dimanche 29 juin 2014

Pornographie, postporn et morale chrétienne 1/6



Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni particulièrement connaisseur du sujet dont il est question ici. Cette série de billet n'apprendra probablement pas grand chose à ceux de mes lecteurs qui se sont un peu frottés de près au sujet, et ils y verront sans doute de nombreuses erreurs et approximations. pour lesquelles je présente par avance mes excuses. Ces billets sont surtout destinés à poser par écrit l'état actuel de ma réflexion, et destinés en priorité à la partie chrétienne de mon lectorat, afin de questionner un certain nombre d'évidences qui lui sont plus particulièrement propres, et qui me semblent, de plus en plus, douteuses.

ll y a quelques semaines, je partageais sur Twitter un article sur les porn studies, qui faisait mention d'une "pornographie éthique". S'ensuivait une avalanche de réactions, sceptiques, ironiques, ou franchement horrifiées, de la part de contacts, catholiques pour l'essentiel, mais qui sont loin, pour la plupart, d'être spécialement traditionnalistes ou virulents et sectaires dans leurs engagements politiques. Surpris et quelque peu choqué par le caractère quelque peu épidermique de cette levée de bouclier, et par le blocage sur le mot "pornographie" et les significations qui lui sont habituellement associées qu'elle laisse deviner, je promettais un billet sur le sujet: le voici (ou plutôt les voici, puisqu'il y en aura six en tout, que celui-ci vise simplement à introduire).

Il semble d'usage, lorsqu'on essaie de réfléchir sur la pornographie, de se situer par rapport à cet objet d'étude (voir cet article, par exemple): après tout, quelques soient les hauteurs vers lesquelles nous élève notre pensée, nous sommes aussi des corps désirants, avec notre sexualité propre et notre histoire spécifique de celle-ci, et sommes en tant que tels toujours susceptibles d'être soit, ou en même temps, excités, perturbés, révulsés, attirés, étonnés, par tel ou tel texte, ou telle ou telle image, à caractère pornographique.

Je suis un homme blanc cisgenre, et hétérosexuel. J'ai déjà vu des films pornographiques, quoique, autant que que je me souvienne, pas depuis que j'ai l'âge légal de pouvoir le faire (j'ai 37 ans). Il m'est par contre arrivé occasionnellement, à l''âge adulte, de lire des livres ou des bandes dessinées qui comportaient des passages à caractère pornographique. Rétrospectivement, je ne peux pas dire que l'expérience ait été très plaisante, un sentiment de gêne, de vide et ou de honte submergeant très rapidement les aspects parfois plus agréables de la découverte. Pour autant, ce vide, cette honte et cette gêne me semble moins avoir révélé une hypothétique "essence" de la pornographie, que mis en lumière certains aspects obscurs de mon rapport à ma sexualité et à mon corps, ainsi que certains a priori sur la représentation de l'acte sexuel qui me rendent impossible, actuellement, de pleinement apprécier des oeuvres pornographiques. 

Voilà donc pour ma situation personnelle: peu d'inclination pour le genre, et un corpus de sources primaires très pauvre. 

Pour autant, il m'est difficile de taire, au nom de ma propre expérience, les voix et les discours de celles et ceux, d'une part, qui condamnent absolument la pornographie, mais aussi, d'autre part, qui y voient, repensée, re-représentée et resignifiée, un moyen possible d'émancipation et d'empowerment pour les minorités de genre, d'orientation sexuelle, ou racisées. Au sens où la critique de la pornographie dominante, majoritairement sexiste, hétérosexiste, cissexiste, et porteuse de stéréotypes racistes, et la promotion de pornographies alternatives, seraient des leviers efficaces pour subvertir les représentations hégémoniques d'une sexualité "normale", en fait prioritairement blanche, hétéro, cisgenre et orientée vers des fantasmes masculins, plus efficaces en tout cas que le recours à la censure a priori et au cadre réglementaire comme réponse principale aux difficultés morales et sociétales soulevées par une certaine pornographie. 

Ce qui constitue en partie le projet d'une "pornographie éthique", au sens où une partie du milieu de la pornographie refuse d'abandonner le monopole de la représentation de l'acte sexuel à une conception hégémonique de celui-ci qui le fixe comme le lieu "naturel" d'une domination des instincts masculins sur les corps féminins, et comme une sorte de nécessité "honteuse" mais "biologique" qu'il vaudrait mieux reléguer au silence de la vie privée: il y a des manières de combattre l'essence supposée mortifère de la pornographie qui ont pour conséquence de sacraliser les représentations avilissantes et oppressives de la sexualité qu'on y décèle, comme autant de formes supposément essentielles et instinctives de l'acte sexuel en lui-même. 

Ceci nous ramène à l'un des enjeux politiques les plus estimables et les plus précieux des études de genre prises largement: débusquer le caractère culturellement construits des formes soit disant naturelles de la domination masculine, pour prendre conscience de leur contingence et de leur fragilité, afin d'aménager des espaces de sens qui les contrecarrent et rendent possible des représentations plus valorisante de minorités: femmes, LGBT, etc. Les opposants à la pornographie ont beau jeu de prendre appui sur la nudité des acteurs et le caractère cru de l'acte sexuel en lui-même pour soutenir une sorte d'évidence, d'univocité sémantique et morale de ce genre cinématographique et littéraire en lui-même. Pourtant, aussi nus que soient les corps, aussi apparemment directe et explicite que soit la représentation de l'acte, nous est-il possible, à quelque moment de notre vie que ce soit, d'avoir une relation immédiate, évidente, universelle, à ce qui serait leur vérité essentielle, et qui permettrait de dire que la pornographie n'aurait q'un seul type de discours, de signification, et qu'évaluer une oeuvre de ce type, ce serait les évaluer toutes?

Comment concilier en effet, les affirmations conjointes de la dignité de l'acte sexuel, et de l'abjection de la pornographie, sinon en reconnaissant que ce que l'on condamne dans cette dernière, ce n'est pas la représentation brute, sémantiquement pure et naïve, virginale, de l'acte sexuel, mais tout un ensemble de significations culturelles, de connotations, qu'on y associe plus ou moins spontanément: l'exploitation des femmes,la violence, l'"addiction" au porno,  le capitalisme le plus débridé, la misère sexuelle, les boutiques "honteuses", etc. ?

Ce qui révulse dans la pornographie, ce n'est donc pas une caractéristique essentielle de toute représentation cinématographique, ou littéraire, ou picturale, ou photographique, de l'acte sexuel, mais un ensemble de constructions culturelles, de réseaux de significations et d'images, qui lui sont habituellement associés, à tort ou à raison. Or, là où il n'y a pas essence, mais construction, comme c'est, me semble-t-il, le cas ici, se pose toujours la question de la possibilité de déconstruire puis reconstruire, et là où il y a des réseaux de significations associés, celle de l'éventualité de les déplacer ou les redéfinir, en se réappropriant le medium en cause. Ce qui est depuis les années 1970, le projet du postporn, la relecture et la réappropriation féministe de la pornographie. Les enjeux me paraissent trop importants pour traiter cette entreprise par le sourire ou le mépris.

