vendredi 31 janvier 2014

Les nombreuses erreurs du Point sur le genre et John Money (Auteur invité)

Cet article n'est pas de moi mais d'Ataraxia, agrégatif en sociologie (ENS Cachan), et membre de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones. Il s'agit de son deuxième billet publié sur ce blog, après un premier consacré à une analyse sociologique du lien humour/responsabilité personnelle.

Emilie Lanez, dans la plus parfaite tradition du Point qui consiste à suivre les propos démagogiques en vogue pour surfer dessus, a écrit un article sur le genre et John Money. Sans aucun esprit critique, elle reprend en compte l'argumentation des détracteurs de la « théorie du genre » avec toutes leurs factuelles.

Pour commencer, John Money n'est pas le premier à avoir formulé le concept de genre en 1972. Avant lui, il y a eu Robert Stoller qui a écrit Sex and Gender. On the development of Masculinity and Feminity en 1968, soit quatre ans avant. Robert Stoller était psychiatre et travaillait avec des patients transsexuels. Il en est amené à distinguer le sexe biologique et l'identification psychologique à un sexe ou « identité de genre » (gender identity). Certains individus ne s'identifient pas à leur sexe biologique initial, d'où un possible recours à la chirurgie pour que le sexe de l'individu puisse concorder avec son ressenti psychologique. Quatre ans plus tard, deux psychologues, John Money et Anke Ehrhardt1 avancent la notion de rôle sexué ou « rôle de genre » (gender rôle). Leur thèse est qu'on peut réassigner un sexe à un individu en lui faisant assimiler les rôles de genre pour que son identité de genre se conforme à son nouveau sexe. Cette thèse débouchera sur l'expérience catastrophique de la réassignation de sexe de David devenu Brenda Reimer. Money et Ehrhardt restaient des partisans d'une stricte différenciation des sexes avec une identification aux sexes qui passaient par la conformité aux rôles de genre2. On est loin du féminisme et des études de genre qui se sont inscrits justement dans la volonté de déconstruire ces rôles de genre.

Comme le souligne Eric Fassin, « l'invention psy du genre » a rencontré « l'entreprise féministe de dénaturalisation du sexe ».Ce n'est pas Judith Butler mais Ann Oakley qui va populariser la notion de genre dans les sciences sociales, en 1972, même année que la publication de l'ouvrage de Money et Ehrhardt. Il s'agit encore là d'une autre erreur factuelle commise par Emilie Lanez. Ann Oakley3 distingue le « sexe » qui renvoie à la distinction biologique mâle/femelle et le « genre » qui est la distinction culturelle masculin/féminin. Le genre repose ici sur les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes. La prise de conscience de ce phénomène est ancien, on peut remonter au fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le deuxième sexe (1949. Mais on peut aussi relever cette phrase de Balzac : « L'une des gloires de la Société, c'est d'avoir créé la femme là ou la Nature a fait une femelle »4. Il n'y a pas besoin d'aller voir des tribus en Océanie, comme Margaret Mead, pour constater que les différences homme/femme varient selon les cultures et donc dans le temps et l'espace. La place de la femme n'est pas la même en Arabie Saoudite qu'en France et dans cette dernière, elle a considérablement évolué en 50 ans.

S'il est vrai que le concept de rôle de genre a été inventé par Money et Ehrhardt, c'est leur réappropriation par les féministes et les sciences sociales qui vont donner naissance aux études féministes (très présentes en France, sous l'impulsion particulière de Christine Delphy qui étudiait les « rapports sociaux de sexe », concept quasi identique au genre) et aux études de genre. Néanmoins, on est loin de la négation du sexe biologique et surtout, il ne s'agit pas de réassigner un sexe aux individus. Il s'agit bien d'étudier ce qui produit le genre, c'est à dire les différences culturelles entre homme et femme.

C'est là alors qu'intervient la critique par Judith Butler des études de genre dans son ouvrage « Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l'identité » en 19905. Elle souligne le fait que le sexe comme tout concept est performatif. Un objet existe en tant que lui même mais le nom que je lui donne et la définition que j'accole au nom relèvent de l'exercice de ma pensée. L'objet est accolé au concept par l'énonciation6. Il ne s'agit pas de nier la réalité naturelle mais de faire abstraction de la signification sociale, que l'on peut en tirer. Judith Butler ajoute que la division du monde entre hommes et femmes est produite par la « matrice hétérosexuelle ». Évoquer l'existence d'homme et de femme a un sens dans la reproduction et surtout dans le cadre de ce que Judith Butler appelle « l'hétérosexualité obligatoire » qui veut maintenir cet ordre reproductif hiérarchisant hommes et femmes. Le genre devient ici « un « diviseur », au sens d'un système de relations sociales produisant deux sexes posés comme antagonistes : les hommes et les femmes »7

La division binaire du sexe alimente un débat très vif, notamment en matière d'intersexuation [note de Darth Manu: suite  notamment aux revendications d'associations d'intersexués, qui vivent le recours systématique à la chirurgie réassignatrice comme une violence et réclament le droit de choisir]. En France, en présence d'ambiguïté sexuelle chez un enfant, une commission de médecin décide du sexe à attribuer à l'enfant. La Société Française d'Imagerie Pédiatrique (SFIP) précise :
« La décision est collégiale dépendant de l'anatomie génitale externe et des possibilités de reconstruction, de l'anatomie génitale interne et de ses capacités fonctionnelles, de la cause exacte de l'ambiguïté. Le choix doit être rapide, il faut absolument éviter d'avoir à modifier le sexe choisi.
Du point de vue chirurgical, l'intervention de féminisation est plus simple(créer un vagin et réduire un organe clitorido pénien) et donne de meilleurs résultats que l'intervention de virilisation». On n'est pas très loin de John Money …
Sortir d'une vision binaire et de l'assignation à un sexe, plutôt donc dans l'inspiration de Butler, reviendrait à laisser les enfants choisir. C'est le choix qu'a fait la Suisse [Note de Darth Manu: l'enfant choisirait quand il serait en âge de l faire, selon l'article en lien: soit "entre 10 et 14 ans", et à tout âge, l'enfant et la famille seraient accompagnés par une équipe pluridisciplinaire]. L'Australie et l'Allemagne sont allés encore plus loin en permettant l'inscription d'un sexe « indéterminé » sur l'état civil.

Il n'y a pas une théorie du genre mais plusieurs approches qui existent. S'il y a un bien un concept en sciences sociales qui continue de faire l'objet de nombreux débats, c'est bien le genre. Le terme « théorie du genre » est tout à fait réducteur vue la diversité du champ en sciences sociales et de surcroît dangereux car il jette l'anathème sur l'étude de ce qui constitue la différenciation culturelle entre homme/femme revient à vouloir faire interdire tout débat sur la construction sociale des stéréotypes sur le masculin et le féminin.

Enfin, je terminerai par la dernière erreur d'Emilie Lanez qui est que le reportage d'Harald Eia a eu pour conséquence directe la fin de la subvention par le gouvernement norvégien du Nordic Gender Institute (NIKK). Il aurait suffi que notre journaliste, hélas très mal documentée, aille sur www.gender.no pour constater que les pouvoirs publics norvégiens sont toujours très impliqués dans la promotion des études de genre. Le NIKK, l'institut violemment critiqué par Harald Eia, existe toujours et le conseil des ministres nordiques a décidé de le placer sous la tutelle suédoise jusqu'en 2015. Si Emilie Lanez, avait poussé la curiosité un peu plus loin, elle aurait vu que l'objectivité d'Harald Eia était fort critiquable. Ce dernier oublie de préciser que Baron Cohen (non pas l'acteur qui joue Borat, mais son frère) n'a pas été reconnu pour ses travaux sur l'hypothèse de l'extreme male brain (emb) mais pour ses travaux antérieurs. De plus, les résultats du professeur Baron Cohen sont très peu significatifs (des p-values nettement supérieures à 0,05) et l'étude en elle-même souffre de nombreux biais, comme l'a souligné le blog scientifique allodoxia.

Bref, Emilie Lanez ferait mieux de lire ce billet du GenERe, laboratoire sur le genre à l'ENS Lyon, pour prendre un peu de recul sur les rumeurs qui courent et comprendre ce qu'est le genre.

1Money J., Ehrhardt A., Mand and Woman, Boy and Girl, Baltimore, John Hopkins University Press, 1972
3Oakley A. , Sex, Gender and Society, London Temple Smith, 1972
4(Balzac, Secrets Cadigan, 1839, p. 320)
5La traduction française a été publiée en 2006, on pourra toujours admirer la bravoure de Cynthia Kraus qui a du traduire la prose pas toujours accessible de Judith Butler.
6Un des exemples de performativité les plus connus est lorsque le maire dit à deux époux  dans le cadre d'un mariage hétérosexuel: « je vous déclare mari et femme », les époux deviennent maris et femmes par la phrase énoncée par le maire. Mais on peut l'élargir à la définition des concepts. Si l'on prend l'exemple d'un renard, il existe indéniablement dans la nature, mais il devient renard parce que je l'ai nommé renard et que j'ai établi une définition du concept renard.
7Bereni L., Chauvin S., Jaunait A., Revillard A., Introduction aux études sur le genre,  De Boeck, 2e édition revue et augmentée, 2012

vendredi 17 janvier 2014

Ecouter ma conscience n'est pas de l'auto-référencement


Donc, les catholiques de gauche/progressistes/d'ouverture/inclusifs/critiques/"du Royaume" (l'expression est de T. Radcliffe) ne sont pas toujours très aimés dans l'Eglise aujourd'hui, et c'est peu dire.

Je ne vais pas m'étendre dans ce billet sur l'ensemble des reproches qui leur sont faits (j'y reviendrai sans doute plus tard), même s'il y aurait fort à dire sur l'accusation assez courante d'avoir vidé les Eglises et accéléré la déchristianisation (sans rejeter absolument l'idée qu'ils aient pu y avoir leur part, j'ai tout de même un peu l'impression que beaucoup de gens sont partis car une fois fissuré l'habitus social, ils ont réalisé qu'ils ne voyaient plus bien ce que l'Eglise avait à apporter de susceptible d'enrichir leur vie, ce qui est selon moi l'échec du discours de celle-ci sur plusieurs siècles, et non celui d'une faction en disgrâce sur quelques décennies... Ah oui, et Humanae Vitae...).

Je me contenterai dans les lignes qui suivent de traiter un seul aspect de cette critique, qui a d'ailleurs souvent été avancé en objection à ma récente tribune sur Rue 89 (et qui n'est pas le fait de l'ensemble des catholiques de droite - nombreux sont ceux parmi eux qui sont heureusement capables d'une analyse plus nuancée - mais qui existe néanmoins, comme stéréotype certes, mais comme stéréotype récurrent): ces catholiques "dissidents" ne prendraient dans la foi que ce qui les "arrange", soit par confort intellectuel, soit pour s'"intégrer" ou pour faire "in".

Conscience individuelle et obéissance envers l'Eglise:

Ce jugement implique que les catholiques qui sont attachés à la lettre de l'enseignement actuel de l'Eglise en matière de morale et de sexualité seraient, à ce titre, du côté de l'exigence, non seulement envers autrui, mais envers eux-mêmes, de la rigueur et somme toute, de l'authenticité, et ceux qui la critiqueraient, de celui de la complaisance, de la facilité, et de l'inauthenticité, dans la foi comme dans le discours.

Que donc ceux dont la conscience les tireraient davantage du côté de la prise en compte des situations humaines difficiles ou impossibles que de celui de l'obéissance formelle au Magistère n'agiraient pas vraiment en conscience, qu'ils n'obéiraient pas à un impératif moral et/ou spirituel mais se soumettraient à des mobiles liés à leurs inclinations subjectives ou à leur intérêt social, politique etc. Qu'ils seraient "du monde" et non pas du Christ.

Ainsi, face aux souffrances infligées aux personnes homosexuelles chrétiennes du fait de l'incompatibilité entre leur orientation sexuelle et  ce à quoi un grand nombre d'elles aspire, celui qui ferait le choix d'interroger l'enseignement de l'Eglise par leur témoignage serait dans un positionnement éthique et religieux spirituellement et moralement inférieur à celui qui ne cèderait à l'élan de compassion envers elles que dans le cadre strict de ce qu'autorise l'Eglise.

Un tel jugement me parait impossible à tenir sans souscrire à la thèse forte qui suit: il n'est pas possible de juger en vérité du bien ou du mal, ni de se tenir de manière vraie et évangélique à l'écoute de notre prochain, hors ou à rebours des cadres fixés par le contenu doctrinal formel du Magistère, mais seulement d'une manière appauvrie.

Hors, ce n'est pas (tout à fait) ce que dit ce dernier:

"La tradition de l'Église est constante à déclarer que la conscience est la « norme immédiate de la moralité personnelle [1] » : cela signifie que dans tous les cas, nous devons agir en nous conformant au jugement de notre conscience. Cette insistance, capitale et pourtant souvent oubliée, indique l'estime que l'Église a toujours reconnue pour cette faculté personnelle dont le dernier Concile dit qu'elle est « le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre [2] ». Mais la tradition catholique s'est également toujours avisée de rappeler que nous avons une obligation de « former notre conscience ». Celle-ci, en effet, « n'est pas un juge infaillible : elle peut se tromper [3] ». [...]

 [1] Cela est rappelé par l'encyclique Veritatis splendor de Jean-Paul II (1993), n° 60.

[2] Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 16, reprenant ici une déclaration de Pie XII dans un message radiophonique du 23 mars 1952, « De conscientia christiana in iuvenibus recte efformanda », AAS 44, p. 271.

La conscience individuelle "n'est pas un juge infaillible: elle peut se tromper": ce n'est pas tout à fait la même chose, ce me semble, que de dire qu'elle est toujours nécessairement faillible lorsqu'elle vient contredire le contenu du Magistère. Nous avons là une exhortation à la prudence et à l'humilité, pas l'énoncé d'une interdiction absolue ni celui d'une impossibilité totale.

Il parait difficile en effet de relire l'enseignement du Christ tel que présenté dans les Evangiles, et les nombreux écarts à l'interprétation traditionnelle de la Loi mosaïque (qu'il n'est pas venu "abolir mais accomplir") qu'il autorise au nom de l'"amour du prochain", en se passant totalement de la référence à la conscience individuelle comme source (pas unique mais néanmoins incontournable) du jugement moral.

