiques qui définissent pour nous les "sexes". C'est à ces deux égards au moins qu'on peut affirmer, avec plus de rigueur, que le genre construit le sexe." (op. cit., p. 34 à 39)


Deux exemples donnés en appui de cette analyse m'ont particulièrement marqué:

- Les cas d'ambiguités sexuelle dans le contexte des compétitions sportives, et les "tests d'identité sexuelle":

"Ainsi, le Comité international olympique (CIO) exigeait-il des compétitrices qu'elles produisent un "certificat de féminité" permettant de s'assurer qu'elles étaient bien des femmes. Jusqu'en 1968, les athlètes devaient souvent défiler nues devant un comité, et la présence de poitrine et d'un vagin suffisait en général à les certifier "femmes". Plus tard, confronté à des cas ambigus, le CIO rechercha une preuve "plus scientifique", en l'occurrence génétique, sans jamais réussir à éviter la survenue de cas difficiles" (op.cit., p. 35)
"Le sexe d'un embryon est déterminé très tôt dans son développement. Si certains gènes qui déterminent le sexe sont présents, le foetus développera des gonades, qui, à leur tour, produiront de la testostérone. C'est la testostérone qui fait du fœtus un garçon. Normalement, les gènes importants pour cette différenciation se trouvent sur le chromosome Y. A partir des J.O. d'hiver de 1992, les officiels ont testé la présence d'un de ces gènes, appelé SRY (la région déterminant le sexe du chromosome Y) - si vous l'aviez, vous ne pouviez pas concourir avec les femmes. Mais ce test n'a pas marché non plus. La présence du gène SRY, ou même d'un chromosome Y, n'indique pas toujours qu'une personne est un homme. Certains individus nés avec un chromosome Y développent tous les traits physiques d'une femme à part les organes sexuels féminins. Ceci peut être le résultat d'une mutation d'un des gènes sensibles à la testostérone. Un individu atteint de cette disposition (appelée «syndrome d'insensibilité aux androgènes» [AIS]) peut bien posséder des chromosomes XY et même des gonades. Mais elle sera une femme, parce que son corps est insensible à la testostérone qu'il produit. Les autres symptômes du syndrome sont des organes génitaux sans poil et l'absence de règles. (Il y a des rapports indiquant que Soundararajan «n'avait pas encore atteint l'âge de la puberté»).[...]

A la fin des années 1990, le Comité international olympique (CIO) a commencé à faire des évaluations plus complexes menées par un panel d'experts pour prendre en compte toutes ces ambiguïtés. Le panel se constitue de gynécologues, d'endocrinologues, de psychologues et d'experts des questions de transgenre. Les officiels cherchent toujours les gènes du chromosome Y; les gynécologues pratiquent des examens médicaux; les endocrinologues diagnostiquent des mutations génétiques et des dispositions hormonales qui en sont le résultat; et les athlètes pourront recevoir du soutien psychologique si elles en ont besoin." ( Slate, "Comment vérifie-t-on l'identité sexuelle des athlètes?")

- Les "intersexués", et la chirurgie d'assignation des sexes:

"De manière tout aussi étonnante, lors d'une procédure chirurgicale concernant un enfant au "sexe" indéterminé, les critères pris en compte par le médecin peuvent s'affranchir de la génétique et déplacer le regard vers d'autres marqueurs plus directement orientés vers la conformation aux rôles de genre tels que la capacité à porter des enfants ou la taille des organes génitaux. Les analyses de l'intersexuation ont ainsi montré comment tous les jours, au travers de procédés chirurgicaux, des sexes indéterminés sont promulgués ou reconstruits en fonction de critères directement liés à la nécessité sociale de distinguer les hommes et les femmes. On prend ainsi en considération la capacité à uriner debout ou assis, les normes de la sociabilité masculine (taille du pénis), la capacité de pénétrer ou d'être pénétré.e, etc." (op.cit., p. 35).