Un autre argument courant, pour plaider ce caractère supposément univoque, sémantiquement, de la pornographie, consiste à rappeler ce qui apparait comme sa finalité première: éveiller le désir sexuel. Or, ce dernier est tout sauf univoque: nous ne prenons pas plaisir aux mêmes corps, aux mêmes actes, aux mêmes situations.Et nous sommes très loin loin d'avoir tous le même rapport à notre plaisir sexuel: nous le relisons au travers de notre histoire, de notre éducation, de notre culture. 

Reste l'objection chrétienne classique à la pornographie: la dignité de l'acte sexuel ne serait pas intrinsèque à celui-ci, mais s'accomplirait dans le cadre d'une relation exclusive entre deux personnes, liées par un amour sincère et de manière indissoluble, et qui s'actualiserait pleinement dans la procréation. Pour ma vie personnelle, et en mettant un bémol sur le dernier point, je m'avoue assez proche de cette conception. Qui mène à voir assez fréquemment dans la pornographie une mutilation des potentialités réelles de l'acte de "faire l'amour", une apologie du sexe sans amour, ludique et non amoureux, une déspiritualisation de la sexualité, menant éventuellement (et pour certains inéluctablement) à sa déshumanisation. 

Cette objection m'inspire cependant trois réserves:

- Elle définit une vérité universelle de la pornographie, qui serait seule et unique, et orientée vers le plaisir sexuel au premier degré "animal", là où il y a à mon avis des pornographies, dont certaines se distancient de ce dernier et thématisent les questionnements éthiques qu'il soulève, et plus généralement, dont beaucoup revendiquent un second degré assumé (il n'y a qu'à voir les nombreuses parodies pornos d'oeuvres cinématographiques plus célèbres et respectées).

- Beaucoup de personnes revendiquent simultanément une relation amoureuse exclusive et sincère, et un intérêt réel pour la pornographie, voire une participation à l'élaboration des oeuvres elles-mêmes. Ainsi, l'ancienne actrice X, militante féministe, et réalisatrice de films pornos, Ovidie, dont le mari est avec elle depuis avant ses débuts dans l'industrie du X. Au nom de quoi, sur la base de mon expérience très peu informée, ou des analyses que j'imagine envcore moins éclairées, en terme de connaissance du milieu et des oeuvres, d'intellectuels et prélats catholiques, tairais-je la parole de ces personnes qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités de la pornographie, et affirment vivre de manière cohérente différents choix qu'on m'a appris à croire incompatibles?

- Il me semble que chez beaucoup d'opposants à la pornographie, le rapport à celle-ci devient très rapidement un fantasme, au sens déréalisant et obsessionnel qu'on lui associe souvent. De symptôme, elle devient souvent cause de tous les dysfonctionnements sexuels de notre sociétés: viols, harcèlements, pédophilie, etc. Critiquer la pornographie est banal, pour beaucoup, c;est la quintessence du "vrai" combat féministe. Pourtant, parlez de "culture du viol " à un bon catho ou à un militant de gauche persuadés de leur bonne conscience féministe, dans des contextes plus ordinaires: les jeux vidéos, le monde professionnel, les stéréotypes de genre dans les livres d'enfants, les manuels de biologie, dans le droit, dans l'enseignement des sciences humaines, etc. et vous assistez généralement à une levée de boucler généralisée. Je tiens de plus en plus la pornographie comme un bouc émissaire trop facile, sur lequel notre société projette ses péchés, pour ne pas voir, et encore moins attaquer, les structures socioculturelles, beaucoup plus larges et généralisées, même à l'école (une sorte d'ABCD de la culture du viol, farouchement défendu, paradoxalement, par certains des opposants les plus inflexibles à la pornographie: catholiques et musulmans traditionnalistes) qui sont causes de nos dysfonctionnements nombreux, et tellement plus banals que nous n'osons l'admettre. Je ne crois pas, dans l'état actuel de ma réflexion, et contrairement à ce que certains ont semblé vouloir me faire dire sur Twitter, à un "porno chrétien". Par contre, je crois foncièrement chrétien de toujours vérifier ce qu'il en est des "boucs émissaires", ce qu'ils révèlent sur nous-mêmes. Et je pense que paradoxalement, la mise à nue de nos structures de péchés passe par une certaine réhabilitation de la pornographie (qui ne me parait pas à l'origine de la plupart des maux qui lui sont associés), pas nécessairement dans une optique libertine, mais a minima, pour révéler derrière elles les dysfonctionnements réels de notre société et de nos vies, que sa dénonciation occulte bien plus souvent qu'elle ne révèle, me semble-t-il.

J'y reviendrai plus longuement dans le cinquième billet de cette série, dont la composition devrait être la suivante:

1) Dans le deuxième billet, je tenterai d'esquisser une définition de la pornographie, à partir des analyses de Marie-Anne Paveau, linguiste, universitaire, et féministe, dans Le discours pornographique (La Musardine, 2014).

2) Dans le troisième billet, je reviendrai sur le débat qui oppose depuis les années 1970 les féministes "pro sexe" aux féministes "radicales" sur la question de la pornographie, au travers d'une relecture des chapitres 1 et 2 du livre de Judith Butler Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif (Editions Amsterdam, 2004), qui y oppose à la critique par la juriste et féministe Catharine MacKinnnon de la pornographie comme "discours de haine" qui assujettirait la femme à un devoir-être social construit par ce type de production culturel, une conception de celle-ci comme " texte de l'irréalité du genre", qui manifeste de manière accentuée le caractère irréalisable de ce devoir-être que conditionnent les normes de genre, et qui peut être le lieu d'une critique et d'une resignification de ces dernières.

3) Dans le quatrième billet, je rendrai compte d'exemples concrets de tentatives féministes et LGBT de resignification des imaginaires pornographiques: porno "vert"/"durable", réappropriation féministe des pratiques BDSM, etc.

4) Dans le cinquième billet, j'aborderai les critiques chrétiennes de la pornographie, entre autres au travers de ce qu'en dit le livre récent du père Pierre-Hervé Grosjean, Aimer en vérité (Artège, 2014), et les problèmes qu'elles me posent.

5) Enfin, dans un sixième billet conclusif, j'élargirai mon propos en répondant à une objection qui m'a été faite sur Twitter, par une contacte apparemment particulièrement remontée contre la pornographie, et qui exprimait sa colère face à ce qui lui apparaissait comme une saturation du discours public sur le sexe, qui devrait selon elle être cantonné à la sphère privée. Je pense au contraire que le sexe est une question politique éminente, qui nous concerne tous, informe notre sens moral, nos hontes, nos aspirations, nos réactions les plus viscérales, et que plus on le tait et le relègue à la sphère intime, plus on court le risque de laisser perdurer des schémas hégémoniques et oppressifs, et de faciliter différentes situations d'exclusion de silenciation et de domination. Je ne crois pas pouvoir être chrétien sans pouvoir poser un discours public sur le sexe, pas nécessairement au sens d'une normalisation ou d'une idéalisation excessive, mais tout simplement, de façon à le rendre vivable pour tous. J'essaierai de démontrer mon point de vue dans ce dernier billet.

lundi 21 avril 2014

Eglise et homosexualité: rechercher la paix?