Ce qui n'empêche pas que la tendance est tout de même, aujourd'hui dans l'Eglise, à postuler in fine l'adéquation entre les interpellations d'une conscience "formée", qui a pris le temps d'éclairer son jugement moral par la formation et la prière, et le contenu de l'enseignement de l'Eglise. Ce qui est séparé en apparence, le libre examen moral et la transmission par l'Eglise du dépôt de la foi et de l'interprétation authentique des Evangiles, se réunissent à terme dans le même constat d'une unité de l'amour du Christ pour son prochain et de l'amour de Dieu pour son Eglise. Affirmation qui dans ses conséquences pratiques, ne va pas sans difficultés ni paradoxes:

"Or de ce point de vue, l’Église catholique navigue en pleine ambiguïté : si elle affirme solennellement la liberté de conscience et le primat de la conscience sur la loi à l’extérieur, elle nie de fait ce primat en interne. La liberté et le primat de conscience sont un cheval de bataille de l’Église en Occident par rapports aux législations qui autorisent l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel : les croyants doivent opposer à ces législations et surtout à leur mise en œuvre une opposition de conscience, une objection de conscience, c’est-à-dire le refus d’exécuter certains actes au nom de principes religieux ou moraux défendus en conscience. L’expression « objection de conscience » est née dans le cadre de l’objection à la guerre et au port des armes. L’Église s’y est d’abord opposée, au nom des devoirs civiques, puis s’y est mollement ralliée ou plutôt l’a tolérée ensuite. Plus récemment l’expression est reprise, utilisée et valorisée dans les débats éthiques liés aux législations nouvelles. Dans ce cas, l’Église est le fer de lance du droit à la liberté de conscience et de la promotion de l’objection de conscience.[...]
Mais en interne, l’Église affirme pouvoir lier la conscience, et la lier absolument et définitivement, au nom de son autorité magistérielle : cela a été dit explicitement dans l’encyclique Humanae vitae, et en diverses autres circonstances : en fait l’obéissance religieuse doit primer la conscience. C’est redit très clairement aujourd’hui par Mgr Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (23.10.13). L’argument de conscience qui permettrait aux divorcés remariés de communier est fondé, dit-il sur « un concept problématique de conscience ». Et il reprend une affirmation du cardinal Ratzinger du 8 décembre 2011 selon lequel, pour les divorcés remariés, « pour des motifs intrinsèques, la réception des sacrement n’est pas possible. La conscience de chacun est liée, sans exception, par cette norme. » Non seulement, l’obéissance religieuse prime sur la conscience, mais elle prime aussi sur l’acte d’intelligence. Paul VI, dans les conclusions pastorales d’Humanae vitae, s’adresse aux prêtres. Il les invite à « un assentiment loyal, interne et externe, au Magistère de l’Église », et il précise : « Cet assentiment est dû, vous le savez, non tant à cause des motifs allégués que plutôt en raison de la lumière de l’Esprit-Saint, dont les Pasteurs de l’Église [il s’agit ici exclusivement du pape et des évêques en communion avec le pape] bénéficient à un titre particulier pour exposer la vérité » (n. 28). L’assentiment externe signifie ne pas s’exprimer publiquement contre l’enseignement de l’Église. L’assentiment interne signifie adhérer intellectuellement, c’est-à-dire en clair renoncer à l’exercice personnel de l’intelligence. Les évêques belges, cependant, parmi d’autres mais peut-être le plus clairement, rappellent le primat de la conscience : « Il faut reconnaître selon la doctrine traditionnelle, que la dernière règle pratique est dictée par la conscience éclairée selon l’ensemble des critères qu’expose Gaudium et Spes ; et que le jugement sur l’opportunité d’une nouvelle transmission de la vie appartient en dernier ressort aux époux eux-mêmes qui doivent en décider devant Dieu. » (Déclaration de novembre 1968).
L’Église ne peut sans contradiction, d’une part, revendiquer la liberté de conscience et le droit à l’objection de conscience dans la société, en demandant même impérativement aux catholique d’exercer ce droit, sans se demander si ces mêmes catholiques sont personnellement en situation d’objecter par motif de conscience dans les cas concrets (certains ne sont pas d’accord en toute circonstance avec la doctrine officielle de l’Église), – et d’autre part délégitimer toute liberté de conscience en interne." (Site des laïcs dominicains, "Le libre-arbitre", par Frère Ignace Berten o.p.).
Pour revenir à cette distinction, pas tout à fait conforme à ce que dit l'Eglise, mais néanmoins à la mode chez les catholiques, qui opposerait la rigueur de l'obéissance au "subjectivisme" et à la complaisance des critiques faites à cette dernière au nom de la conscience individuelle, elle me semble méconnaitre un aspect important du problème.

Il n'y a pas d'un côté, l'obéissance qui oblige, et de l'autre, la conscience individuelle qui est le jouet des aléas de la subjectivité individuelle. La conscience morale oblige en effet, tout autant que l'enseignement du Magistère. C'est d'ailleurs le sens de l'"objection de conscience": il est des principes ou des souffrances humaines qui s'imposent à la volonté de manière impérieuse, et qui l'arrachent aux considérations d'intérêt ou d'inclination. Parfois, je ne peux pas faire autrement que ce que dit ma conscience, aussi contradictoire pour ma vision du monde, douloureux ou dangereux pour moi que cela puisse être. C'est vrai pour un chrétien face à une décision de la société civile. Cela peut l'être aussi face à une décision d'Eglise.

Ainsi, celui dont la conception du monde, au départ strictement catholique, va êtrei ébranlée par la rencontre de vies précarisées par le contenu de la morale catholique: des homosexuels, des divorcés-remariés, des femmes enceintes en détresse, s'il n'a pas nécessairement raison, n'est pas dans l'auto-référencement  lorsqu'il prend acte de ce bouleversement, et questionne par celui-ci l'ensemble des principes auxquels il était attaché, et par lesquels il croyait comprendre ce qu'est cheminer avec le Christ, et avoir un chemin tout tracé pour le reste de son existence éthique.Il est interpellé de l'extérieur, obligé moralement, par un évènement qui transforme de façon invincible sa compréhension du monde et de sa foi. Il ne peut revenir en arrière, il doit avancer. Quitte à retrouver a posteriori  une cohérence entre sa conscience et l'enseignement de l'Eglise une fois éclairée, mais dans un second temps, après avoir cédé au moins en partie à l'interpellation de la première. Inversement, celui qui se rend sourd aux détresses rencontrées, ou les minimise délibérément, parce qu'elle viennent contredire un enseignement qui correspond parfaitement à son style de vie personnel, s'il ne fait pas l'effort de dépasser cette contradiction mais se contente de l'ignorer, est dans l'auto-référencement.

Conscience et "loi naturelle":

Une objection courante à cet argument consiste à distinguer entre une conscience de convictions, rivée à des opinions qui fluctuent au gré des modes philosophiques ou politiques, obligée par des habitudes ou des préjugés jamais remis en cause, et une conscience enracinée dans une claire vision de ce qui est bien et mal, qui l'élève et la purifie, et dont les orientations nous sont données, de manière anticipée, avec force, comme un guide qui vient prévenir les égarements de notre subjectivité, par la morale catholique et son bon sens:

"Dans sa Lettre au duc de Norfolk, [Le cardinal Newman] affirme en ces termes le primat de la conscience : « Si, après un dîner, j’étais obligé de porter un toast religieux – ce qui évidemment ne se fait pas -, je boirais à la santé du pape, croyez-le bien, mais à la conscience d’abord, et ensuite au pape ». Commentant cette Lettre, le cardinal Ratzinger développe : « Le vrai sens de l’autorité doctrinale du pape réside dans son rôle de tuteur de la mémoire chrétienne. Le pape n’impose rien d’extérieur; il développe la mémoire chrétienne et la défend. Le toast à la conscience doit précéder celui au pape, car sans conscience, pas de papauté. Tout son pouvoir est celui de la conscience : service d’un double souvenir, sur lequel repose la foi et qu’il faut toujours purifier, agrandir et défendre contre la destruction de la conscience, menacée aussi bien par la subjectivité qui oublie son propre fondement que par les pressions d’un conformisme social et culturel. ».

Le fondement de notre subjectivité n’est donc pas que nous soyons « assujettis » à un pouvoir, contrairement à ce que croit Foucault. Nous sommes sujet et non objet, capable de dire « je », parce que nous sommes sujet d’une intériorité qui, d’une certaine façon, nous précède. Cette intériorité ne se manifeste pas à nous comme une vision claire de ce que nous sommes, mais avant tout comme une injonction à agir bien. Notre conscience est en nous à la fois ce qui nous appelle à bien agir et ce qui témoigne de ce que nous avons bien ou mal agi. En ce sens, l’objection de la conscience est l’acte dans lequel la personne manifeste sa transcendance par rapport à tout autre ordre, qu’il soit physique ou social.
C’est cela que l’on nomme la « loi naturelle » : Comme l’indique le mot « loi » (qui a la même origine que le mot « lien », la loi naturelle est cette obligation intérieure que notre conscience nous fait éprouver : devant ce que notre raison nous manifeste comme bon et juste, notre conscience éprouve une obligation. Le problème est triple : D’abord il se trouve que nos intelligences sont obscurcies et peuvent donc se tromper sur le véritable bien. Le second, c’est que notre modernité n’aime pas l’idée que notre conscience aurait besoin d’être éclairée. Le troisième, c’est que nous confondons encore « nature » et « inné », comme si notre nature devait forcément être un déterminisme. Or notre nature est raisonnable : cela signifie qu’il nous incombe de reconnaître le bien et d’y consentir. Aussi la loi naturelle est une exigence certes innée (car nous naissons avec cette nature raisonnable), mais nous ne pouvons la suivre qu’en faisant usage de notre raison. Par exemple, l’exigence de justice implique de reconnaître le droit naturel à la propriété privée, ou plus fondamentalement encore à la vie." (Objection!, "Enjeux moraux et politiques autour de l'objection de conscience", Pascal Jacob).
Les interpellations de notre conscience, qui permettent et déterminent l'exercice de notre responsabilité personnelle, et l'enseignement de l'Eglise,  trouveraient donc une réconciliation dans la loi naturelle, qui, au plus profond des exigences de la première, constitue leur vérité et leur mobile, et qui en même temps est ce sur quoi l'Eglise n'a jamais cessé, tout au long de son Histoire, de fonder et d'élaborer sa doctrine morale. Leur opposition ne peut donc être qu'apparente, le résultat d'une compréhension insuffisante d'un dilemme moral donné et/ou de l'enseignement de l'Eglise. En ce sens, il n'y aurait pas lieu d'opposer conscience individuelle et obéissance à l'autorité du Magistère.

Je conçois qu'on puisse postuler une telle unité, au moins à titre régulateur. Mais il me semble, bien que contrairement à Pascal Jacob, je ne sois ni enseignant agrégé, ni spécialiste de philosophie morale, que celle-ci reste malgré tout quelque peu abstraite et rhétorique et échoue à donner à notre conscience un guide sûr à son action, lorsqu'elle est en proie à cet ébranlement, qui par définition mine les fondements habituels de son jugement moral, et qu'elle doit prendre position dans un délai très bref, sans nécessairement de résolution doctrinale claire  en vue. 

Mettons que je sois confronté à une situation humaine qui contredit complètement ce que j'avais cru comprendre de l'enseignement de l'Eglise: un amour homosexuel qui semble authentique et donner du fruit spirituel, une grossesse ou une fin de vie qui est source de souffrances extrêmes, et pose un cas limite, peut-être pas en raison, mais qui interpelle de manière irrésistible ma conscience et me fait voir, peut-être à tort, des failles dans l'argumentation de l'Eglise, une divorcée-remariée forcée par les circonstances dans ce choix, et dont la foi authentique est blessée par son incapacité à accéder aux sacrements. Je comprends qu'il est toujours bon d'au moins rechercher la possibilité d'une conformité cachée entre compassion et obéissance: la conscience est effectivement un guide bien fragile et facilement aveuglé, et quelques dizaines de siècles de réflexion et de prière par des spécialistes de théologie et de morale, et par des saints, sont toujours bons à prendre. Mais taire purement et simplement l'injonction immédiate de sa conscience et de son intelligence (ce qui n'est pas dit comme tel par Pascal Jacob, mais me parait inévitable s'il s'agit de faire primer l'obéissance à l'Eglise sur les critiques et les remises en causes inspirées par un tremblement de terre moral, comme il peut nous en arriver à tous), dans l'espoir qu'une conciliation finira par se manifester avec le temps, n'est-ce pas abdiquer, non seulement ma subjectivité et ma raison, mais ma responsabilité morale toute entière, en renonçant à chercher et à mieux comprendre? L'histoire de l'Eglise n'est ici d'aucun secours, puisque son enseignement, y compris en matière de morale ou de foi, s'est modifié de manière parfois importante, quoique dans la discrétion, au fil des siècles. Ainsi sur l'objection de conscience elle-même, ou sur la liberté religieuse, etc.

Cette abdication de la conscience me parait en effet poser un dangereux précédent, voire un traumatisme susceptible de troubler sur le long terme la clarté du discernement,  dans l'histoire d'une conscience individuelle, et être susceptible d'entrainer l'âme vers trois écueils, pas systématiques, mais réels: le rigorisme, qui tait purement et simplement la voix de celle-ci au profit d'une compréhension sèchement légaliste de l'enseignement de l'Eglise, l'indifférence, de celui qui va considérer qu'il "ne sait pas" et se garder de s'engager face aux dilemmes moraux, va se réfugier dans le silence, et une certaine forme de nihilisme, qui va naître dans le coeur de celui qui à force de se défier des contradictions entre sa conscience et l'enseignement qu'il s'efforce de suivre, va finir par nier toute valeur de vérité aux injonctions de la première, toute capacité de notre intelligence à discerner le bien du mal, et se réfugier dans une adhésion irrationnelle et magique à la lettre du Magistère, de peur de tomber dans l'incertitude et le chaos. Ce qui est bien sûr le contraire de ce que défendent, et l'Eglise, et Pascal Jacob, mais me semble un risque concret, actuel pas totalement évité par certains catholiques engagés dans leurs prises de position.