Les opposants aux études sur le genre ne cessent d'invoquer le "bon sens" et l'assise "naturelle", "biologique" de la différence des sexes, et partant, de leur "complémentarité". Mais à partir du moment où la réalité biologique ne correspond plus à ce cadre, et qu'on la "corrige ", comme c'est le cas actullement, pour l'y faire rentrer, sur quoi fonde-t-on cette pratique, et la la partition stricte entre hommes et femmes qu'elle entend préserver, c'est-à-dire le "genre" ?

Certains l'interpréteront comme le symptôme d'une relation de pouvoir, du type dominant/dominé, et réfléchiront à des stratégies pour "déconstruire le genre": abolition du genre, extraction comme dans le lesbianisme radical, transexualisme, transgenderisme, "stratégie queer", etc.

L'Eglise, par opposition, à l'image d'autres traditions religieuses, choisit d'inscrire cette partition binaire des sexes, que les études sur le genre critiquent sévèrement, au coeur de son "anthropologie" (qui ne correspond pas à la discipline universitaire du même nom, ni dans sa démarche, ni dans les analyses actuelles de celle-ci), c'est à dire la vision de l'homme qu'elle défend dans son discours sur l'agir juste, moralement, en société, etc.

"N'est-ce pas irréaliste et même un peu "sadique" de demander à des personnes dont ce n'est pas le choix une continence absolue en matière sexuelle ?
Je ne vois pas comment le Magistère pourrait, aujourd'hui, dire autre chose puisqu'il ne reconnaît la légitimité des rapports sexuels que dans le cadre d'un mariage hétérosexuel indissoluble, ouvert sur la fécondité du couple par la procréation. Autant de conditions qui ne remplissent, évidemment pas, les personnes homosexuelles.
L'essentiel pour chacun, est d'essayer de comprendre en quoi ce que dit le Magistère, et au-delà la vie chrétienne, peut l'aider à vivre là où il en est pour être plus heureux. Car l'objectif final n'est ni de punir ni de contraindre, mais bien de permettre à chacun de guérir de la mésestime de soi, et d'entrer alors dans ce travail d'altérité et de bonne proximité, auquel nous sommes tous conviés.
Or, bien souvent, l'erreur est de croire qu'il suffirait à la personne homosexuelle d'une société tolérante et d'une vie de couple. L'expérience montre que les choses sont plus complexes. Par ailleurs, depuis l'exhortation apostolique Familiaris Consortio de Jean-Paul II, le Magistère reconnaît un principe de gradualité, de progressivité éthique en matière de sexualité. Ne tombons pas dans le piège du permis et du défendu. Grandir en humanité, pouvoir aimer dans une affectivité homosexuelle reste une démarche de liberté mais ne peut s'opérer sans respecter certains interdits fondateurs. Comme pour chacun d'entre nous.
C'est ce qui justifie l'hostilité de l'Eglise catholique, hier au Pacs, et aujourd'hui au mariage ou à l'adoption pour des couples homosexuels ?
Ce sont là des réalités différentes à ne pas confondre. On ne peut pas à la fois reprocher aux homosexuels une difficulté à se fixer sur une relation stable et instituée et leur contester le droit de bénéficier, précisément, d'une forme d'institution. Le Pacs est une aberration juridique. Mais il a le mérite de reconnaître, socialement, une forme de conjugalité homosexuelle distincte du mariage. Si l'Eglise dit non à l'un et à l'autre pour les homosexuels, c'est pour les raisons anthropologiques et symboliques évoquées plus haut.
Il serait dangereux de laisser croire qu'on peut se dispenser du principe fondateur de la distinction des sexes et des générations. Une relation homosexuelle, marquée par l'amour, si légitime et respectable soit-elle au niveau du vécu des personnes, ne peut pas avoir le même statut social qu'une relation hétérosexuelle. Prétendre le contraire, c'est laisser croire que nous aurions tout pouvoir sur le vivre ensemble, comme si aucune loi fondatrice ne nous précédait." (Véronique Margron, "Homosexualité qu'en dit l'Eglise?", sur le site Croire
Cette réticence à valider des discours tendant à minimiser, voire à nier, le caractère naturelle de la différence des sexes est compréhensible sur le plan de la cohérence théologique et philosophique de son enseignement, dans la mesure où il lui est nécessaire pour fonder une conception du mariage orientée à la fécondité, et éviter de valider au moins implicitement une conception de la sexualité complètement indépendante d'un plan de Dieu pour l'homme. Ce qui l'est moins, c'est cette obstination à la proclamer comme "évidente", contre les  acquis scientifiques contemporains rappelés ci-dessus (par exemple, la Congégation pour la doctrine de la Foi dans un document de 2003 intitulé: "Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuels":  "L'enseignement de l'Église sur le mariage et sur la complémentarité des sexes propose à nouveau une vérité évidente pour la droite raison et reconnue comme telle par toutes les grandes cultures du monde. [...] En premier lieu, l'homme, image de Dieu, a été créé « homme et femme » (Gn 1, 27). L'homme et la femme sont égaux en tant que personnes et complémentaires en tant que « masculin et féminin »."). En effet, ces cas de personnes qui sont à la fois hommes et femmes, ou qui ne sont ni hommes ni femmes, ils ne sont peut-être pas extrêmement répandus, quoiqu'apparemment beaucoup plus qu'on pourrait le penser,  mais ils existent: ils sont une réalité concrète, factuelle, observable, reconnue médicalement. De même que ces autres personnes qui vivent dans un corps qui correspond à tel sexes et se sentent profondément, sans pouvoir rien y faire, sans pouvoir y remédier par un effort de volonté plus ou moins soutenu et continu,  appartenir à l'autre sexe, ou à aucun sexe. Quelle place leur donner dans un discours qui définit comme une "vérité évidente pour la droite raison", de bon sens et indépassable, une partition qui n'a pas de place pour eux, qui définit la nature contre leur nature propre, le réel contre leur réalité propre?