Le blogueur catholique Incarnare, qui anime, entre autres, un site à vocation pédagogique sur la théologie du corps de Jean-Paul II, a publié récemment sur le webzine Cahiers libres un billet qui tente de mettre en regard le point de vue de l'Eglise et celui de ses contradicteurs sur la question de l'homosexualité, au travers d'une confrontation entre ce qu'il appelle la "philosophie réaliste" et celle "postmoderne", dans une optique qu'il veut d'apaisement et de dialogue.

Si je salue cet effort, ainsi que le ton posé et réfléchi de ce billet, il appelle de ma part de nombreuses remarques, liées pour l'essentiel au regret qu'une fois de plus, le vécu des homosexuels, de tous les homosexuels, et la diversité de leurs paroles, ne soit pas la source première de la réflexion:

1) Sur la forme:

- Plusieurs commentateurs l'ont fait remarquer, et l'auteur lui-même l'a reconnu: la distinction qu'il pose entre philosophies réaliste et postmoderne est assez artificielle, et guère éclairante sur le sujet de l'homosexualité. En philosophie, le réalisme désigne divers courants de pensée pour lesquels les concepts ont une réalité indépendante du langage et de notre pensée, et pour lesquels celle-ci nous permet donc de saisir le réel tel qu'il est. Suivant les époques et les courants, on oppose généralement le réalisme au nominalisme ou à l'idéalisme.

L'invocation de ce cadre philosophique éclaire-t-elle en elle-même la question de l'homosexualité? Il semble bien que non: ainsi Bertrand Russel est tout à fait un philosophe réaliste, représentant d'un courant, le positivisme logique, qui est soit dit en passant très critique de ce qu'il est convenu d'appeler le postmodernisme, et un militant en faveur des droits des homosexuels (ainsi qu'un critique déterminé de la conception chrétienne du mariage et un défenseur de la contraception et du divorce).

Par ailleurs, tant les condamnations philosophiques, par Platon et Aristote, qui sont aux sources du réalisme thomisme, que celle religieuse par Saint Paul, de la pédérastie (mais pas nécessairement, dans le cas des deux premier, de l'amour spirituel entre deux hommes), qui a constitué une conception de l'homosexualité très différente de celle dominante aujourd'hui, et véhiculant une conception complètement distincte de la sexualité, plus hiérarchique et éphémère, fondée sur l'amour des beaux corps plus que sur une relation de couple au sens où on l'entend aujourd'hui (au point où on peut contester l'utilisation des termes d'homosexualité et d'hétérosexualité pour désigner les comportements de cette époque), apparaissent anachroniques et impropres à justifier la condamnation par l'Eglise de ce que l'on nomme aujourd'hui sous le nom d'homosexualité (terme qui n'existait au demeurant ni dans l'antiquité grecque ni au moyen-âge).

Il me semble que le propre d'une philosophie réaliste, qui comporte généralement un volet ascendant, remontant aux principes à partir d'une enquête empirique, serait justement d'éprouver la validité des principes par les évolutions culturelles, et la diversité nouvelle de conjugalités sincères et désireuses de construire, au lieu de les dévaloriser a priori à partir d'analyses menées jadis dans des sociétés bien différentes, et que le propre d'une philosophie chrétienne serait d'accueillir toutes les paroles, tous les témoignages nouveaux, au lieu d'en taire certaines au profit d'autres, et de laisser chacune nous travailler par les germes d'Esprit qu'elles portent.

Ce qui manque en premier lieu au texte d'Incarnare, c'est une démonstration de l'actualité, philosophique, sociale et éthique, du type de réalisme philosophique qui sous-tend le discours de l'Eglise sur la sexualité: pourquoi devrait-on privilégier ces catégories philosophiques, plutôt que d'autres, qui semblent rendre possible une conception plus inclusive de celle-ci, moins porteuse de souffrance et violence sur des catégories globales de personnes?

En l'absence de cette démonstration, cet exposé s'apparente à une récitation, qui ne peut prêcher, littéralement, que des convertis, et l'invocation de la "philosophie réaliste" un procédé rhétorique qui suggère qu'il n'y a qu'à se tourner vers la tradition philosophique universitaire la mieux établie pour trouver un foisonnement de justifications de la condamnation par l'Eglise de l'homosexualité, alors que la réalité est beaucoup plus complexe.

- Cette récitation serait néanmoins féconde si en parallèle était menée une récitation équivalente d'un exemple de défense "postmoderne" de l'homosexualité: une lecture en regard de Saint Thomas, ou de Jean-Paul II, et de Judith Butler par exemple, au choix pour laisser le lecteur juge, ou pour donner des pistes de réflexion en vue d'un dépassement. Or ce billet, s'il donne un aperçu très précis dans les termes et très pédagogique de l'anthropologie aristélo-thomiste (ainsi la distinction volonté-intelligence-affectivité, le rappel de la conception catholique de la nature comme devoir-être, etc.), ne cite par contre aucun concept, aucune idée, aucun argument philosophique précis, issus de ce qu'il désigne comme la philosophie "postmoderne". On n'a aucune idée de ce que l'auteur a lu de cette philosophie, ou même s'il en a lu des textes représentatifs.

Par contre, on trouve:

                        1) Des contresens:

"Par ailleurs, il est paradoxal que des groupes de pensée qui ont tout fait pour réduire à néant l’idée de nature (par exemple en affirmant que le sexe n’était qu’un simple attribut de la personne, non un trait essentiel) la ressuscitent tout à coup quand ça sert la cause."
Telle que je lis, par exemple, Judith Butler, lorsqu'elle disjoint, dans Trouble dans le genre, sexe, genre et orientation sexuelle, ce n'est pas pas pour nier l'importance du premier dans la construction de l'identité de la personne, mais pour montrer que tout important qu'il est, il ne peut justifier la réduction des vécus à ce qu'elle appelle la "matrice hétérosexuelle". Lorsque Incarnare distingue lui-même entre affectivité, volonté, intelligence, il ne nie pas que l'affectivité est un trait essentiel de la personne humaine, mais dit, à juste titre, que bien qu'essentielle, elle n'épuise pas les possibilité de celle-ci. Et Judith Butler ne dit pas que le sexe biologique est pur néant, ni un attribut interchangeable, mais qu'il ne détermine pas de manière définitive les possibilité de la personne, en termes d'identités de genre et/ou d'orientation sexuelle. J'imagine (peut-être à tort) qu'une femme lesbienne vivra de manière différente sa relation avec une femme qu'un homme hétérosexuel, et qu'un homme né biologiquement femme a appris à composer avec son identité de genre de manière différente que beaucoup d'hommes cisgenre, mais de même que beaucoup d'hommes ou de femmes cisgenre vivent de manière très différente les identité de genre et leur orientation sexuelle suivant les significations sociales liées à leur apparence physique, leur poids, leur caractère psychologique, etc. Le sexe biologique n'a pas une influence nulle dans la construction de l'identité individuelle, mais il n'est pas non plus si significatif, par rapport à d'autres déterminismes biologiques et/ou sociaux, qu'il constituerait en lui-même une objection à l'homosexualité, la bisexualité, la transexualité ou au transgenrisme. Et cette influence n'est pas intangible mais plastique, en évolution constante suivant la manière dont telle époque et telle culture comprend ce sexe biologique (que l'arrêté parisien contre le pantalon féminin soit tombé dans l'oubli sans même être abrogé montre combien en quelques décennies, la perception des significations sociales attachées au sexe biologique féminin a changé, imperceptiblement sur ce point, mais en même temps radicalement).