C'est pourquoi je suis personnellement un peu réticent aux morales du sujet (cela vaut d'ailleurs aussi bien pour les morales laïques de type kantienne que pour celle catholique), qui abstraient celui-ci et son pouvoir de décision, des évènements qui créent le dilemme moral, et qui semblent poser une barrière, un dualisme abstrait et  problématique, entre les principes qui viennent éclairer l'action morale, et les circonstances particulières qui sont autant d'énigmes pour cette dernière. Je préfère penser l'individu, à l'instant du choix, comme le dépositaire d'une histoire, d'un récit, de la sédimentation d'une multitude d'évènements, d'interrogations, de dilemmes, qui sont venues façonner et refaçonner son sens moral, comme autant de détours, de bifurcations et de chemins de traverse, confronté à une nouvelle rencontre, qui va lui permettre d'éclairer cette somme d'expériences et cette injonction nouvelle l'une par l'autre, pour exercer , affiner un peu plus son sens moral, à la manière dont un athlète affine ses réflexes ou un esthète son goût, et intérioriser un peu plus ce que signifie "aimer son prochain".

Assujetissement et responsabilité morale :

A ce titre, je ne trouve pas inutile de réévaluer de manière peut-être plus positive la notion foucaldienne d'assujettissement, qui décrit à la fois la manière dont un individu va subir l'exercice d'un pouvoir, et celle dont il va devenir sujet du fait d'un processus déterminé par cette soumission. 

Rappelons au passage que Michel Foucault n'oppose pas de manière manichéenne le pouvoir qui va s'exercer sur le sujet et la liberté que celui-ci va pouvoir tenter d'exercer ou de revendiquer, mais souligne l'étroite interelation et dépendance mutuelle de ces deux réalités:

"Les relations de pouvoir
Contrairement à ce qu'on croit d'ordinaire, Foucault ne fait pas du pouvoir le "mal" comme pour Sartre, ni la répression des instincts comme pour Reich, ni une simple oppression, une domination, une "servitude volontaire". Le pouvoir n'est pas la discipline  et ne se réduit pas à l'interdit, à la Loi. Il est d'abord productif, incitatif, et il vient du bas. Police de la circulation des choses et des gens. C'est exactement ce que disait Lacan dans Télévision et que, curieusement, Foucault n'avait pas bien compris : l'interdit crée le désir (de transgression), le traumatisme est reconstruit, le surmoi ordonne la jouissance (jouis). Il ne faut évidemment pas confondre la Loi du désir avec la Loi pénale sinon qu'elles sont puissances productrices plutôt qu'inhibition. Pour Foucault le noeud du pouvoir, c'est de s'adresser à une liberté, c'est-à-dire aussi à une résistance. Il n'y a pas de pouvoir sans résistance. Le pouvoir est une stratégie, une action sur l'action plutôt que domination ou simulacre, une conduite des conduites. Le pouvoir ne s'exerce que sur des "sujets libres" et en tant qu'ils sont libres et peuvent y résister. Répétons-le, il ne s'agit pas de servitude volontaire mais de relations de pouvoir assurant circulation et production. Non seulement il n'y a pas de société sans relations de pouvoir, mais plus il y a de liberté, plus il y a de pouvoirs ! Il réfute donc l'utopie communicationnelle (Habermas) sensée dépasser le pouvoir par l'argumentation et la communication. On voit qu'on est bien loin de l'anarchisme débridé qu'on lui prête !
 
La vérité du sujet
Le sujet se situant entre assujettissement et résistance, implique une participation au pouvoir, c'est-à-dire au social, comme on participe à la dette. La force de l'autorité doit se faire Droit pour durer (Rousseau). Agir selon la loi, reconnaître la loi, c'est l'intérioriser comme devoir-être auquel on ne peut s'égaler, introduisant la scission dans le sujet entre le devoir et l'être (voir Gauchet), posant la question enfin de la vérité du sujet. La production par le sujet de sa vérité est une des formes majeures de notre obéissance (confession, aveux, culpabilité). C'est le fonds de commerce de la Théorie de l'engagement qui s'appuie sur le moindre engagement, même extorqué, pour obtenir la soumission à ses fins (commerciales la plupart du temps). De nombreuses techniques de management ou de contractualisation, de cogestion voire même d'autogestion, s'apparentent à ces "manipulations mentales". On ne peut s'arrêter pourtant à cette face négative car, sans intériorisation de la Loi ni  responsabilité des paroles données, il n'y aurait pas de sujet. C'est la nécessité d'obéir qui produit une vérité du sujet qui ne préexistait pas à l'injonction du pouvoir mais s'éprouve dans sa résistance relative où la vérité du sujet peut servir aussi à la délégitimation du pouvoir. L'autonomie est réelle mais elle se réduit à l'intériorisation de la loi, son acceptation limitée ou transformatrice, plutôt qu'à se créer ses propres lois dans une auto-fondation impossible.
" ("La production de soi, Michel Foucault: pouvoir et subjectivité", par Jean Zin).
Pour revenir à notre dilemme entre liberté de conscience et obéissance au Magistère, on pourrait interpréter ces deux contraintes, ces deux injonctions, qui souvent s'accordent mais parfois aussi s'opposent, non pas comme des principes intangibles qu'il faudrait soit concilier, soit opposer ou hiérarchiser, mais comme des forces, des pouvoirs distincts qui s'exercent sur les individus, non pas de manière abstraite et homogène pour tous (même dans le cas de l'enseignement de l'Eglise), continue au fil du temps, mais disparate, au fil des évènements qui viennent ébranler ou conforter leur conscience, et des choix qu'ils posent en conséquent, et les construire en tant que catholiques de droite, de gauche, du centre, traditionalistes, progressistes, etc.ou entant que non catholiques. En effet, aussi bien bien que la conscience, l'enseignement de l'Eglise, ne se présente jamais de manière complètement immédiate et limpide à l'examen d'un individu, même un expert de théologie morale, mais est interprété par lui en fonction de son vécu, de ses choix moraux, culturels, intellectuels, des décisions qu'il a prises, de ses regrets et de ses fiertés. La culture, la foi catholique, le contexte familial, amical, professionnel qui constituent l'histoire d'un individu, le cadre où il pose ses choix, et l'occasion de ses dilemmes, sont autant de dispositifs de pouvoir qui créent et recréent son "intériorité". En ce sens, il n'y a pas d'une part la conscience individuelle, et d'autre part l'autorité du Magistère, mais une multiplicité d'incitations convergentes ou contradictoires, dont certaines se prévalent du Magistère, et d'autres du libre examen profane, mais qui participent toutes aussi bien de la construction de la conscience individuelle et de l'identité catholique, sans qu'il soit nécessairement pertinent d'y tracer une distinction ferme entre ce qui relève de la subjectivité et de l'adéquation à une morale "naturelle". Derrière l'invocation de cette dernière peuvent se dissimuler des stratégies de légitimation d'un style de vie ou d'une posture sociale. Derrière la "subjectivité", ce peut être la transformation du jugement par la prise de conscience des souffrances concrètes d'autres vies, un arrachement aux désirs égoïste , qui opère.

Comment penser la liberté et la responsabilité morale dans le cadre de cet "assujetissement", qui crée, défait et recrée et redéfait le sujet au fil des dispositifs de pouvoirs qui s'exerce sur lui, dans l'Eglise, dans la société, etc.?

Judith Butler nous propose de penser le sujet comme une "structure en formation", à la fois contrainte par l'assujetissement, mais sans cesse déplacée et resignifiée par lui, et susceptible, en s'appropriant ces déplacements:, de se réapproprier ces dispositifs de pouvoir qui le façonnent en en faisant le récit à la première personne de sa propre constitution, en s'appropriant les décalages constants entre la norme qu'il reçoit et celui qu'elle le fait devenir comme autant d'espaces possibles de liberté.

"Si la perspective adoptée jusqu’à présent était plutôt négative, Butler pense les conditions, non pas d’une sortie pure de l’assujettissement comme s’il pouvait ne pas être, mais pense les conditions d’une assomption de l’assujettissement qui pourra permettre au sujet d’en faire jouer les mécanismes et d’être acteur de son processus de formation. Le problème à résoudre est celui d’une action possible en dépit du phénomène d’assujettissement. Pour comprendre les données de ce problème, il semble à l’auteur nécessaire de redéfinir la notion même de sujet. Le sujet ne doit pas être confondu avec l’individu ou la personne comme entité cristallisée mais doit être thématisé comme « structure en formation ». L’association des termes de structure et de formation montre bien à la fois la solidité de la catégorie de sujet et sa plasticité. Le sujet possède cette complexité qu’il est toujours le même et toujours en mouvement, il est une structure ouverte sur un ensemble de possibilités. La spécificité de la catégorie de sujet est établie dans le langage :

« Le sujet est pour l’individu la circonstance linguistique qui lui permet d’acquérir et de reproduire l’intelligibilité, la condition linguistique de son existence et de son action. »

C’est par le langage que le sujet se positionne vis-à-vis des conditions de sa subordination et avant tout des conditions de son existence. Le sujet construit un « récit de soi », titre d’un autre ouvrage de Butler dans lequel elle montre le moment post-assujettissement au sein duquel le sujet construit une histoire de lui-même pour s’octroyer une densité et une autonomie toujours sur le point de s’écrouler. Le récit apparaît alors comme l’une des possibilités de sortie du cercle vicieux de l’assujettissement qui voulait que l’action du sujet soit toujours le résultat de sa subordination. La narration comme histoire de la conscience de soi, que fait émerger l’assujettissement, est aussi la condition de possibilité d’un décalage par rapport à l’assujettissement, d’une altération de l’assujettissement et donc rend possible l’action." (Brouillard charnel, "Butler, l'assujetissement en question").
Cet assujetissement sans cesse défait et refait, qui constitue l'individu sans jamais lui permettre d'accéder à la plénitude de l'identité à soi, a néanmoins pour conséquence (outre pour certains la tentation d'un attachement excessif aux normes pour surmonter la mélancolie due à cette absence d'identité stable) , que celui-ci n'est jamais pleinement sujet de son action, mais est constitué par l'interaction sociale et culturelle, toujours dépendant de sa relation à autrui et de la quête d'une impossible reconnaissance:

" Si la philosophie morale a par nature tendance à idéaliser le sujet moral en lui conférant une autonomie trop vite considérée comme allant de soi, il importe de contrer cette tendance en prenant comme point de départ l'expérience indépassable du caractère relationnel de chaque vie. Aucune vie ne saurait se dire à soi, parvenant à construire le récit adéquat de son déroulement, ni revenir sur son émergence dans le monde. Ce qui se soustrait à elle, ce sont non seulement les conditions de sa naissance et de son développement, mais aussi les formes sociales qui la rendent lisible. La reconnaissance de soi par soi est incomplète, lacunaire. Située dans le récit des autres, elle est hantée par les formes de justification qui en découlent et achèvent de rendre toute procédure de reconnaissance impossible. Le rapport à l'autre devient constitutif de l'impossible rapport à soi.

C'est dans ce contexte de dépossession qu'il devient urgent, selon Judith Butler, de procéder à une enquête sur les conditions de possibilité d'une relation morale à soi et aux autres qui ne fasse pas violence à un tel contexte mais le prenne au contraire en considération. Car l'éthique est violente dès lors qu'elle s'arroge le droit de dépasser les contextes singuliers dans lesquels se trouvent placées les vies pour formuler des prescriptions universelles." (présentation du Récit de soi sur France Culture).
Ces conditions de possibilités ne procèdent ni d'une loi naturelle, ni de la possibilité de pouvoir rendre compte de l'action morale par des maximes universalisables et nécessaires, ni de la coutume, ni d'un idéal démocratique abstrait aux prétentions universalistes indues, mais de l'expérience en autrui de la "précarité de la vie", jamais complètement définissable, jamais susceptible d'être figée dans de grands principes, que ce soient la vie "de sa conception à son terme", la dignité, l'égalité, la liberté, mais toujours en excès par rapport aux règles morales, débordant sans cesse des situations particulières et des vies hors des cadres d'une philosophie ou d'une morale données, aussi riches et éminentes que soient ces dernières:

" Fondatrice des « Gender studies » dans les années 90, avec Gender Troubles : Feminism and the Subversion of Identity, Judith Butler a ensuite travaillé sur le récit de soi, sur les normes, sur la notion de vie précaire. Sous la diversité de ses objets, on pressent que le fil conducteur de cette œuvre vivante est à chercher du côté de l’identité, de la complexité de sa constitution et de la fragilité de sa reconnaissance.[...]

 Fragile pourrait-on dire, la précarité de la vie ne peut toujours être qu’appréhendée, jamais reconnue. Parce que la vie déborde les normes, elle est toujours en excès par rapport au cadre qu’on pourrait lui donner. Vulnérable, elle est toujours exposée à ce qui se tisse et se détisse dans le social et dans le temps, au creux des normes qu’elle a reçues. « Appréhender  une vie » : pour remplir ce programme, dans la lignée d’Hannah Arendt et de Levinas souvent cités, Judith Butler en appelle à une « ontologie sociale de la précarité » en tant qu’ « être dédié aux autres », dont il est vrai qu’on ne comprend pas encore très bien toute la teneur conceptuelle et la portée politique. Il nous faudra attendre, mais de ces conférences, le public parisien gardera l’image d’un petit bout de femme aussi simple que brillante, d’une pensée libre et forte, et malheureusement, de discutants français un peu en décalage…" (Revue Etudes, "Judith Butler à Paris", Chloé Salvan).
Des vies précaires à la pierre d'angle rejetée par les batisseurs:

En m'inspirant d'une telle conception de l'action morale, je souhaiterai rappeler, pour conclure, que toute dépositaire de la Parole de Dieu et de son Alliance avec l'homme qu'est l'Eglise, les élaborations doctrinales et les théologies successives n'épuisent jamais totalement celles-ci, dont la détresse de notre prochain vient rappeler à tout moment le caractère  indéfinissable et qui vient sans cesse nous "attaquer dans le dos". Et c'est à mon sens le rôle de la conscience individuelle de sans cesse rappeler cette discordance, nécessaire et inévitable, entre doctrine morale de l'Eglise et réalité de son application aux tous petits, à la manière dont l'accomplissement de la loi mosaïque est passé par sa mise en perspective et sa réévaluation, par le Christ, mais, avant lui, au long de l'histoire d'Israël. Il ne s'agit donc peut-être, ni de penser l'unité ou la conciliation de la libre conscience et de l'obéissance, ni leur hiérarchisation, mais d'appréhender leur nécessaire désunion: les apories et les injonction de la conscience venant rappeler que les élaborations doctrinales successives restent toujours humaines, trop humaines, que le tout petit, celui qui est abandonné de tous, l'"homme de douleur" reste au coeur de l'Evangile et de la foi,et l'effort d'obéissance à l'autorité apostolique, permettant d'éprouver cet élan de la conscience, de le ramener in fine au Christ et à l'Eglise, le rendant moteur dans une perpétuelle réélaboration doctrinale et non pas destructeur.