Telles que que je vois les choses, la réponse est très simple: un tel discours, qui est celui aujourd'hui de l'Eglise, les relègue au rang de monstres. Ces personnes dérogent à l'"anthropologie" de l'Eglise, à sa vision de l'homme, en ce que leur nature ne correspond pas à sa définition de la nature humaine. Ce qui ne correspond pas à un état de péché, mais les situe de manière irrévocable dans le pathologique: une personne intersexuée doit être corrigée si possible; une personne dont la sexualité ne correspond pas au mariage comme complémentarité des sexes est priée de se cantonner à l'abstinence à vie.De fait, ces personnes, qui d'un strict point de vue biologique sont bien portantes, se voient considérées comme si elles étaient handicapées.

Et heureusement, l'Eglise a pour principe d'accueillir les handicapés et de chercher à leur donner une place positive, créatrice de valeurs en son sein. Et de fait, dans son discours actuel, elle ne cherche pas à criminaliser ces personnes qui ne rentrent pas dans les cadres qu'elle assigne à la différence des sexes et à la sexualité, mais à leur trouver un rôle qui atténue le plus possible leur souffrance:

"Néanmoins, selon l'enseignement de l'Église, les hommes et les femmes ayant des tendances homosexuelles « doivent être accueillis avec respect, compassion, délicatesse. À leur égard, on évitera toute marque de discrimination injuste ».(7) Ces personnes sont en outre appelées comme les autres chrétiens à vivre la chasteté.(8) Mais l'inclination homosexuelle est « objectivement désordonnée » (9) et les pratiques homosexuelles sont des « péchés gravement contraires à la chasteté ».(10)" (Congrégation pour la doctrine de la Foi, op. cit.)"
Mais à la différence des handicapés, leur souffrance et leur "handicap" ne préexistent pas à ce discours de l'Eglise, mais en dérivent et y sont liés de manière apparemment indissociable. C'est-à-dire que ce même discours qui les accueille crée en même temps leur situation de handicap, et cette souffrance que l'Eglise entend leur épargner au maximum,  n'a de réalité ni de sens que dans la mesure où elles l'écoutent et le prennent au sérieux. Le discours de l'Eglise sur les aveugles ne fait pas perdre la vue à ces derniers, pas plus que l'engagement des catholiques envers les handicapés mentaux n'amoindrit les capacités intellectuelles de ces derniers. Mais la parole qu'elle porte sur les homosexuels,  les transsexuels, les transgenres, etc. qui se veut accueillante et aimante, les transportent de la catégorie du normal vers celle du pathologique au moment même où elle est énoncée, en ce que et parce qu'elle est énoncée.