De même qu'il est faux de croire qu'il y a un paradoxe à affirmer simultanément le caractère construit socialement de la sexualité et celui non choisi de l'orientation sexuelle. Dans la lignée de Foucault, Butler conçoit la constitution de l'identité individuelle comme un assujettissement à des dispositifs culturels de normalisation, dont la répétition quotidienne donne une force d'évidence prédiscursive. Et en même temps chaque itération trouble cette évidence, la trahit et ouvre la possibilité d'une réappropriation et d'un détournement. Chaque personne vit ce rapport à la norme de façon différente, suivant sa propre histoire, ses propres rencontres, les interactions entre les différents processus normatifs auxquels elle est soumise. La sexualité n'est pas innée, mais elle n'est pas non plus choisie: nous avons vu que l'antiquité avait une conception complètement différente de la sexualité. Il est pourtant évident que personne ne choisit vraiment sa sexualité, de même que de tomber amoureux, et pourtant on voit bien que la sexualité change suivant les époques et les cultures. Les déterminismes culturels ne sont pas moins contraignants que ceux biologiques (c'est postuler implicitement une hiérarchisation arbitraire entre influences naturelles et culturelles que de prétendre le contraire) et je ne vois pas le problème d'affirmer simultanément que l'homosexualité est construite et qu'elle n'est pas choisie.

"Pour certains, le désir homosexuel serait constitutif de la personne, au cœur de son identité ; c’est-à-dire qu’il serait plus juste de dire “je suis homosexuel” que “je ressens une attirance envers les personnes de même sexe“."
Toujours pour reprendre Butler, ce n'est pas le désir sexuel, mais le désir de reconnaissance (ou de "reconnaissabilité"), au sens hégélien du terme, qui est au coeur de son oeuvre , non pas un désir hédoniste, ni même empreint d'affectivité, mais plus largement, et plus profondément, celui qu'a tout être humain d'être reconnu comme humain, et de vivre une vie vivable:

" Les derniers travaux de l’auteure, notamment Frames of War : When Is Life Grievable ? (2009), se caractérisent entre autres par un abandon relatif de la question du genre au profit d’un intérêt pour la guerre, mais ils se caractérisent plus fondamentalement par une réévaluation de la notion de « reconnaissance » qui dépasse de façon significative les thèses de Gender Trouble. J. Butler se fait de plus en plus critique à l’endroit de la reconnaissance dans la mesure où celle-ci présuppose des schèmes perceptifs et idéologiques qui déterminent ce qu’est une vie « vivable », digne de ce nom, une vie qui compte et par conséquent une vie reconnue. La notion de « reconnaissabilité » permet précisément de souligner les limites de la « reconnaissance » en s’intéressant aux modalités effectives selon lesquelles une vie est reconnue comme « digne » ((voir à ce propos les pages synthétiques et très éclairantes de H. Gueguen, dans La reconnaissance, Paris, La Découverte)). En fonction de ce déplacement, la « précarité » et la vulnérabilité » permettraient de dépasser les pièges d’une reconnaissance socialement et idéologiquement formatée. Le lien avec Sujets du désir s’avère alors manifeste puisque J. Butler y défend, contre les réappropriations ultérieures, le caractère vulnérable et précaire du sujet hégélien. Le passage de la « reconnaissance » à la « reconnaissabilité » est certes une critique de la reconnaissance hégélienne et des présupposés qu’elle charrie. Pourtant, c’est encore et toujours une thématique hégélienne qui assure un dépassement de cette critique. Paradoxalement, c’est en effet dans sa lecture du texte hégélien que J. Butler forge la notion de vulnérabilité qui est le concept fondateur pour une rénovation de la reconnaissance sur de nouvelles bases. La notion de vulnérabilité, la critique de l’autonomie et de l’autosuffisance prêtées à tort au sujet hégélien fonde les bases d’une critique de la reconnaissance hégélienne et assure l’élaboration de l’un des concepts clé de la pensée butlerienne." (Actu Philosophia, "Judith Butler: Sujets du désir", par Sandrine Alexandre)
Ce désir, on le voit, c'est celui de l'"homme de douleur", de celui qui est rejeté de tous, qui est en prison ou rejeté de la société, de pouvoir vivre sa vie. Je n'y vois rien que de très compatible avec une anthropologie réellement chrétienne qui au passage, et comme certains commentateurs du billet d'Incarnare l'ont rappelé, inscrit tout à fait le désir au coeur de sa conception de l'homme, quoiqu'il s'agit d'un désir qui a vocation à s'accomplir dans et par le Christ).

                       2) Des tours de passe-passe:

"Certains le justifient par le fait que ce désir serait inné, d’autres par le fait qu’il n’est pas choisi. Aucune de ces deux justifications n’est satisfaisante dans la mesure où il en est de même du handicap (il ne viendrait pas à l’esprit des daltoniens, pour reprendre l’exemple précédent, de fonder en nature le daltonisme, c’est à dire de prétendre qu’il existe deux espèces équivalentes d’hommes, daltoniens ou non : tous reconnaissent qu’il leur manque la vue de la couleur)."
Incarnare renverse ici la charge de la preuve. Dans le cas du daltonisme, le handicap relève du constat: ne pas pouvoir percevoir normalement les couleurs entrave l'accès à un code de communication quasi universel, et soulève des problèmes de sécurité dans certains cas (conduite automobile). Dans le cas de l'homosexualité, rien ne permet de constater une entrave interne. La seule entrave évidente est d'origine sociale, et son caractère "désordonné" est une pure hypothèse destinée à justifier a priori ce stigmate social, qui, contrairement à la gêne causé par le daltonisme, n'est pas universel (certaines sociétés ont fort bien accepté l'homosexualité). Par ailleurs, il est aisément constatable que considérer l'homosexualité comme un handicap est source de souffrance et d'exclusion. Il n'est nullement aussi évident que ne pas la considérer comme un handicap serait source de maux. Une hypothèse (et a fortiori une hypothèse qui nuit manifestement à des personnes) n'étant pas un constat mais devant être vérifié, c'est donc à ses défenseurs de prouver qu'elle est vraie, et non à ses contradicteurs de prouver qu'elle est fausse (je reviendrai plus bas sur la question de la perception sociale du handicap). 