Il ne s'agit là que de mon opinion certifiée 100% non théologienne et non autorisée, mais qui me semble cohérente avec l'histoire de la Première Alliance: Israël n'a pas compris son alliance avec Dieu et le contenu de la Loi une fois pour toute, mais au fil d'un cheminement où, en permanence, Dieu et le Peuple choisi semblent réévaluer la signification de leur Alliance. La compréhension de la rétribution des actes, et de la justice divine, n'est pas la même dans l'Exode, dans le livre de Job, ou dans des textes plus récents. L'Alliance elle-même, et la Promesse d'une Terre promise, ne se comprend peut-être pas (en tout cas de mon point de vue de non exégète), en se mettant à la place d'Abraham, de David, de Salomon, de Jérémie, d'Ezéchiel ou de Jean-Baptiste. Elle me parait ressembler à une rencontre sans cesse différée puis renouvelée, qui vient bouleverser la compréhension établie de la Parole de Dieu, pour renouveler l'interprétation de cette dernière et l'enrichir: non pas une édification "constante" et "cohérente", mais une succession d'infidélités et de renouvellement de l'Alliance, de discontinuités et de brisures fécondes. 

Et cohérente également avec cette parole du Christ, où l'Eglise discerne sa propre institution et la source de son autorité:

"Que fera le maître de la vigne ? Il viendra, fera périr les vignerons, et donnera la vigne à d'autres. 10 N'avez-vous pas lu ce passage de l'Écriture ? La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. 11 C'est là l'oeuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux !" (Evangile selon Saint Marc, 12, 9 à 11).
En ce sens, se mettre à l'écoute de sa conscience, en tant que catholique, ce n'est pas se placer sous le joug de la subjectivité et de l'auto-référencement, mais, pourvu que cela soit fait parallèlement à une vie authentique de prière et de formation, et dans la perspective de contribuer à une plus grande fécondité spirituelle de l'Eglise,  une lutte contre celui-ci, et la tentation qu'il nous inspire de figer la Parole de Dieu et le dépot de la foi dans une interprétation qui n'est celle que d'un certain style de vie et qui ne correspond qu'à certaines vies humaines, et non à toutes.

mardi 17 décembre 2013

Pourquoi l'humour ne vous exonère pas de la responsabilité de vos propos (Auteur invité)



 Cet article n'est pas de moi, mais d'Ataraxia, un lecteur régulier de mon blog, qui se trouve par ailleurs être agrégatif en sociologie (ENS Cachan), et membre de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones. Sur le même sujet, je conseille également vivement la lecture de la rubrique "sociologie de l'humour" du blog Une Heure de Peine..., qui est animé par Denis Colombi, doctorant en sociologie et professeur de sciences économiques et sociales.


En Géorgie du Nord, un petit plaisantin a cru bon de mettre de la colle forte sur les cuvettes des toilettes d'un magasin. La dame prise au piège en est ressortie gravement blessée. Les propos qu'elle tient aux journalistes sont frappés au coin du bon sens : « ce n'était pas drôle. Ce n'était pas drôle du tout. La personne qui a décidé de faire ça a blessé quelqu'un. Ce n'était pas une blague ». Il ne viendrait à personne l'idée d'excuser l'auteur de ce geste, stupide et nocif, sous prétexte que c'était de l'humour. Tout individu, en pleine possession de ses moyens, est responsable de ses actes et doit en assumer les conséquences.

            Pourtant, lorsqu'il s'agit d'humour « verbal », cette excuse est pourtant omniprésente. Qui n'a jamais sorti cette excuse débordante de mauvaise foi : « mais non, c'était une blague !» après avoir sorti une grosse bourde qui a mis son ou ses interlocuteurs mal à l'aise. Sur internet et autres supports de média, la conviction de pouvoir dire tout et n'importe quoi au nom de l'humour est particulièrement visible. Les auteurs de contenus audio-visuels ou d'articles se réfugient souvent derrière la fameuse phrase de feu Desproges, presque devenue cliché tant elle est ressortie à toutes les sauces : « on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui ». Hélas, ils ne s'attardent pas sur cette autre phrase de cet humoriste inégalé : «  j’aime bien le langage, le verbe. Quand on peut le manier, c’est un outil formidable : sans se salir les mains, on peut tuer quelqu’un, l’humilier avec un mot qui vient bien ». C'est une porte grande ouverte, que nous enfonçons là. Il est facile de blesser quelqu'un par des mots. Si je me moque d'un aspect physique qui fait l'objet d'un complexe chez un individu, je peux gravement l'atteindre et il serait normal que je m'excuse au-près de lui.

            Pourtant, Desproges disait des horreurs, qui prises au premier degré, pourraient paraître sexistes ou racistes. Pourtant, il apparaît comme une évidence que c'est pour rire. Quand le Palmashow s'amuse dans ses sketchs à concentrer tous les clichés possibles et imaginables, personne ne s'en offusque, le second degré paraît là aussi être évident. Si dans les deux cas les humoristes arrivent à faire rire sans blesser, c'est parce qu'ils maîtrisent ce que les ethnologues appellent l'indexicalité. Sous ce nom barbare, se cache une idée simple, le sens d'une phrase dépend de son contexte. Elle n'aura pas la même signification en fonction de la personne qui la prononce, du lieu, du ton employé, de l'actualité, etc...

            Les ethnologues articulent le concept d'indexicalité à celui de réflexivité. Rien à voir avec les ensembles et applications, il ne s'agit pas d'une relation binaire où tout élément d'un même ensemble est relié avec lui même. Deux personnes confrontés à un même contexte vont l'interpréter différemment notamment parce qu'elles ont une façon de voir les choses différentes, notamment en raison de leur vécu propre. L'enjeu de l'humoriste consiste à faire disparaître les ambiguïtés qui risquent de créer des malentendus ou des quiproquos fâcheux.

            Si un humoriste ne contrôle pas la réflexivité des spectateurs, il peut en revanche agir sur l'indexicalité du contenu qu'il crée. Paradoxalement, Dieudonné sait très bien jouer avec. Dans son spectacle intitulé 1905, écrit juste avant que le comédien assume son engagement antisioniste, le sketch du conseil de discipline d'une collégienne voilée rassemble plusieurs personnages qui accumulent les clichés, que ce soit l'archétype de la caricature du juif, du musulman, du chrétien, du professeur, etc...Les traits caricaturaux à outrance nous éloigne dans ce cas de tout soupçon de racisme quelconque. A l'inverse, la très forte ambiguïté de la quenelle ou de la chanson shoananas pose de nombreuses questions sur l'antisémitisme de ces démarches.

            Pour reconnaître un humour orienté ou biaisé, il suffit de voir si les propos vont tous dans le sens d'une même idée. Dans un numéro de radio usul, qui réunit des youtubeurs connus, les intervenants avaient souligné ce problème dans la websérie « minute papillon » qui s'attarde sur un sujet de société comme la peine de mort, le suicide, les grèves ou le féminisme.  Sans rentrer dans le détail du clash qui a suivi, qui est plutôt inintéressant, je voudrais m'attarder sur ce point fondamental qu'a soulevé Usul :


Lorsque Kriss défend l'idée qu'il peut faire une vidéo sur la peine de mort, une vidéo qui dit clairement, face caméra, que son retour est souhaitable car certains la mériteraient mais, qu'ensuite, il nous explique que ce n'est pas le fond de sa pensée, là je suis septique. Pourquoi diffuse t'il des idées auxquelles il ne croit pas? pour le buzz? pour l'amour de l'humour? Se rend il compte que sa vidéo flattera les plus ardents défenseurs du retour à la justice expéditive? Comment cela se fait il que lui, qui respecte manifestement assez l'humain pour considérer par exemple que puisqu'il y a des erreurs judiciaires, il faut faire en sorte que la justice puisse revenir sur ses jugements et que la peine de mort rend, de fait, ces procédure délicates, comment se fait il qu'il fasse une vidéo défendant l'opinion contraire? 
Lorsqu'on en vient à défendre une thèse, publiquement, sans ou avec humour, on sait qu'on répand des idées, des mots, des pensées, des arguments, que chacun reprendra, analysera, réfutera ou acceptera selon son propre parcours. On fournit du grain à moudre comme on dit. Il faudrait être sot pour prétendre que cela n'a aucune influence sur le public qui reçoit ces thèses et ces arguments, aussi intelligent soit il. 
Se cacher derrière le fait que "c'est de l'humour" ne règle pas tout, loin de là, ça ne fait que complexifier le problème.


            Le vidéaste a beau affirmer ultérieurement qu'il ne défend pas ces opinions, l'ambiguïté est toujours là au visionnage. Il suffit de lire les commentaires douter du fait que ceux qui défendent l'humour de l'auteur prennent réellement ce qui est dit au second degré.

            Le but de cet article n'est nullement de défendre la censure, bien au contraire, pour reprendre encore une fois Desproges, « il faut rire de tout. C'est extrêmement important. C'est la seule humaine façon de friser la lucidité sans tomber dedans. » Si un créateur de contenu est responsable de sa réception, il ne l'est pas pour autant des contresens qui sont des erreurs manifestes de compréhensions. Néanmoins, et cela ne vaut pas que pour l'humour, quand on s'adresse à d'autres personnes, il faut savoir faire preuve d'une certaine déontologie. Dire « c'est de l'humour, il ne faut pas le prendre au premier degré » ne marche pas. Il relève de la responsabilité de l'auteur de dissiper les ambiguïtés pour éviter les malentendus et blesser les gens. Être libre, c'est être responsable et accepter la liberté d'expression des autres qui peuvent critiquer ce que vous faîtes. Bien sûr, cela n'exonère pas les détracteurs d'adopter une attitude constructive.

            Oui, on peut rire de tout, certes pas avec n'importe qui, mais surtout pas n'importe comment et le tout sans s'offusquer de la critique.

lundi 16 décembre 2013

Quelques réflexions sur l'unité de l'Eglise, à partir de la lecture de Gramsci



 (Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni philosophe, historien ou sociologue professionnel, ni théologien, ni même un habitué des auteurs et questions évoqués ci-dessous. Tout au plus un débutant et un amateur dans l'engagement religieux et politique, qui essaie de mettre sur le papier avec le plus de précision et d'extension possibles ses interrogations.Je présente à l'avance mes excuses pour les contre-sens et erreurs qui pourraient être découverts dans les lignes qui suivent, et suis le premier à penser que leur intérêt, si intérêt il y a, réside sans doute davantage dans les questions qu'elles posent que dans les réponses qu'elles y apportent.)

Par delà l'impact émotionnel que la polémique du mariage "pour tous" a eu sur moi, et que j'ai décrit ailleurs, la grande question que je me pose, en tant que catholique, à partir de ce qu'elle m'a appris et de ce qu'elle a changé en moi, est la suivante:

Comment concilier ma croyance en l'"Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique", dans les termes du Credo de Nicée-Constantinople, qui est pour moi, en tant que catholique, un objet de foi, avec le sentiment que son enseignement, et l'engagement de ses fidèles, sont de nos jours confisqués par des intérêts liés à des modes de vie hégémoniques, qui les déterminent en fonction du point de vue dominant de certaines classes sociales, de certaines cultures, de certaines origines et de certaines visions de la sexualité et des différences entre sexes?

La lecture de l'oeuvre d'Antonio Gramsci, que j'ai commencée afin de mieux comprendre la notion d'hégémonie, et dont je découvre les analyses sur l'Eglise catholique comme "bloc intellectuel", assurant une homogénéité, une cohésion socio-culturelle et un pouvoir d'imprégnation sur les masses, à la vision du monde des classes dirigeantes, me permet de détailler avec plus de précision ce que cette question recouvre pour moi, et qui ces derniers mois relevait davantage de la vague gêne que de la critique claire et articulée.

Je résumerai dans les lignes qui suivent, dans ses très grandes lignes, la pensée de Gramsci sur l'hégémonie (partie 1). Puis je lui emprunterai certains concepts qui me permettront de faire une lecture politique de l'engagement spectaculaire des catholiques en France l'an dernier, au travers de la Manif pour tous et ses diverses déclinaisons (partie 2). Enfin, à partir des conclusions provisoires de celle-ci, j'essaierai de formuler la conception historique et inclusive de l'unité de l'Eglise qui est la mienne ces derniers temps.

1) La fonction idéologique de l'Eglise dans l'analyse gramscienne:

Si Gramsci prend à bien des égards ses distances avec l'analyse marxiste classique du christianisme, telle qu'elle a été posée par Engels, il partage avec cette dernière la conviction que, d'un point de vue culturel, social et politique, il n'y a pas une seule Eglise catholique, mais une multiplicité de courants, parfois diamétralement opposés dans leur conception du monde, qui, même lorsqu'ils partagent une même soumission à la doctrine dominante, comprennent celle-ci de manière extrêmement hétérogène, suivant la situation socio-culturelle des catholiques concernés:

" Mais pour la religion aussi il faut distinguer critiquement. Toute religion, même la religion catholique (disons même surtout la religion catholique, si on pense à ses efforts pour sauvegarder son unité « superficielle », pour ne pas se fragmenter en églises nationales et en stratifications sociales) est en réalité une pluralité de religions distinctes et souvent contradictoires: il y a un catholicisme des paysans, un catholicisme des petits-bourgeois et des ouvriers de la ville, un catholicisme des femmes et un catholicisme des intellectuels lui aussi bigarré et dépourvu d'unité." (Antonio Gramsci, Cahiers de Prison, Notes critiques sur une tentative de «Manuel populaire de sociologie »[Notes appartenant au Cahier XVIII (11) écrit en 1932-33, sauf la note objection àl'empirisme] (M.S., pp. 119-166). p.187 l'édition des Cahiers de Prison en lien).
Il s'en distingue par son refus de réduire l'analyse dialectique de ces courants à des luttes d'intérêt d'ordre économique entre classes exploitantes et classes exploitées.