Alors certes, l'Eglise ne prétend rien "créer" par son discours sur la sexualité, mais s'appuyer sur une "loi naturelle", qui préexisterait à toute forme de convention ou de construction sociales. Sauf que comme nous l'avons vu, certains de ces cas dérogent sur le plan strictement biologique à la conception de la nature qu'elle défend. Par exemple les intersexués. "Heureusement", on peut les "corriger" au moyen de la chirurgie, et ainsi, au bout d'un certain délai, leur assigner artificiellement tel ou tel sexe. Sauf que cette "correction" n'est pas de nature purement biologique, puisque justement elle altère le biologique, mais sociale: il n'y a que des femmes ou des hommes dans la société, si on laisse un enfant indéterminé il sera malheureux, etc. Donc, c'est maintenant le social qui vient fonder le biologique. Sauf qu'un agir purement social, c'est un agir relatif, contingent, et que l'Eglise défend la possibilité pour la raison humaine de déterminer l'agir juste par ses seules forces. Le social doit donc avoir un fondement naturel... Et nous avons un discours qui nous est présenté comme "évident" et de "bon sens", mais qui me parait , à force d'y réfléchir, de plus en plus obscur et circulaire.

Alors je ne prétends bien évidemment pas juger l'Eglise, et je n'exclus nullement que ce soit moi qui ai tout simplement mal compris les arguments contre les études sur le genre. Mais un fait demeure: à partir du moment où elle pose des normes qui ne sont pas purement morales, qui touchent à autre chose que la différence entre le bien et le mal, par exemple quand elle définit certaines orientations, qui échappent à la volonté individuelle, comme "ordonnées" ou "désordonnées", elle produit de facto des monstres. Elle tient un discours violent, qui occasionne une souffrance et un sentiment d'exclusion à des personnes dont il semble qu'en son absence, elles auraient pu mener une vie plus heureuse et mieux intégrée. Un discours, qui, à bien y réfléchir, est l'équivalent social de coups et blessures entrainant une mutilation, puisqu'il définit de facto comme un handicap, comme un état pathologique,  quelque chose que l'état actuel de la biologie et des sciences sociales présente comme un état normal.

Et peut-être cette violence est-elle éminemment défendable et ordonnée à un bien plus grand, voire souverain, qui correspond au plan de Dieu pour chacun d'entre nous. Il n'empêche que les questions que les études sur le genre adressent à l'anthropologie de l'Eglise sont légitimes sur le plan des SHS, sur celui de la biologie, mais aussi, et peut-être surtout, sur celui de la morale, car elles portent sur des violences qui sont faites à des individus, qu'on présente comme fondées en nature, alors qu'elles semblent répondre à des impératifs sociaux et non pas biologiques ni médicaux. Peut-être ont-elles tort de poser ces questions, et de remettre en cause cette violence, mais leurs critiques m'apparaissent suffisamment graves et argumentées pour mériter d'être davantage prises au sérieux qu'actuellement  par les chrétiens. Et surtout, je pense qu'en tant que catholiques nous devons assumer cette violence de notre discours qu'elles révèlent, la méditer, être honnêtes et explicites à son sujet, envers nous-mêmes comme envers autrui, pour la dépasser et mieux dévoiler le bien vers lequel elle tente de pointer. Et malheureusement, dans toute cette polémique autour du "mariage pour tous", j'ai l'impression que nous passons beaucoup plus de temps à la minimiser, la dissimuler, voire la nier... Ce qui rend pour le moins difficile de convaincre nos contradicteurs de notre bonne foi...