"Certaines personnes ressentant une attirance pour les personnes de même sexe témoignent que, bien que l’attirance soit fortement ancrée dans leur psychologie, elles constatent (partant du constat fréquent que son assouvissement ne conduit pas au bonheur espéré) qu’il n’est pas à la racine de leur être et refusent de se définir par ce désir."
La partie n'est pas le tout, et il est regrettable qu'Incarnare ne convoque au débat qu'une seule parole d'homosexuelle, qui l'arrange, pour en tirer une vérité générale sur le désir homosexuel. Cette parole est tout autant à entendre que celle d'autres homosexuels, j'y reviendrai plus bas, mais elle n'épuise pas la diversité de leurs expériences. Si un journaliste ou un universitaire fait demain un papier sur la Manif pour tous à partir de mon seul témoignage, j'imagine qu'il y aura un tollé. Tout comme dans sa manière de faire du thomisme revu par Jean-Paul II l'alpha et l'oméga de la philosophie "réaliste" (et de celle-ci la seule vraie philosophie), Incarnare donne ici une impression de dogmatisme.

- Le dogmatisme justement. Le ton pédagogique de ce billet, la manière dont il est précis dans l'exposé du discours de l'Eglise, et vague et allusif dans celui de ses contradicteurs, la manière dont il attend de ceux-ci qu'ils prouvent les erreurs éventuelles de l'Eglise, donnent l'impression d'une démarche catéchétique, qui postule que l'Eglise ne peut se tromper en manière de morale sexuelle, et que les difficultés ne peuvent être que des difficultés d'exposition ou de compréhension de son enseignement, et non des difficultés dans sa doctrine elle-même, au sens d'erreurs possibles. C'est un présupposé qui est présent chez beaucoup de jeunes catholiques, y compris pour certains assez favorables au mariage homosexuel: si l'Eglise se trompe dans son enseignement moral, cela ne remet-il pas en cause l'ensemble de sa doctrine, et sa légitimité en tant que dépositaire et annonciatrice de la foi?

Pourtant, l'idée que l'Eglise ne saurait se tromper, non seulement dans ses enseignements directement liés à la révélation, mais également dans ceux dits "connexes" à celle-ci (ceux liés à la loi naturelle) est très récente, et ne fait pas complètement l'unanimité chez les théologiens. Comme je le montrais dans mon dernier billet, l'affirmation, sous sa forme canonique, du caractère non seulement indéfectible, mais irréformable, de l'enseignement de l'Eglise sur la loi naturelle (hors magistère extraordinaire et solennel du pape et magistère ordinaire et universel des évêques) remonte à 1998 et au motu proprio Ad tuendam fidem. Il s'agit d'une relative nouveauté, d'ailleurs difficilement compatible avec les adaptations discrètes que l'Eglise a fait régulièrement subir à son enseignement moral, sur la peine de mort, sur le prêt à intérêt, sur l'homosexualité elle-même). Ainsi Bernard Sesbouë, pourtant souvent estampillé "conservateur", écrit dans son Histoire et théologie de l'infaillibilité de l'Eglise:

" 3. L'Eglise n'échappe pas aux limites humaines de l'historicité. Même quand elle s'engage infailliblement, elle inscrit ses décisions dans le cours de l'histoire humaine. Ses décisions sont toujours perfectibles et capables de se corriger, comme le montre l'expérience des différents conciles. Elle reste inévitablement solidaire de la culture des différents âges qu'elle traverse. Sa conversion à l'Evangile s'accomplit elle-même dans le temps et dans l'histoire.
4. L'Eglise revendique aussi son infaillibilité pour tout ce qu'elle juge nécessaire au service du dépôt de la foi qui est "à conserver saintement et à exposer fidèlement", dit Vatican II, c'est-à-dire tout ce "qui est requis pour garder saintement ce même dépôt". Elle invoque ici des données historiques ("faits dogmatiques") et des propositions dont la "connexion logique" s'impose à ses yeux avec le contenu de la foi. Pour les faits dogmatiques, il s'agit le plus souvent d'une infaillibilité de type juridique, c'est-à-dire de données indispensables à la vie de l'Eglise et sur lesquelles il n'est pas permis à aucun fidèle d'interjeter appel, mais qui n'appartiennent pas à ce contenu. Pour les propositions jugées logiquement "connexes" au contenu de la foi, c'est-à-dire sans lesquelles celui-ci ne pourrait raisonnablement subsister, ce principe doit être mis en oeuvre avec la plus grande circonspection, car l'appréciation de cette "connexion" n'échappe pas à l'histoire. Le plus souvent, en cas de nécessité pastorale, la confiance en l'indéfectibilité de l'Eglise peut suffire.
5. L'appel à l'infaillibilité peu devenir une réelle tentation. Celle-ci doit être soigneusement libérée du mythe dont elle a fait l'objet au moment de Vatican I. L'expérience a montré qu'elle ne constitue nullement une solution facile aux nouveaux problèmes. Cette tentation est double: d'une part chercher à étendre le domaine de l'infaillibilité le plus possible dans des enseignements nouveaux; d'autre part faire rejaillir l'aura de l'infaillibilité sur toute décision de l'Eglise. C'est la tentation délicate de l'inflation dogmatique. L'appel à l'infaillibilité ne doit pas devenir une facilité de gouvernement. 
6 L'Eglise a toujours su reconnaitre ses erreurs. Cette aptitude à affiner et à corriger ses propres affirmations est même un aspect de son infaillibilité. Ce point est essentiel et appartient à ce charisme. Bien loin de constituer une objection, sa capacité non seulement de se repentir de ses fautes, mais aussi de reconnaitre ses erreurs est un signe que le souci de de la vérité, d'une vérité toujours plus grande, la gouverne avant tout" (p. 333 et 334).
Il ne s'agit donc pas seulement de faire toujours davantage preuve de pédagogie dans l'exposé de la doctrine de l'Eglise, ni de reconnaitre le cas échéant des erreurs "pastorales", mais de constamment rééprouver cette doctrine au regard de la vie réelle des personnes, homosexuelles incluses, de sa diversité et de sa richesse, irréductible à quelque élaboration théorique que ce soit, de l'épaisseur" et de la "profondeur"  des témoignages de vécus homosexuels et hétérosexuels, cisgenres et transgenres,afin de se corriger et de s'améliorer, afin de toujours plus approcher de l'amour divin. Faire cela, ce n'est pas fragiliser l'Eglise, mais la grandir et la légitimer à nouveau.