Pour Gramsci, le dispositif qui permet aux classes dirigeantes de se maintenir au pouvoir comporte deux aspects, méthodologiquement distincts mais organiquement liés: la société politique et la société civile. La société politique est l'ensemble des moyens de coercition dont elle dispose pour se faire: police, armée, mais également administration (la coercition ne repose pas nécessairement sur la violence physique). La société civile est l'"hégémonie qu'un groupe social exerce sur la société nationale dans son entier par le moyen d'organisations prétendument privées, comme l'église, les syndicats, les écoles etc." (Lettres de Prison, lettre 210, p. 114 de l'édition en lien).

Dans le cas d'une crise politique, ou d'une faible cohésion sociale, l'importance stratégique de la société politique est primordiale, et celle de la société civile faible. Dans des Etats où l'hégémonie culturelle de la classe dominante est fermement établie, Gramsci constate le rapport inverse. Plus un Etat est avancé, moins la classe dirigeante a besoin d'une coercition visible pour maintenir son pouvoir, la société civile, par la diffusion hégémonique au sein des différentes couches de la population de sa vision du monde , aidant à donner l'illusion à ces dernières que celle-ci et la seule possible, et celle qui défend le mieux leurs propres intérêts. C'est pourquoi, d'une part, pourquoi ce qui a été possible dans des pays où la société civile était "primitive" et "gélatineuse", comme la Russie en 1917, à savoir la prise de pouvoir à la faveur d'une crise et du renversement de la société politique, ne l'est pas pas dans d'autre où l'hégémonie culturelle de la lasse dirigeante est plus affermie, comme les pays d'Europe de l'Ouest, les classes exploitées étant les premières à ne pas vouloir du renversement de pouvoir:

"La même réduction doit être faite dans l'art et la science politiques au moins en ce qui concerne les États les plus avancés, où la « société civile » est devenue une structure très complexe et résistante aux « irruptions » catastrophiques de l'élément économique immédiat (crises, dépressions, etc.) : les superstructures de la société civile sont comme le système des tranchées dans la guerre moderne. De même qu'il arrivait, au cours de cette dernière guerre, qu'une attaque acharnée d'artillerie donnât l'impression d'avoir détruit tout le système défensif adverse, mais n'en avait détruit en fait que la surface extérieure et que, lorsque venait le moment d'attaquer et d'avancer, les assaillants se trouvaient en face d'une ligne défensive encore efficace, ainsi en est-il dans la politique pendant les grandes crises économiques ; et ce n'est pas parce qu'il y a crise que les troupes d'assaut s'organisent avec une rapidité foudroyante dans le temps et dans l'espace, encore moins acquièrent-elles un esprit agressif ; réciproquement, ceux qui subissent l'assaut ne se démoralisent pas, n'abandonnent pas leurs défenses, poursuivent la lutte dans les décombres et ne perdent pas confiance dans leur propre force ni dans leur avenir." (Cahiers de Prison, "Lutte politique et guerre militaire", p. 84 de l'édition en lien).
" En Orient, l'État étant tout, la société civile était primitive et gélatineuse ; en Occident, entre État et société civile, il y avait un juste rapport et dans un État branlant on découvrait aussitôt une robuste structure de la société civile. l'État n'était qu'une tranchée avancée, derrière laquelle se trouvait une robuste chaîne de forteresses et de casemates ; plus ou moins d'un État à l'autre, s'entend, mais c'est justement ce qui demandait une attentive reconnaissance de caractère national." (idem, p.86).
Et pourquoi, d'autre part, les Etats communistes du 20ème siècle, qui ont réussi à prendre le pouvoir de la société politique, mais ont échoué à développer une nouvelle société civile, une nouvelle conception du monde hégémonique qui ferait trouver désirables ou du moins "évidentes" par l'ensemble de la population ses nouvelles conditions d'existence, n'ont pu se maintenir, quand ils se sont maintenus, que par la coercition, la faute en partie à une conception trop économiste et politique de la lutte des classes.

Contrairement à l'idéologie telle que théorisée par Marx et Engels, le contenu et la forme de la vision du monde hégémonique que la société civile diffuse, maintient et entretient ne sont pas d'un seul tenant, mais adoptent des manifestations variées suivant les couches de la population où elles prolifèrent, et leur fonction dans l'économie socioculturelle. A son plus haut niveau de conception, la vision du monde hégémonique est élaborée, approfondie et organisée par une couche sociale d'intellectuels professionnels, au moyen de la recherche et de l'enseignement dans la philosophie, les sciences, etc.

"Lorsque l'on distingue intellectuels et non-intellectuels, on ne se réfère en réalité qu'à la fonction sociale immédiate de la catégorie professionnelle des intellectuels, c'est-à-dire que l'on tient compte de la direction dans laquelle s'exerce le poids le plus fort de l'activité professionnelle spécifique : dans l'élaboration intellectuelle ou dans l'effort musculaire et nerveux. Cela signifie que, si l'on peut parler d'intellectuels, on ne peut pas parler de non-intellectuels, car les non-intellectuels n'existent pas. Mais le rapport lui-même entre l'effort d'élaboration intellectuel-cérébral et l'effort musculaire- nerveux n'est pas toujours égal, aussi a-t-on divers degrés de l'activité intellectuellspécifique. Il n'existe pas d'activité humaine dont on puisse exclure toute intervention intellectuelle, on ne peut séparer l'homo faber de l'homo sapiens 1. Chaque homme, enfin, en dehors de sa profession, exerce une quelconque activité intellectuelle, il est un « philosophe », un artiste, un homme de goût, il participe à une conception du monde, il a une ligne de conduite morale consciente, donc il contribue à soutenir ou à modifier une conception du monde, c'est-à-dire à faire naître de nouveaux modes de penser. [...]

Ainsi se forment historiquement des catégories spécialisées par l'exercice de la fonction intellectuelle, elles se forment en connexion avec tous les groupes sociaux, mais spécialement avec les groupes sociaux les plus importants et subissent une élaboration plus étendue et plus complexe en étroit rapport avec le groupe social dominant. Un des traits caractéristiques les plus importants de chaque groupe qui cherche à atteindre le pouvoir est la lutte qu'il mène pour assimiler et conquérir « idéologiquement» les intellectuels traditionnels, assimilation et conquête qui sont d'autant plus rapides et efficaces que ce groupe donné élabore davantage, en même temps, ses intellectuels organiques. [...]

Il faut remarquer que, dans la réalité concrète, la formation de couches intellectuelles ne se produit pas sur un terrain démocratique abstrait, mais selon des processus historiques traditionnels très concrets. Il s'est formé des couches sociales qui, traditionnellement, « produisent » des intellectuels et ce sont ces mêmes couches qui d'habitude se sont spécialisées dans « l'épargne », c'est-à-dire la petite et moyenne bourgeoisie terrienne et certaines couches de la petite et moyenne bourgeoisie des villes. La distribution différente des divers types d'écoles (classiques et professionnelles) sur le territoire « économique », et les aspirations différentes des diverses catégories de ces couches sociales déterminent la production des diverses branches de spécialisation intellectuelle, ou leur donnent leur forme. Ainsi en Italie la bourgeoisie rurale produit surtout des fonctionnaires d'État et des gens de professions libérales, tandis que la bourgeoisie citadine produit des techniciens pour l'industrie : c'est pourquoi l'Italie septentrionale produit surtout des techniciens alors que l'Italie méridionale alimente plus spécialement les corps des fonctionnaires et des professions libérales." (Cahiers de prison, "La formation des intellectuels", p.131 à 133 de l'édition en lien).
Cette vision du monde, dont les systèmes philosophiques, les théories scientifiques, etc. qui correspondent aux idées de la classe fondamentale, sont la  version la plus aboutie, est présente, de manière beaucoup plus diffuse, mais aussi beaucoup plus large, à tous les niveaux de la société civile, sous la forme du "sens commun", qui est l'agrégat des pensées, opinions et croyances qui la reflètent à des degrés moins élaborés :

" le « sens commun », c'est-à-dire [...] la conception populaire traditionnelle du monde, ce qu'on appelle, de façon plus terre-à terre, « instinct », et qui n'est lui-même qu'une acquisition historique primitive et élémentaire". (idem, p. 120).
Enfin, plus diffus encore et moins élaboré que le sens commun, le folklore est la sédimentation de conceptions traditionnelles et/ou primitives du monde qui subsistent dans la culture populaire:

" L'école, par son enseignement, lutte contre le folklore, contre toutes les sédimentations traditionnelles de conceptions du monde pour répandre une conception plus moderne dont les éléments primitifs et fondamentaux sont fournis par l'apprentissage". (idem, p.144).
Le projet politique de Gramsci, qui n'est pas en lui-même l'objet de ce billet, mais que je rappelle pour clore ce court survol de sa pensée, réside dans la formation d'une nouvelle couche sociale d'intellectuels, organique avec les classes exploitées, qui va permettre l'élaboration d'une nouvelle hégémonie, fondée sur la philosophie de la praxis, et les éléments de "bon sens" contenu à l'état diffus dans le "sens commun" et le folklore":

" « Il faut détruire le préjugé fort répandu selon lequel la philosophie serait quelque chose de très difficile, étant donné qu’elle est l’activité intellectuelle propre d’une catégorie de savants spécialisés ou de philosophes professionnels et faiseurs de systèmes. Il faut donc démontrer au préalable que tous les hommes sont « philosophes », en définissant les limites et les caractères de cette « philosophie spontanée » qui est celle de « tout le monde », autrement dit de la philosophie qui est contenue : 1) dans le langage même, lequel est un ensemble de notions et de concepts déterminés, et non pas seulement un ensemble de mots grammaticalement vides de contenu; 2) dans le sens commun et le bon sens; 3) dans la religion populaire, et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, d’opinions, de façons de voir et d’agir, qui se manifestent dans ce qu’on appelle généralement le « folklore ». « 10»
  Par conséquent la philosophie, selon cette définition, est le guide de l’homme pour la pratique théorique et pratique,  et la philosophie spontanée des masses est une mêlé du langage, le sens commun, le bon sens, la religion populaire, et le folklore, tous ces éléments peuvent entrer dans le domaine du folklore, parce qu’il y a une possibilité  de transférer ces éléments de son état propre aux états des éléments proches, et il n’y a pas de cas brut, donc il y a des éléments de la religion populaire dans le sens commun, et le sens commun a une influence efficace sur le folklore.
  Bien que «  tous les hommes soient des philosophes », les masses ont leur philosophie propre: cette culture est adorable à lui, il la prend par l’amour et sérieusement, il a écrit à sa belle sœur Tatiana, le 19 mars 1927 :
  «  J’ai pensé jusqu’ici à quatre sujets, et cela déjà un indice que je n’arrive pas à me recueillir », «  Au fond, à y regarder de près, il y a une certaine homogénéité entre ces quatre sujets : l’esprit populaire créateur. » « 11 »
Gramsci parle de l’« esprit populaire créateur »,  et de la moralité des masses et du bon sens, mais il parle précisément de la culture populaire en vue de parler des masses cultivées, parce que la culture des masses est l’élément principal de ce projet,  sinon  cette culture rend partie de la culture dominante" ("La culture populaire de la la politique d'Antonio Gramsci" par Anas Faour)

Quoiqu'il considère que la doctrine de l'Eglise catholique contribue à l'hégémonie de la classe fondamentale, Gramsci est clairement fasciné par la manière dont celle-ci a réussi à faire coexister en son sein des conceptions du monde très diverses dans les faits, sous couvert d'"unité":

"Mais maintenant se pose le problème fondamental de toute conception du monde, de toute philosophie qui est devenue un mouvement culturel, une « religion », une « foi », c'est-à-dire qui a produit une activité pratique et une volonté et qui se trouve contenue dans ces dernières comme « prémisse » théorique implicite (une « idéologie », pourrait-on dire, si au terme « idéologie » on donne justement le sens le plus élevé d'une conception du monde qui se manifeste implicitement dans l'art, dans le droit, dans l'activité économique, dans toutes les manifestations de la vie individuelle et collective). En d'autres termes, le problème qui se pose est de conserver l'unité idéologique dans tout le bloc social qui, précisément par cette idéologie déterminée est cimenté et unifié. La force des religions et surtout de l’Église catholique a consisté et consiste en ce qu'elles sentent énergiquement la nécessité de l'union doctrinale de toute la masse « religieuse » et qu'elles luttent afin que les couches intellectuellement supérieures ne se détachent pas des couches inférieures. L'Église romaine a toujours été la plus tenace dans la lutte visant à empêcher que se forment officiellement deux religions, celle des intellectuels et celle des « âmes simples ». Cette lutte n'a pas été sans graves inconvénients pour l’Église elle-même, mais ces inconvénients sont liés au processus historique qui transforme toute la société civile et qui, en bloc, contient une critique corrosive des religions ; ce qui rehausse d'autant la capacité organisatrice du clergé dans le domaine de la culture et le rapport abstraitement rationnel et juste que dans sa sphère, l’Église a su établir entre les intellectuels et les « simples ». Les jésuites ont été indubitablement les plus grands artisans de cet équilibre et pour le conserver, ils ont imprimé à l’Église un mouvement progressif qui tend à donner satisfaction aux exigences de la science et de la philosophie, mais avec un rythme si lent et méthodique que les mutations ne sont pas perçues par la masse des « simples » bien qu'elles paraissent « révolutionnaires » et démagogiques aux intégristes » ." (Cahiers de Prison, p.75).
 Si je ne partage pas à son niveau essentiel la conception du monde de Gramsci, qui oppose à la vision du monde "rétrograde" de l'Eglise celle de la philosophie de la praxis (nonobstant la rumeur de sa conversion peu avant sa mort), et que j'essaie de me situer dans une critique interne au point de vue de l'Eglise, afin de distinguer entre les aspects de son discours liés à une forme hégémonique de pensée et d'"unité "superficielle"", et ceux qui me paraissent germes d'Esprit et d'Unité, je vais reprendre dans la partie suivante certains aspects de son analyse, qui me paraissent éclairants, pour comprendre ce qui se joue, sur les plans culturel et politique, dans l'Eglise catholique aujourd'hui en France, en particulier à partir de la Manif pour tous et de ses épiphénomènes, et tout ce que cela m'inspire dans ma réflexion sur l'unité de l'Eglise.