2) Sur le fond:

- Dans la lignée du Magistère, Incarnare réaffirme l'importance à ses yeux de la distinction personne/acte pour comprendre le discours de l'Eglise sur l'homosexualité. Ce rappel n'a pas pour seule fonction d'atténuer (ou de dissimuler) le caractère blessant de ce discours, mais a un rôle stratégique important: en plaçant le déclencheur de la condamnation au niveau de l'acte ponctuel, situé dans le temps, de la décision dans l'instant, cet argument permet d'esquiver la diversité des vécus homosexuels, des parcours, des histoires personnelles, des amours éphémères ou durables, superficiels ou vrais, stériles ou féconds spirituellement, que les "actes" en question expriment. La distinction entre personne et acte est en effet utile dans un contexte juridique, ou encore dans celui de la confession, quand il s'agit, dans le premier cas, de sanctionner des comportements nuisibles à l'ordre social (et encore les juges tiennent compte du parcours antérieur et de la situation du justiciable, de ce qu'ils révèlent de sa personne, mais on me répondre que la pastorale est là pour ça), et dans le second, d'isoler des signes visibles de rejet de l'amour de Dieu, pour les laisser de côté, ne pas se laisser apesantir par leur souvenir, et progresser à nouveau dans la foi, l'espérance et la charité. Cette distinction a une fonction disciplinaire: il s'agit d'isoler des actes qui, quelque soit leur contexte ou l'intention de leur auteur, doivent être condamnés, voire réprimés, avec éventuellement des circonstances atténuantes ou aggravantes. Ainsi, le vol, le meurtre, sont par principe condamnables juridiquement et moralement. Le mensonge, la médisance, moralement. Ce que dit l'Eglise, lorsqu'elle distingue entre la personne et l'acte homosexuels, c'est que quelques soient l'intention, le contexte, la finalité ou la nature de la relation exprimés par cet acte, il reste incapable d'être ordonné au plan de Dieu pour l'homme, qu'il reste stérile, non seulement biologiquement, mais spirituellement. Qu'il s'agisse d'un simple rapport sexuel occasionnel, d'une "expérience", ou d'un acte commis dans le cadre d'une vie conjugale sur le long terme, qu'il soit le fruit d'une passade ou d'un amour véritable, il ne peut, suivant elle, donner véritablement du fruit spirituel véritable. Ce qui appelle deux objections: d'une part, si la nature thomiste n'est pas la nature biologique de la science actuelle, faire de la possibilité de la fécondité physique la condition nécessaire et (presque) suffisante de la fécondité spirituelle semble relever d'un biologisme arbitraire. Que l'amour conjugal ne puisse s'accomplir pleinement que dans l'enfantement est décrété, jamais vraiment démontré. D'autre part, même dans le cadre d'une philosophie réaliste, les principes, lorsqu'ils visent à rendre compte de réalités observables, n'ont de légitimité et de sens que dans la mesure où ils peuvent être vérifiés par l'expérimentation empirique. A partir du moment où l'Eglise prétend poser de toute éternité, de manière irréformable, et sur le fondement, non de la Révélation explicite, mais de la raison naturelle, pour principe le caractère intrinsèquement désordonné de l'acte homosexuel, indépendamment de la diversité de ses occurrences individuelles, et se dispenser ainsi du retour aux choses mêmes, c'est-à-dire aux phénomènes qu'elle entend décrire et évaluer, le vécu des personnes homosexuelles, on peut mettre sérieusement en doute la validité de ce "réalisme" philosophique dont elle ne cesse de se réclamer, et la soupçonner de céder à l'abstraction et à l'idéologie arbitraire.

Pour illustrer cette distinction personne/acte, Incarnare prend un exemple particulièrement peu adéquat, et même en contradiction avec son propos:

"Cet amour, premier, n’empêche pas de qualifier objectivement un acte. Par exemple, on ne juge pas le besoin d’alcool d’une personne alcoolique ; en même temps, on doit tenir que se prendre une cuite chaque jour est désordonné. Émerge ici un principe de “séparation entre la personne et les actes“.
A noter : il est probable que, lisant mon exemple précédents, certains sursautent (ou bondissent) : “mais l’OMS a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales en 1992 !“.
Non le désir homosexuel n’est pas une maladie mentale, il n’altère pas le jugement. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse être pour qui l’éprouve une source de souffrance, ni qu’il ne puisse être l’objet d’un discernement…"
D'une part, dans le cas de l'alcool, l'acte apparait difficilement séparable de la personne: un seul verre d'alcool pour un alcoolique en sevrage ou un ancien alcoolique a une signification beaucoup plus lourde qu'une cuite pour un non alcoolique.  D'autre part, que le seul exemple proposé autre que celui de l'homosexualité soit celui d'un comportement constitutif d'une maladie psychiatrique et d'une addiction n'aide pas à donner le bénéfice du doute à l'auteur lorsqu'il se défend de considérer l'homosexualité comme une maladie. Dans ce cas, pourquoi ne pas trouver un autre exemple moins contestable? Suggérer qu'elle puisse être source de souffrance ou nécessiter un discernement ne qualifie pas son essence, et ne la distingue pas de l'hétérosexualité. Tout ce passage relève en fait de la suggestion, voire de l'insinuation, et non de la démonstration factuelle ni de l'analyse.

- Comme je l'ai souligné plus haut, ce billet relève d'une approche catéchétique, descendante, voire surplombante. Il procède des principes (la distinction personne / acte, le "désordre" intrinsèque de l'acte homosexuel) vers les phénomènes, sans chercher à réévaluer et vérifier les premiers par les seconds, mais en sélectionnant les quelques exemples qui vont dans son sens au détriment d'autres, et en confiant à ses contradicteurs la charge de la preuve. Les principes sont intangibles, et la réalité doit s'adapter, ce qui serait la charge d'une pastorale miraculeuse mais jamais clairement définie, dans ce billet comme dans d'autres textes de catholiques.

Il me semble que l'on pourrait procéder en matière de principes moraux de façon analogue à celle dont les sciences "dures" composent avec leurs principes, pour le peu que j'en connais Ainsi, l'un des critères de scientificité d'une théorie est sa puissance prédictive:
 
"4) Troisième critère: Elle doit fournir un bon système de prédictions. Une théorie ne doit pas seulement avoir un rôle rétrospectifde coordination et de synthèse des lois et des faits expérimentaux connus. Elle doit fournir aux chercheurs un instrument de travail leur permettant de trouver des réponses aux questions qu'ils se posent. La scientificité d'une théorie se mesure à sa fertilité c'est-à-dire non seulement à sa puissance explicative mais aussi à sa capacité à fonder de nouvelles hypothèses de travail permettant de découvrir des faits nouveaux. (Rôle prospectif). Ce pouvoir heuristique de la théorie scientifique en est une dimension fondamentale." (PhiloLog, "A quoi reconnait-on qu'une théorie est scientifique?", Simone Manon).
De manière similaire, il me semble que le système de philosophie ou de théologie morale le plus solide, face aux évolutions culturelles et sociales et à l'apparition de nouvelles manières de vivre ensemble, de nouvelles moeurs, ou de la banalisation de ce qui faisait scandale avant, n'est pas celui qui relégue ces "anomalies" à la casuistique ou les condamne a priori, mais celui qui, à partir d'elles, s'efforce de comprendre leur émergence et de déterminer si elles rendent les personnes qui s'en réclament plus heureuses ou moins heureuses que le modèle social qu'elles visent à dépasser. Il me semble que ce qui doit primer, ce n'est pas l'intangibilité des principes, mais leur adaptabilité à des situations sociales en permanente évolution, et que la meilleure doctrine morale, c'est celle qui permet au plus grand nombre de personnes particulières d'avoir une vie vivable. Reconnaitre aux homosexuels la possibilité d'un amour aussi fécond que celui des hétérosexuels, ce n'est pas restreindre leur vécu ou l'enfermer: cela n'empêche pas des homosexuels comme Audrey ou Philippe Ariño qui vivent mal leur sexualité de l'exprimer, de l'exprimer, de même que tout le monde sait que des hétérosexuels vivent aussi leur sexualité dans la souffrance. Inversement, faire de leur témoignage l'essence du désir homosexuel, c'est silencier tous les autres homosexuels qui vivent une vie plus épanouie depuis qu'ils ou elles ont choisi d'accepter leur homosexualité. Il me semble qu'en matière de jugement sur les vécus, l'enquête empirique sur la base des témoignages doit primer sur les principes hérités de sociétés différentes, et mettre au premier plan la parole des personnes concernées, d'une manière qui laisse éclater sa diversité, plutôt que de la brider. En ce sens, des philosophies comme celle de Judith Butler, qui fonde dans Le Récit de Soi la pratique éthique sur la dépossession et la mise en péril du sujet moral  par la prise en compte des contextes singuliers de vie qui remettent en jeu sa compréhension du monde, en refusant la "violence éthique" qui prétend dépasser ces contextes par des prescriptions universelles, me paraissent offrir pour aujourd'hui un paradigme moral plus solide que l'enseignement de l'Eglise, qui justement parce qu'il refuse de réévaluer sa conception de la morale (et de la sexualité) telle qu'il l'a comprend aujourd'hui, au regard de vécus nouveaux ou autrefois inaperçus ou passés sous silence ou méprisés, est violent, de manière radicale et massive,  à l'égard de ces derniers, sans que l'enrobage compassionnel qui l'accompagne habituellement puisse avoir d'autre résultat que d'ajouter une impression de condescendance et d'infantilisation au tort infligé.

- Incarnare (ainsi que d'autres blogueurs catholiques) m'a plusieurs fois fait le reproche, ailleurs que dans son billet sur Cahiers Libres, d'utiliser les concepts d'homophobie, de violence symbolique, etc. comme des arguments totalisants et infalsifiables, destinés à biaiser le débat en le fondant sur une présomption de culpabilité de mes contradicteurs. Ainsi, en commentaire d'un billet sur un autre blog:

"Merci pour cet article, qui souligne un point qui me dérange absolument, notamment dans le billet de @Darth_Manu que tu cites.
Ce point, c’est le raccourci qui suppose que s’opposer à la loi Taubira alimente ou encourage d’une quelconque manière l’homophobie. C’est à peu près aussi absurde comme dire que s’opposer aux OGM est être agriculteurophobe ; que s’opposer au chômage c’est stigmatiser les chômeurs, etc."
Ce que je dis c'est qu'il n'y a pas de prise de position, dans quelque débat que ce soit, qui ne soulève la question du point de vue de celui qui l'énonce, de sa vision du monde, des intérêt qu'il cherche à promouvoir, des valeurs qu'il représente, et des stratégies qu'il met en place pour les défendre.  Pas nécessairement pour remettre en cause sa bonne foi (moi-même, depuis que j'écris ce billet sur l'homosexualité, je n'arrête pas de buter sur les mots, ma condition d'hétérosexuel habitué à des représentations dévalorisantes de l'homosexualité m'amenant sans cesse à la réifier, la chosifier), mais tout simplement parce que lorsqu'on ne vit pas soi-même une condition, qu'on l'observe de l'extérieur, par le biais de témoignages ou d'échanges ponctuels, il y a des réalités que l'on voit moins bien, ou de manière trop abstraite, ou pas du tout. Pour prendre un exemple moins connoté "politique des identités", j'ai croisé beaucoup de sans domicile fixe. J'ai parlé avec beaucoup d'entre eux. Je n'ai aucune idée de ce que c'est de vivre sans domicile, dans la pauvreté la plus totale. Comme la blogueuse féministe Anne-Charlotte Husson l'a rappelé récemment:

"Les théories du point de vue ne se contentent donc pas de dire que les femmes et les hommes vivent des expériences différentes, menant à des connaissances différentes. Elles montrent que la situation sociale des femmes (entendues comme catégorie sociale construite et non de façon essentialisée), ainsi que d’autres membres de groupes marginalisés, donne lieu à des expériences spécifiques et les pousse à poser des questions auxquelles ne penseraient pas les personnes non-marginalisées. D’où l’idée d’une autre forme de « privilège épistémique » : les connaissances produites par les études de genre, par exemple, auraient été inenvisageables sans la prise en compte des expériences spécifiques des femmes et l’effort de conceptualisation de ces expériences.
Pour résumer tout cela en une formule qui reste loin de paraître évidente à tout le monde : il n’existe pas de connaissance neutre. De façon corollaire, les savoirs portant sur l’humain n’existent pas et ne peuvent exister hors de toute idéologie et de tout rapport de pouvoir. Cela a notamment un impact important notamment sur la façon dont on considère les sciences biomédicales. Les philosophes des sciences féministes ont montré depuis longtemps l’impact de l’idéologie et du système du genre sur la production des savoirs biologiques et médicaux à propos du corps et du sexe biologique. L’idéal de neutralité n’a pas disparu, mais il doit rendre possible une réflexion critique sur l’idéologie qui l’accompagne et la dimension socialement située de tout savoir. La prise en compte du genre dans la production des connaissances dans différentes disciplines a en outre permis de susciter de nouvelles questions, théories et méthodes, qui à leur tour ont pu servir les mouvements égalitaristes." (Genre!, "Une question de point de vue").

On nous oppose souvent l'exemple du regard porté sur les handicapés, dont on reconnaitrait le handicap sans cesser  de les aimer comme des personnes à part entière. Outre que la comparaison entre handicap et homosexualité apparait gravement erronée en elle-même, il est faux de prétendre que le souci de soigner les handicaps est indissociable de structures culturelles de réification, de subordination et de réduction à des stéréotypes, à la manière de ce qui est dénoncé par le mot "homophobie". Depuis les années 1990, des handicapés dénoncent la "culture du valide", également appelée validisme ou capacitisme, qui conçoit l'handicapé, non comme un sujet désirant à part entière, mais comme un organe malade. Cela passe évidemment par des comportements discriminatoires, ou l'usage de noms de handicaps comme d'insultes ("mongol", "autiste", ...). Mais également par certaines formes compassionnelles de préoccupation pour les handicapés, qui ne les conçoivent guère que par le biais de leur "souffrance" ou de leur "héroïsme", qui ne combat leur "anormalité" que pour la rappeler dans les termes mêmes dans lesquels le combat est mené. Essentialiser un handicapé comme un être-en-souffrance est "handiphobe", tout comme concevoir un homosexuel comme "blessé" est homophobe Dans les deux cas il y a une négation dela spécificité, de la singularité, des vécus humains (au passage, je n'ai aucune idée de si les assos catholiques se rendent ou non coupables de validisme, et il n'y a pas d'insinuation à lire dans ce sens dans mon billet: j'essaie juste de faire une analogie entre le concept d'homophobie et un autre auquel les catholiques seront peut-être, culturellement, plus réceptifs).