2) De quelle Eglise la Manif pour tous est-elle le nom ?

Une interprétation ,à mon avis fausse, de la signification politique et culturelle de la Manif pour tous, mais populaire chez certains de ses opposants, y voit la victoire idéologique au sein des catholiques français du versant "intégriste" de l'Eglise.

Ayant vécu, par les réseaux sociaux, au jour le jour quoique de manière assez extérieure, cette mobilisation, je suis au contraire frappé par la main-mise particulièrement importante des catholiques dits "modérés", ceux qui en 2011 étaient qualifiés par Civitas et ses émules de "mous" et de "bisounours", dans son organisation, la mise au point et la diffusion de son discours.

Ainsi les organisateurs de la Manif pour Tous ont-ils pris grand soin de s'appuyer sur des arguments d'apparence non religieuse, et d'éviter le recours à des notions trop connotés telles que la "loi naturelle". Ils ont souligné les convergences de leur vue avec des factions intellectuelles qui semblent se situer hors du périmètre de l'Eglise: des psychanalystes, des juristes, des philosophes de gauche comme Sylviane Agacinski.  Ils ont avec très grand soin court-circuité Civitas, et son évidente ambition de fédérer le mécontentement des jeunes catholiques à l'égard des évolutions sociales et sociétales: en organisant un contre projet sur le long terme, en refusant de défiler côte à côte, en appelant , pour certains soutiens de ce qui allait devenir la MPT , à ne pas défiler avec ce réseau. La Manif pour Tous a bénéficié du soutien explicite de l'ensemble, ou quasiment des évêques, a commencé par Mgr. Vingt-Trois, en délicatesse depuis fort longtemps avec les sphères traditionalistes de l'Eglise. Dans les soutiens de la première heure, on trouve des journalistes de La Vie ou La Croix, des journaux peu connus pour leur orientation réactionnaire, ou encore ces mêmes blogueurs "cathomous" (la majorité des habitués de la "fasm", en particulier) qui s'indignaient l'année précédente des excès de Civitas, et ironisaient depuis plus longtemps encore sur les excès verbaux du Salon Beige, de Perepiscopus et autres. Enfin, si beaucoup de catholiques traditionalistes se sont rangés aux côtés de la MPT, il est clair que les bisbilles qui ont ont précédé et accompagné la manifestation du 24 mars 2013 et l'émergence dans les jours qui ont suivi du "Printemps Français", qui pour le coup retrouve les accents intransigents des milieux tradis, sans s'y réduire tout à fait, témoignent du malaise de ces derniers vis-à-vis de l'esprit de la Manif pour Tous, dans lequel ils ont manifestement du mal à se reconnaitre (les divergences demeurant malgré le départ de Frigide Barjot, je doute que les travers de sa personnalité et de son discours aient joué un rôle si central que ça, quoique peut-être canalisateur au début).

La Manif pour tous est donc, fondamentalement, l'expression d'un mécontentement qui est celui des catholiques "modérés", ni traditionalistes, ni progressistes, mais de centre droit et de centre gauche.

La critique sociologique de l'Eglise développée par Gramsci dans ses Cahiers de Prison me parait pouvoir fournir des éléments d'analyse intéressants sur ce rôle clé des "modérés" dans la contestation catholique, de l'an dernier, qui de sociétale, est rapidement devenu politique et sociale (on le voit cette année avec le recadrage des revendications contre les taxations nouvelles et la réforme des rythmes scolaires):

"Une autre différence est que Gramsci prend en compte aussi les différenciations qui se manifestent au sein d’une même religion sur la base d’orientations idéologiques non réductibles au conflit entre les classes : il s’insurge contre la tendance à «trouver, pour chaque lutte idéologique qui s’est déroulée à l’intérieur de l’Église une explication immédiate, primaire, dans la structure». Par exemple, l’existence de courants modernistes, jésuitiques ou intégristes au sein de l’Église catholique, ne saurait être expliquée directement en termes économiques ou sociaux. Les premiers, une sorte de «gauche» de l’Église, favorable à la démocratie et même, parfois, au socialisme modéré, ont crée la démocratie chrétienne ; les derniers, partisans de la monarchie, se réclamant du Pape Pie X, ont fondé le Centre catholique en Italie et l’Action française; quand aux jésuites, ils forment le «centre» qui contrôle l’appareil de l’Église et le Vatican (notamment avec Pie XI), et dont l’influence sociale s’exerce à travers l’Action Catholique et l’appareil scolaire catholique. Gramsci reconnaît aux  jésuites un rôle décisif comme facteur d’équilibre au sein de l’Église, agissant pour neutraliser les deux tendances plus radicales, et pour adapter, de forme «moléculaire», la culture catholique aux défis de la modernité. Il est intéressant de noter que la revue de la Compagnie de Jésus, Civilita Cattolica, était la principale source d’information sur l’Église pour Gramsci dans la prison. Dans différentes notes il examine comment le Vatican, soutenu par les jésuites, a mené la bataille d’abord contre les modernistes, avec l’encyclique Pascendi, pour ensuite s’attaquer aux intégristes de l’Action française, et imposer la réconciliation avec la République." (Michael Löwy, "Marxisme et religion: Antonio Gramsci").
"Catholiques intégraux [integrali (intégraux) ou integralisti (intégristes)], jésuites, modernistes sont, écrit Gramsci, « les trois tendances "organiques" du catholicisme, autrement dit les forces qui se disputent l'hégémonie dans l’Église romaine » (Mach., p. 266). Gramsci se propose de faire une bibliographie sur la question. « D'après ce qu'on peut noter dans Civiltà cattolica [Civilisation catholique], il semble que Fede e Ragione [Foi et Raison] soit aujourd'hui la revue la plus importante des catholiques « intégristes>. Voir quels en sont les principaux collaborateurs et sur quels points elle se heurte aux jésuites : s'il s'agit de points concernant la foi, la morale, la politi­que, etc. Les « intégristes » ont des positions fortes dans l'ensemble de certains ordres religieux rivaux des jésuites (dominicains, franciscains) ; il faut se rappeler que les jésuites ne sont pas eux non plus homogènes : le cardinal Billot, intégriste intransigeant au point de renoncer à la pourpre, était jésuite, et jésuites furent aussi quelques modernistes qui firent du bruit comme Tyrrel. » Gramsci rappela la fortune des « intégristes » sous le pape Pie X qui condamna le modernisme, et leur organisation en une véritable association secrète. Pie XI, au contraire, est défini comme « le 
pape des jésuites » : par sa lutte contre l'Action française, Pie XI entend « limiter l'importance des catholiques « intégristes », ouvertement réactionnaires, et qui rendent à peu près impossible l'organisation en France d'une forte Action catholique et d'un parti démocrate-populaire capable de faire concurrence aux radicaux, sans toutefois les attaquer de front. La lutte contre le modernisme avait trop déséquilibré à droite le catholicisme, aussi est-il nécessaire de le « centrer » sur les jésuites, autrement dit lui redonner une forme politique ductile, sans raideur doctrinaire, lui offrir une grande liberté de manœuvre, etc. ; Pie XI est vraiment le pape des jésuites. »" (Cahiers de Prison, p.75, note 21).

Du point de vue de Gramsci, toute l'efficacité de l'Eglise catholique en tant que bloc social hégémonique repose sur sa capacité à imposer une unité de surface aux différents courants qui la composent (intellectuels/"simples", modernistes "jésuites", intégristes) au moyen de deux outils: la discipline, qui tient en respect les intellectuels dissidents, et une forme lente de progressisme, qui suit les évolutions de la société suffisamment rapidement pour ne pas décrocher, mais pas assez pour que les changements qu'elle imprime de ce fait à sa doctrine deviennent visibles:

"Le rapport entre philosophie « supérieure » et sens commun est assuré par la « po­li­tique », de même qu'est assuré par la politique le rapport entre le catholicisme des in­tel­lectuels et celui des « simples ». Les différences dans les deux cas sont toutefois fondamentales. Que l’Église ait à affronter un problème des « simples », signifie jus­te­ment qu'il y a eu rupture dans la communauté des fidèles, rupture à laquelle on ne peut remédier en élevant les « simples » au niveau des intellectuels (l’Église ne se pro­po­se même pas cette tâche, idéalement et économiquement bien au-dessus de ses for­ces actuelles) mais en faisant peser une discipline de fer sur les intellectuels afin qu'ils n'outrepassent pas certaines limites dans la distinction et ne la rendent pas catas­tro­phique et irréparable. Dans le passé, ces « ruptures » dans la communauté des fidè­les trouvaient remède dans de forts mouvements de masse qui déterminaient la forma­tion de nouveaux ordres religieux - ou étaient résumés dans cette formation - autour de fortes personnalités (saint Dominique, saint François).

 Mais la Contre-Réforme  a stérilisé ce pullulement de forces populaires : la Com­pa­gnie de Jésus est le dernier grand ordre religieux, d'origine réactionnaire et autori­tai­re, possédant un caractère répressif et « diplomatique », qui a marqué par sa nais­san­ce le durcissement de l'organisme catholique. Les nouveaux ordres qui ont surgi après ont une très faible signification « religieuse » et une grande signification « dis­ci­­pli­naire » sur la masse des fidèles, ce sont des ramifications et des tentacules de la Compa­gnie de Jésus, ou ils le sont devenus, instruments de « résistance » pour con­ser­ver les positions politiques acquises, et non forces rénovatrices de développement. Le catholicisme est devenu « jésuitisme ». Le modernisme n'a pas créé d' « ordre reli­gieux », mais un parti politique, la démocratie chrétienne."
S'il me semble, d'une part, que Gramsci exagère le rôle idéologique et l'influence de la Compagnie de Jésus au sein de l'Eglise (et qu'il oublie sa suppression temporaire), et s'il est certain, d'autre part, que les jésuites ont énormément changé depuis le milieu du vingtième siècle et ne jouent plus depuis bien longtemps cette fonction de "résistants" idéologiques qui était la leur à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, on constate que plusieurs décennies avant le Concile Vatican II, on observait déjà cette partition tripartite des catholiques en trois blocs idéologiques: l'un social et progressiste, le second intransigeant et réactionnaire, et le troisième partisan du statu quo et de la "cohérence", une fracture dans la conception de ce que sont ou devraient être la foi et l'Eglise, que d'aucuns ramènent trop souvent au dernier Concile. On constate également que si cette tripartition demeure, les contenus qu'elle délimite  glissent avec le temps vers la droite, et qu'ainsi ce qui était la position "moderniste", du bloc d'ouverture, la promotion de la "démocratie chrétienne", est actuellement défendue par celui du statu quo, "jésuitique" au sens de Gramsci. Ce qui signifie que le centre de gravité doctrinal de l'Eglise, souvent présenté comme intangible et "constant", change avec le temps et les évolutions sociales et intellectuelles.

A partir de ce constat, il me semble possible de mettre en évidence ce qui me parait constituer plusieurs illusions récurrentes dans l'esprit des catholiques d'aujourd'hui. Les traditionalistes décèlent la cause des changements dans l'Eglise et de leur marginalisation dans une crise ou une série de crises, alors que ces évolutions qu'ils déplorent en elle ne sont pas accidentelles mais structurelles. Les aspects idéaux de l'Eglise dont ils se réclament n'ont jamais, à mon sens, atteint cet équilibre et cette solidité doctrinale et spirituelle  qu'ils semblent leur attribuer. Les progressistes lisent dans leur échec à réformer en profondeur l'Eglise la main-mise des réactionnaires, alors que ceux-ci n'ont jamais cessé de reculer ou presque, et elle de se réformer,et que là encore la lenteur de l'Eglise à changer n'est pas conjoncturelle ni politique au sens de l'action d'une poignée de dirigeants, mais structurelle: la manière dont elle conçoit son unité et celle de la transmission du dépôt de la foi l'empêche, et de se figer sur une doctrine "éternelle" ou même "constante", et d'accompagner en temps réel les évolutions sociales et culturelles des pays où la société civile est la plus développée. Les modérés pensent faire preuve de "cohérence", en refusant de tirer dans un sens ou dans l'autre de l'Histoire, vers le futur ou vers le passé, mais ce qu'ils tiennent pour la substantifique moelle de l'enseignement de l'Eglise n'est là encore qu'un point fixe dans le temps, la Vérité des traditionalistes de demain et l'incohérence des modérés à venir. Refusant d'idolâtrer et le passé, et le futur, ils transfèrent cette adulation non pas vers un noyau de vérité et de cohérence atemporel, mais vers le présent de l'Eglise. L'enseignement "constant" de l'Eglise sur l'homosexualité la condamnait, avec Saint Paul, comme une "infamie", menant ses auteurs à la damnation. Aujourd'hui, elle préfère parler de "conduites objectivement désordonnées", d'"actes intrinsèquement désordonnés", et de "blessures". Difficile de croire, sauf à s'aveugler délibérément, que c'est la même chose. De même, ils espèrent "dépasser" les tensions entre intégristes et progressistes, mais leur dynamique est organiquement liée à la leur, en tant que point d'équilibre de l'Eglise qui lui permet de faire survivre son unité de façade à ses contradictions et aux factions qui l'agitent et la font vivre, mais en même temps mourir à petits feux.

Pour une Eglise qui est née de la Croix, "scandale pour les juifs, folie pour les païens", et dont certains expliquent les dérives réelles ou supposées par le "l'obscurantisme" et le caractère "irrationnel", je suis toujours frappé de voir à quelle point la "doctrine", au sens le plus intellectuel, le plus philosophique et le plus technique qui soit, y tient une importance centrale, et à mon sens quelque peu disproportionnée.

En ce sens, il me parait éclairant de souligner le rôle crucial de la couche sociale d'intellectuels qui lui est propre, telle que Gramsci la décrit, dans le maintien de sa cohésion et de sa cohérence interne, en tant que bloc social, et dans son pouvoir de résistance à l'Histoire et aux inévitables crises qui l'accompagnent:

"Mais chaque groupe social « essentiel », au moment où il émerge à la surface de l'histoire, venant de la précédente structure économique dont il exprime un de ses développements, a trouvé, du moins dans l'histoire telle qu'elle s'est déroulée
jusqu'à ce jour, des catégories d'intellectuels qui existaient avant lui et qui, de plus, appa­raissaient comme les représentants d'une continuité historique que n'avaient même pas interrompue les changements les plus compliqués et les plus radicaux des formes sociales et politiques.

La plus typique de ces catégories intellectuelles est celle des ecclésiastiques, qui monopolisèrent pendant longtemps (tout au long d'une phase historique qui est même caractérisée en partie par ce monopole) certains services importants : l'idéologie reli­gieuse, c'est-à-dire la philosophie et la science de l'époque, avec l'école, l'instruc­tion, la morale, la justice, la bienfaisance, l'assistance, etc. La catégorie des ecclésias­tiques peut être considérée comme la catégorie intellectuelle organiquement liée à l'aristo­cratie foncière : elle était assimilée juridiquement à l'aristocratie, avec laquelle elle par­tageait l'exercice de la propriété féodale de la terre et l'usage des privilèges d'État liés à la propriété. Mais ce monopole des superstructures de la part des ecclé­siastiques n'a pas été exercé sans luttes et sans restrictions, aussi a-t-on vu naître, sous diverses formes (à rechercher et étudier de façon concrète) d'autres catégories, favorisées et développées par le renforcement du pouvoir central du monarque, jusqu'à l'absolutisme. Ainsi s'est formée peu à peu l'aristocratie de robe, avec ses privilèges particuliers, une couche d'administrateurs, etc., savants, théoriciens, philo­sophes non ecclésiastiques, etc.
Comme ces diverses catégories d'intellectuels traditionnels éprouvent, avec un « esprit de corps » le sentiment de leur continuité historique ininterrompue et de leur qualification, ils se situent eux-mêmes comme autonomes et indépendants du groupe social dominant."(Cahiers de Prison, p.129).
Il ne s'agit d'ailleurs pas nécessairement d'ecclésiastiques, mais également d'universitaires catholiques, de cadres, etc. Il convient cependant de remarquer que les échelons les plus élevés de la hiérarchie catholique sont généralement issus de ces rangs, de même que leurs conseillers et experts. Or, comme Gramsci le souligne dans un passage cité plus haut, la formation et l'émergence des intellectuels n'intervient pas dans un "espace démocratique abstrait", mais suivant des conditions historiques, sociales et culturelles déterminées. Il s'ensuit également que ces intellectuels catholiques ne sont pas de purs esprits, mais sont issus de certaines origines et de certains milieux qui influent au moins un peu sur leur conception du monde, et que le contenu de la théologie catholique et de ses conséquences sur l'enseignement de l'Eglise, est au moins un petit peu déterminé historiquement. Cela ne rend pas ce dernier faux ou sans valeur, très loin de là, mais jette un soupçon sur la caractère universel et quasi intangible attribué à la doctrine de l'Eglise. D'autant que si la foi catholique est très largement distribuée dans l'ensemble des couches sociales, la religion des intellectuels y pèse de manière toute spécifique, par le pouvoir d'influence qu'elle va avoir sur la religion des "simples", des esthètes, des pasteurs, etc., par l'intermédiaire du poids de la théologie dans l'élaboration l'enseignement du Magistère, et par le poids de la doctrine et de l'autorité.

Un exemple actuel que je trouve frappant: si les blogueurs catholiques (et j'inclus mon propre cas dans les analyses qui viennent) ne sont pas nécessairement des "intellectuels" au sens universitaire, et fonctionnent à un niveau plus limité, la plupart sont proches de celle-ci. On y trouve une proportion très importante d'enseignants, de cadres supérieurs, de professions libérales, de journalistes... Une part très conséquente de leur rang correspond à la couche sociale des intellectuels au sens gramscien du terme. Et à une certaine conception du monde, et à une certaine expérience de celui-ci, qui n'est pas forcément celle d'autres couches sociales. Et cela vaut pour leur regard sur la culture, sur le couple et la vie familiale, sur la sexualité, etc. Ils témoignent , et réfléchissent à partir, d'une somme d'expériences qui ne reflètent pas la totalité de celles existant dans le tissu social. A ce titre, et quelque soient notre bonne foi et notre rigueur, nous tendons tous à raisonner, moi le premier, comme si les situations qui nous sont habituelles, sont les conditions normales, voire universelles, de la vie en société. Les blogueurs catholiques, de même finalement que la majorité apparente de l'Eglise catholique en France, défendent finalement moins des principes intangibles qu'une certaine conception du monde, qui correspond à ce que les intellectuels, ou assimilés, de l'Eglise, sa couche sociale la plus élevée, trouve habituel et considère comme "normal", qui est de nature historique avant d'être principielle, et qui ne découle pas directement de la vie de foi ni d'un mûrissement de la méditation des Ecritures, mais est médiatisée par une intellectualisation de ces dernières, sur la base de conditions, sociales, culturelles et historiques données. Religion du Livre, la foi catholique tend à se faire religion du livre. De Proclamation du Verbe, elle devient proclamation du verbe.

 A ce titre, la doctrine finit par prédominer chez certains sur le discernement à partir des situations particulières, ou même la lettre des Evangiles. Cela fait longtemps que les catholiques admettent qu'on applique les méthodes de la critique historique à la lecture des Evangiles et des autres textes de la Bible. Par contre, il est très difficile de faire de même sur la Doctrine sociale de l'Eglise ou sur la sexualité, ou alors sur des évolutions temporelles très larges, sur plusieurs siècles ou millénaires (un article récent de La Croix sur l'homosexualité dans l'Eglise commence en soulignant l'erreur de prendre pour argent comptant les condamnations bibliques de l'homosexualité, et continue en estimant, contre toute évidence, qu'il n'est pas nécessaire de changer la doctrine actuelle sur l'homosexualité pour améliorer la situation des homosexuels catholiques) . J'ai été très frappé ces derniers mois de la manière dont divers jeunes catholiques disqualifient systématiquement les critiques contre l'enseignement actuel de l'Eglise, par exemple en matière de sexualité, mêmes lorsqu'elles paraissent évangéliquement fondées, en cherchant à prendre leurs contradicteurs en faute sur des subtilités théologiques (que l'homosexualité soit tenue pour un "péché" ou un "désordre", est-ce que cela change vraiment le fond du problème?), ou à jouer la cohérence interne de la doctrine contre ses conséquences réelles sur les personnes. Ainsi, j'ai été quelque peu perturbé de voir un blogueur catholique s'amuser à dresser sur twitter un florilège des approximations et des erreurs théologiques contenues dans des commentaires de mon dernier billet, pour, m'a-t-il semblé, s'en moquer, comme si cela primait sur la souffrance et l'incompréhension exprimées par les commentateurs quant au discours de l'Eglise et aux esquives de la MPT sur la question de la perception de l'homosexualité dans les milieux catholiques.

Pour revenir à la MPT et boucler la boucle de cette deuxième partie, je voudrais revenir sur le point suivant: certains observateurs et critiques se sont étonnés de voir une détermination et une mobilisation si spectaculaires, par rapport à d'autres combats qui sont aussi importants pour l'Eglise et où les problèmes abondent. Ainsi, la justice sociale, la pauvreté, les problèmes de logements, etc. Il a été répondu, non sans justesse, que beaucoup de manifestants sont également profondément engagés dans ces causes, de même que l'Eglise, que l'un n'empêche pas l'autre, et que l'enseignement social et sociétal de l'Eglise forme un tout cohérent. Il a également été objecté que ces problèmes, certes graves, ne sont pas nouveaux et perdurent. Alors que la loi Taubira apporterait une nouveauté irréversible, un basculement sociétal qui rendrait la mobilisation particulièrement urgente.

Mais il me semble discerner une cause plus profonde à cet emballement, typiquement "modéré", des catholiques français (au delà des causes conjoncturelles qui font que la légalisation du mariage gay a fait beaucoup plus débat en France que dans d'autres pays traditionnellement catholiques). La pauvreté, l'exclusion, les problèmes de logement sont tenus par l'ensemble des catholiques, tous blocs confondus, comme un scandale. Mais cela ne remet pas en cause leur conception du monde. La doctrine de l'Eglise condamne ces maux, avec sincérité et, souvent, dévouement et courage de la part de ses autorités, mais elle ne nie pas qu'ils existent. Elle accepte ce fait, tout en en combattant ses causes. Alors que les implications des études de genre sur la perception des différences de sexes et d'orientations sexuelles, celles familiales de la loi Taubira, remettent directement en cause certains de ses fondamentaux. Elles ébranlent sa cohérence et sa légitimité intellectuelles, et non seulement le désir de justice des catholiques. A ce titre, compte-tenu du caractère hégémonique de certains aspects de la Doctrine catholique, la crise est beaucoup plus profonde, et se résorbera soit par l'invalidation de la loi, soit, beaucoup plus probablement, par une réélaboration doctrinale sur le long terme, qui intègrera l'air de rien les nouvelles conceptions sur la sexualité et la famille, comme l'Eglise fait depuis des siècles.

Gramsci exprime cette influence d'intérêts hégémonique dans l'engagement social et politique de l'Eglise dans les termes suivants certes très (et excessivement) durs (dureté en partie motivée par le ralliement de l'Eglise italienne de son temps au Concordat de l'Etat fasciste de Mussolini):

"Pour bien comprendre la position de l’Eglise dans la société moderne, il faut comprendre que celle-ci est disposée à lutter seulement pour défendre ses libertés corporatistes particulières (de l’Eglise comme Eglise, organisation ecclésiastique), c’est-à-dire les privilèges qu’elle proclame liés à sa propre essence divine ; pour cette défense l’Eglise n’exclue aucun moyen, ni l’insurrection armée, ni l’attentat individuel, ni l’appel à l’invasion étrangère. Tout le reste est relativement négligeable, à moins qu’il ne soit lié aux conditions existentielles propres. Par « despotisme » l’Eglise comprend l’intervention de l’autorité laïque étatique dans le sens de la limitation ou de la suppression de ses privilèges, rien de plus ; elle est prête à reconnaître n’importe quel pouvoir de fait, et, à condition qu’il ne touche pas à ses privilèges, à le légitimer ; si par la suite il accroît les privilèges, elle l’exalte et le proclame comme providentiel. Considérant ces prémisses, la « pensée sociale » catholique n’a qu’un intérêt académique ; il faut l’étudier et analyser en tant qu’élément idéologique opiacée, tendant à maintenir certains états d’âme d’attente passive de type religieux, mais non comme élément de la vie politique et historique directement active " (cité par Michael Löwy, op. cit.)
 Après avoir mis en évidence le caractère seulement apparent et de surface d'une certaine conception de l'unité de l'Eglise, il me reste, dans la troisième et dernière partie de ce billet, à essayer de penser ce que pourrait être cette Unité, en Vérité, à laquelle le Christ lui même appelait ("Soyez Un").

3) De l'hégémonie à l'unité?

Malgré les connotations marxistes et révolutionnaire de la référence à Gramsci, l'objet de ce billet n'est ni de disqualifier la nécessité d'une Eglise universelle qui serait garante du dépôt de la foi, ni de contester que l'Eglise catholique est cette dernière, ni même d'appeler à des bouleversements significatifs dans sa structure et/ou le contenu de son enseignement.

Ce que je voudrais interroger, c'est la compréhension actuelle de ce qui fait cette unité de l'Eglise. A lire différents livres, blogs, articles de catholiques, à en fréquenter personnellement un grand nombre, j'ai souvent l'impression que celle-ci est avant tout comprise, par beaucoup d'entre eux, comme une adhésion intellectuelle à une doctrine. C'est ainsi que lorsque que tel ou tel énonce publiquement une remise en cause, même légère, du contenu de l'enseignement de l'Eglise, il se trouve toujours des gens pour leur dénier leur condition de catholique, semblant poser ainsi poser une stricte équivalence entre l'adhésion à un ensemble d'idées et d'arguments, ou au moins le refus de les mettre en doute, et la communion avec elle.

Or, qu'est-ce qui constitue l'essence de cet enseignement, qui fait qu'il serait objet d'obéissance, non seulement au sens où il serait tenu par les autorités de l'Eglise, non seulement parce qu'il exprimerait le consensus actuel des experts et des évêques, mais parce qu'il serait non questionnable par le fidèle moyen?

Je comprends bien que l'Eglise distingue entre différents degrés d'infaillibilité, dont le plus élevé, le magistère extraordinaire, est exceptionnellement rare et a un champ d'application extrêmement précis, que les déclarations soumises à l'infaillibilité ne concernent que les domaines de la foi et de la morale, et que le primat de la conscience du fidèle est reconnu (à condition de chercher à éclairer cette conscience):

"- Il convient de distinguer le magistère solennel, dit extraordinaire, du magistère pontifical ou épiscopal qui s’exerce sous des formes plus ordinaires de dédarations ou d’exhortations destinées, en raison de certaines circonstances, au Peuple de Dieu. Il s’agit alors pour les pasteurs de tenir la responsabilité d’ensei gnement des fidèles pour affermir et éduquer leur foi (892).
- C’est en particulier sur le plan de la morale et de la conduite de vie conforme à l’évangile que s’exerce ce magistère ordinaire (2032-2034).
- C’est également sur le plan très concret de la loi naturelle (2036) et des problèmes de justice (2246,2420) et de morale familiale et sexuelle (2351 s.) que l’opinion critique est souvent tentée de contester le magistère. Le chrétien est renvoyé à sa conscience assistée de l’Esprit-Saint, pour accueillir et donner son assentiment filial (2040) à un enseignement qui n’a d’autre fin que de transmettre les appels et les obligations morales qui découlent du baptême (2039).

Loin de considérer le charisme de l’infaillibilité comme une sorte de faveur attachée à la fonction du pape et des évêques, il faut le voir comme la caution donnée par le Seigneur à ceux qu’il a appelés pour le service de son église. Ainsi en témoigne la belle prière de l’ordination épiscopale citée par le CEC (1587) : « Seigneur, remplis du don du Saint-Esprit celui que Tu as daigné élever au degré du sacerdoce afin qu’il soit digne de se tenir sans reproche devant ton autel, d’annoncer l’évangile de ton Royaume et d’accomplir le ministère de ta parole en vérité. »" (Port Saint Nicolas, "La question de l'infaillibilité").
Et je respecte profondément (quoiqu'en pensent peut-être certains) les siècles de méditation et de contemplation de la Parole de Dieu et d'effort intellectuel par des théologiens prestigieux, qui ont donné son contenu actuel à l'enseignement de l'Eglise. De même que la vie de prière, la carrure intellectuelle, le dévouement personnel, et la sincérité des papes, évêques, prêtres et diacres qui ont consacré leur vie à servir l'Eglise et ses fidèles et à diffuser et illustrer cet enseignement, et que je crois pour la plupart profondément travaillés en leur être par l'Esprit Saint. Si accueillir l'autorité du Magistère, c'est lui donner mon assentiment filial, je donne bien volontiers, de même que je le fais tous les jours envers mon père biologique, sans hésiter pourtant à discuter très souvent et franchement, quoique respectueusement, avec lui de nos désaccords sur telle ou telle question d'actualité, de politique ou de morale.

Ce que je comprends moins, c'est pourquoi cette obéissance devrait conduire à m'interdire de remettre en cause l'opportunité ou l'actualité de tel ou tel point de doctrine, au regard de ce qu'est notre vie aujourd'hui, et à m'empêcher de poser les question du statut historique et intellectuel de celui qui formule tel ou tel aspects de celle-ci, avec toute sa sincérité et la grandeur de son intelligence et de sa foi, mais également avec son point de vue individuel, situé comme tel socialement, historiquement et culturellement, et la rationalité qui sous tend son analyse, et, comme tout mode de rationalité, se prête par définition à la critique philosophique et à une épistémologie.

- Parce que la Doctrine de l'Eglise tire son autorité des Ecritures? Mais si l'Eglise admet la méthode historico6critique à leur encontre, pourquoi ne pourrait-on critiquer historiquement, philosophiquement, sociologiquement, etc. la doctrine qui découle de leur interprétation?

- Est-ce parce que la doctrine de l'Eglise est "constante"? Un simple survol historique permet de voir à quel point c'est faux: ce qui y est dit aujourd'hui de l'homosexualité, ou de la sexualité de manière générale, n'est pas ce qui y était dit il y a quelques siècles. La plupart des évêques sont aujourd'hui les premiers à défendre des opinions qui étaient interdites il y a seulement un siècle et demi: ainsi, en faveur de la démocratie, de la liberté religieuse, de l'oecuménisme...

- Est-ce parce que c'est le rôle d'"experts" qui travaillent à l'évolution doctrinale de l'Eglise, plutôt que celui des simples fidèles auxquels y revient d'avoir "confiance" dans le travail des premiers? Il semble que ces experts travaillent plus souvent dans une perspective apologétique que prophétique, s'exerçant à réfuter les objections contre l'enseignement de l'Eglise plutôt qu'à y puiser des graines de Vérité pour celle-ci. Les experts ès "genre" du Vatican, les Anatrella et autres, depuis 1995 qu'ils travaillent la question, semblent plus s'être préoccupé de construire un arsenal critique plutôt que de s'être demandé, ne serait-ce qu'un tout petit peu, qu'est-ce que les études de genre pourraient être susceptibles d'apporter à l'Eglise, parmi d'autres éléments éventuellement contestables. De même, malgré tous ses experts, il semble que ces derniers siècles, l'Eglise ait rarement été à l'avant-garde des mouvements d'émancipation des plus faibles (les classes les plus pauvres et les plus exploités, les noirs, les femmes, les homosexuels, les trans...), mais ai presque systématiquement condamné ou minimisé leurs revendications, pour finalement s'y ranger une fois que les conditions historiques avaient conduit ses propres élites à les intégrer dans leur vision "naturelle" du monde. Ce qui a conduit tant de membres de ces minorités, non sans une certaine légitimité de fait, à croire que l'Eglise était par principe du côté des puissants, et à la rejeter, comme le montre le témoignage de Gramsci.

- Est-ce parce que l'expérience pastorale des prêtres, des évêques et papes les amène à dépasser leur propre point de vue individuel pour aboutir à une connaissance sinon globale, du moins très étendue de la nature humaine? Les enthousiastes de la théologie du corps de Jean-Paul II aiment ainsi souvent citer la prodigieuse expérience humaine de celui-ci? Je ne doute pas que cette expérience, acquise au fil des accompagnements individuels, au baptême, à la confirmation, au mariage, des confessions, des réunions de partage de vie ou d'évangile, etc. soit extrêmement enrichissante et un puissante source d'humanisation et de discernement. Si de par mon état de laïc, je n'ai pas eu la grâce de la connaitre, il m'est arrivé à de nombreuses reprises de me confesser, et j'ai déjà été accompagné spirituellement. J'ai alors exprimé avec toute la sincérité, la précision et l'exhaustivité qui m'était possible le contenu de mon for intérieur, et de mes interrogations et remords du moment. Il me semble cependant que si ce dialogue me permettait de faire le point en vérité sur tout ce qui me semblait me rapprocher ou m'éloigner de Dieu et de l'Eglise, il ne donnait pas un point de vue global sur mon être et mon point de vue. J'y dirigeais en effet l'ensemble de mon effort critique sur moi-même, me disposant à une écoute la plus ouverte possible vis à vis de la parole de l'Eglise, et à Celle, au travers elle, de Dieu. Il est vrai que d'autres profitent sans doute de ces moments pour énoncer un certain nombre de critiques et de réserves vis à vis de l'Eglise. Il reste cependant que le contexte reste celui d'une personne qui vient rechercher l'écoute d'un prêtre, ou le pardon (et c'est très bien, et même indispensable à mon avis pour vraiment grandir dans la foi et s'arracher à la contemplation morbide des erreurs commises), et pas le point de vue de n'importe quelle personne, extérieure à l'Eglise, qui aurait de tout autres présupposés, ou un désaccord autrement plus radical et douloureux. Il s'agit d'une expérience qui est certes riche, mais qui reste située, et qui ne peut sur cette base prétendre à l'universalité. Qui reste sujette à une critique historique, sociale et culturelle.

- Est-ce parce que la théologie catholique bénéficie d'une charpente philosophique qui lui donnerait un accès privilégié et certain à la nature des choses et de l'homme, et dont le joyau serait la tradition réaliste thomiste? Thomas d'Aquin est mort en 1274. Certaines de ses thèses furent, temporairement, condamnées en 1277 par l'évêque de Paris. S'il fut réhabilité progressivement et canonisé en 1323, sa métaphysique, avant Ockham, avant Descartes et avant Kant, fut l'objet de critiques sérieuses, remettant en cause jusqu'à son ontologie, et émanant des rangs réalistes, de la part notamment du Bienheureux Duns Scot (1266-1308) et de ses disciples. S'il est indéniable que le thomisme est l'une contributions intellectuelles majeures de la pensée occidentale, qu'elle reste actuelle par certains aspects, et qu'elle s'accorde tout particulièrement à la conception du monde qu' l'Eglise actuellement, on voit combien il est faux de croire en une stabilité philosophique qui aurait coïncidé avec l'hégémonie intellectuelle des clercs, et que le nominalisme (qui existait avant Thomas, et que celui-ci prend partiellement en compte dans sa pensée) puis le doute cartésien auraient fait voler en éclat.Vanité, donc, de croire cette philosophie à même, plus que d'autres, de fonder une quelconque infaillibilité doctrinale!

- Est-ce parce que, tout simplement, l'Eglise est inspirée et guidée par l'Esprit Saint? Sans aucunement le contester, je me demande si c'est bien le sens de cette inspiration de livrer une doctrine infaillible, clés en mains. Mon expérience spirituelle personnelle est certes beaucoup plus limitée que celle des évêques et des papes,mais au fil des célébrations, des retraites et des temps d'oraison que j'ai pu vivre, il m'a semblé percevoir les effets de l'Esprit Saint non dans les réponses qu'il m'apportait que dans la manière nouvelle dont il me faisait aborder les question, non comme un arrachement à mon point de vue, avec toutes ses limites, mais dans une plus grande disponibilité à d'autres points de vue. Sans du tout en faire un cas général, je ne vois pas, de ce fait, d'incompatibilité entre le fait d'être inspiré par l'Esprit Saint, et celui de se tromper. Ainsi, il est de notoriété publique que ces dernières décennies, le Vatican a vécu de graves problèmes de gouvernance, voire de corruption. Que des responsables de communauté religieuses ont longtemps bénéficié de l'oreille de certains papes, tout en étant des imposteurs et/ou des criminels. Que l'Eglise a tardé à la transparence, sur certains scandales qu'aujourd'hui, nul ne conteste. Et je suis persuadé que cela ne remet pas en cause qu'elle puisse être guidée in fine, dans son évolution historique, par l'Esprit Saint. De même, je ne vois pas en quoi cette dernière affirmation serait incompatible avec la possibilité qu'elle puisse se tromper sur tel ou tel point de doctrine (ce qui, au regard de son histoire passée, n'est d'ailleurs pas seulement une possibilité mais un fait établi). 

Même le pape ne peut parler qu'à partir de ce qu'il connait, des milieux qu'il a fréquenté, des personnes qu'il a rencontrées, des expériences qu'il a vécu. Et aucun n'a tout connu, fréquenté tous les milieux,, rencontré tout le monde, vécu toutes les expérience. Il y a toujours un au delà, un point aveugle. Et à partir de la méconnaissance de celui-ci, des vies entières peuvent se jouer.

L'enjeu n'étant pas d'ébranler les fondements de l'Eglise pour le plaisir pervers de s'accommoder des modes intellectuelles ou de contrarier la foi des fidèles, mais de répondre en conscience et en vérité à cette question que nous adresse, parmi beaucoup d'autres, Gramsci, et qui est tout de même une très bonne question: lorsque nous disons servir l'Eglise, et au travers d'elle la Volonté de Dieu, lorsque nous prétendons éclairer notre engagement politique et social au nom d'une Vérité et d'une Parole, quel est le statut de vérité de notre propre parole? Pas seulement de bonne foi, de sincérité, de dévouement, mais de vérité?

Qu'est-ce qui fait par exemple que des hétérosexuels puissent prétendre dire la valeur de vérité de la vie d'homosexuels, que des hommes puissent prétendre décider in fine de la valeur de vérité de la vie de femmes (toujours pas de cardinalEs dans l'Eglise, pour ne pas parler de prêtresses, d'évêchesses ou de papesses... Et je sais bien que de nombreuses femmes se reconnaissent dans la doctrine de l'Eglise sur leur sexe, mais de nombreuses autres non, y compris catholiques, y compris religieuses, et ça reste un problème selon moi)?

Lorsque l'Eglise s'appuie sur la "nature" des choses et des hommes, l'"évidence, le "bon sens", ou encore son "expertise en humanité", procède-t-elle directement, immédiatement, d'une méditation des Ecritures et de la Tradition, inspirée par l'Esprit Saint, ou bien les passe-t-elle par le filtre d'une intellectualisation qui opère non seulement sur la base d'une théologie abstraite, et du discernement individuel, mais aussi à partir du point de vue historiquement, socialement et sexuellement situé des couches sociales dont la parole retentit avec le plus de facilité et d'autorité "naturelle" en elle?

Lorsqu'elle n'a de cesse de condamner certain modes de revendication conflictuels: la lutte des classes, la soit-disant "guerre des sexes", voire, à un niveau qui est plus celui des simples pratiquants, le "communautarisme", le fait-elle seulement au nom du souci louable de la paix civile, ou encore par peur de voir les tragédies du 20ème siècle recommencer (pas un argument indépassable au demeurant: la démocratie a commencé en France par la Terreur. Bien heureusement, elle ne s'y est pas arrêtée)?  Ou bien un petit peu aussi, parce qu'une partie non négligeable de ses "intellectuels" (au sens très étendu que lui donne Gramsci, qui inclut les journalistes, les industriels, etc.) a grandi, et a façonné sa vision du monde, dans les milieux dominants (ce qui n'empêche pas à côté un engagement sincère et actif au côté des moins bien lotis: le problème n'est pas l'engagement, mais la manière dont on envisage le mal qu'on combat et le bien qu'on défend)?

Si je n'étais pas personnellement convaincu que l'Eglise a plus à apporter que des "éléments idéologiques opiacés", je l'aurais déjà quittée depuis longtemps, et je ne me fatiguerais pas à écrire des articles aussi longs. Mais il me semble que la seule manière de répondre efficacement, et en vérité, au soupçon d'idéologie ci-dessus formulé, est de dévoiler une unité de l'Eglise qui est plus que l'"unité "superficielle", en réalité la lutte hégémonique entre plusieurs courants, canalisés et jugulés par une couche sociale ecclésiastique dominante, que dénonce Gramsci. Et qui ne passe prioritairement, ni par l'adhésion intellectuelle à une doctrine, ni par celle sentimentale à des "temps forts" et des rencontres avec de grandes figures de l'Eglise, ni par celle esthétique à une liturgie, ni par une combinaison de ces trois éléments, mais par une réévaluation critique sans cesse renouvelée, du statut de vérité de la parole de l'Eglise, et du témoignage que nous en rendons, à partir de son statut historique et du notre, et vers une recherche de tout ce qui se situe dans la marge, l'indicible, le point aveugle de cette parole: ceux qui au sein même de l'Eglise, sont exclus dans leur être même de et par ce qu'elle dit être, qui ne trouvent pas leur place, autrement que par le rejet de ce qu'ils sont, dans sa vision du monde d'aujourd'hui. La recherche d'une toujours plus grande inclusivité, et non plus la "cohérence" avec la parole du leadership du moment. Une unité dont la force est centrifuge, toujours en mouvement et en expansion, et non inerte et en défense. Qui ne tire pas sa solidité de la "cohérence", mais de sa capacité à sans cesse briser celle-ci pour tout reconstruire sur des pierres d'angle auparavant rejetées.

 Une unité dans la recherche, dans la capacité à déconstruire pour mieux reconstruire, dans la souplesse du roseau, et non dans la seule capacité à tenir (ou sembler tenir tout en se pliant imperceptiblement, au fil du temps) contre vents et marées du chêne.

C'est du moins, l'état provisoire de ma méditation, certes ô combien modeste et personnelle, de ce que me semble être l'unité de l'Eglise, et la manière dont j'essaie actuellement de surmonter les ébranlements que les évènements de l'an passé ont fait subir à ma foi.