De même, Incarnare nous parlait d'alcoolisme. Il est patent que les alcooliques, et plus encore les toxicomanes, sont quasi systématiquement confrontés, dans le regard social qui est posé sur eux, à une forme de double peine: à côté des réels problèmes de santé et d'altération de certains comportements que ces addictions peuvent entrainer, des stéréotypes moralisateurs leur sont constamment accolés. Or, tous les alcooliques ne sont pas violents, égoïstes, assez imprudents pour conduire sous l'emprise de l'alcool (même s'il y en a aussi). De même que tous les toxicos ne sont pas dépenaillés, agressifs, voleurs, susceptibles de sauter à la gorge du premier venu pour leur dose. Ces stéréotypes, non seulement n'ont pas valeur de vérités, mais génèrent une culpabilité susceptible d'aggraver la situation des personnes concernées et de provoquer certains comportements condamnés. Ce que d'aucuns dénoncent sous le nom de toxicophobie.

Tous ces termes en "-phobie", contrairement à l'idée reçue, ne mettent pas nécessairement en cause un désir de nuire ou une indifférence délibérée de la part des personnes visées, mais soulignent que leur situation, privilégiée en certains points, ne leur permet pas de se représenter ce qu'est le vécu des minorités, dans toute son épaisseur et ses petites (ou grosses) brimades et privations quotidiennes. Ainsi, c'est très bien qu'un blogueur catholique proche de la Manif pour Tous, juge "déplacés" les propos de Christine Boutin contre l'homosexualité comme "abomination", et soit réservé sur certains usages de la distinction posée par l'Eglise entre personne homosexuelle et acte homosexuel, que je condamne moi-même ci-dessus. C'est un moindre mal, mais qui ne dispense pas de prendre conscience que sur des problématiques où le regard sur l'homosexualité est centrale, comme l'homoparentalité, le questionnement sur le cadre historiquement hétéronormatif dans lequel se sont développées aussi bien la réflexion juridique que celle psychanalytique sur la filiation doit être mené de manière prioritaire, et non constamment esquivé comme cela a à mon avis été le cas depuis un an et demi par les tenants de la Manif pour Tous (de même que lorsque la sexualité d'une personne constitue un obstacle dans la perception dont elle est l'objet par la société, par ses employeurs potentiels, sa famille etc. ce n'est pas l'y "réduire" que de faire droit aux revendications qu'elle y associe). Aucun catholique un minimum habitué à la pratique de la confession ne croit que parce qu'il ne commet pas de voies de faits, il n'y a pas de structure de violence en lui. Que parce qu'il n'harcèle pas son ou sa conjoint(e), il n'y a pas de trace de jalousie en lui ou elle. Ce n'est pas parce qu'il y a pire que nous qu'on est bon. De même (et je le dis pour moi comme pour d'autres), ce n'est pas parce qu'on condamne les discriminations évidentes contre les homosexuels ou les propos qui les rabaissent explicitement qu'on n'a pas de compte à leur rendre sur les préjugés et les stéréotypes qui obscurcissent nos interaction avec eux, notre parole sur eux.

Pour élargir bien au delà des blogueurs évoqués, il parait tout à fait invraisemblable que des catholiques qui sortent d'un Carême au cours duquel, pendant quarante jour, ils ont cherché à poser des actes qui remettent en cause certaines structures de péché qui les habitent et obscurcissent leur relation à leur prochain et à Dieu, qui pour beaucoup, se sont confessés la semaine dernière et ont reconnu divers actes par lesquels ils manquent quotidiennement au devoir de charité, aient tant de mal avec l'idée que des structures liées à leur éducation et à leurs habitudes puissent fausser leur regard à l'homosexualité (ou aux femmes, ou aux personnes issues de l'immigration, etc. dans des proportions variables suivant les catholiques considérés). Qu'est ce que l'homophobie en effet, sinon le nom donné à tous les stéréotypes accumulés par les hétérosexuels qui font que, quelque soit leur bienveillance réelle, voire leurs efforts, l'homosexualité a pour eux un sentiment d'étrangeté? Pourquoi refuser à ce point l'existence d'une telle structure en nous qui fausse nos rapports à certaines minorités, alors que nous admettons par ailleurs l'existence de bien d'autres structures de péché que nous ne cessons de scruter par la prière et la méditation? Où alors est-ce que l'examen de conscience ne vaut que lorsque ça ne fait pas trop mal, que ça ne remet pas trop en cause, que les faits considérés ne sont pas trop lourds de conséquences, pas trop graves?

Tant que l'Eglise, sur la question de l'homosexualité, n'aura pas posé sérieusement, sincèrement, et dans un effort continu et approfondi, la question de ses propres structures de péché, il n'y aura à mon sens pas de paix possible.

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ADDENDA:

1) Je reproduis ci-dessous, avec sa permission, l'intéressant commentaire que le philosophe et sociologue des religions Jean-Louis Schlegel a donné, sur ma page Facebook, en réaction au billet d'Incarnare:

"Je note quand même l'effort d'Incarnare pour proposer quelque chose par rapport à l'homosexualité. Mais au-delà, le choix de la philosophie dite "réaliste", qui est une sorte de néo-thomisme encore plus conservateur que celui qui avait cours de la fin du XIX° siècle (Léon XIII) jusqu'à Vatican II, lui permet d'exposer la doctrine morale catholique comme un bloc constitué - sans faire référence une seule fois à l'Evangile, à l'Ecriture, à Jésus le Christ, à ses paroles, ses gestes, ses actes, sa mort... Mais peut-être le retour à la Bible de Vatican II et de l'Eglise catholique est-il pour lui une erreur protestante? Si ce n'est pas le cas pour lui (ce que je crois), qu'Incarnare nous dise où il met le Christ dans toute cette machinerie scolastique. Pour le reste, la "philosophie post-moderne" n'existe pas, sa caractéristique principale est justement d'être multiple, plurielle, même si mis à part les positivistes, la critique du réalisme médiéval est en effet radicale et largement partagée (mais on peut toujours la discuter, bien entendu, comme de bons modernes). Du reste, avant les post-modernes il y a les modernes : que fait donc Incarnare de Descartes, Kant, Hegel et tant d'autres? je crains que ce soit rien, ou pas grand chose."
2) Toujours sur Facebook, et vraisemblablement suite à la lecture de mon billet, un de mes contact tient à rappeler, "au risque de choquer certains catholiques", que le but de la vie chrétienne est d'être "orientée vers le bien", et non " la recherche du bonheur, du confort ou d'une vie "plus vivable"que ce soit pour soi ou pour autrui". Mais quelle est cette recherche du bien (ou de la justice) qui peut se dispenser de placer au centre de sa démarche l'écoute de la parole des plus défavorisés, de ceux qui sont rejetés? Tout cela parait une fois de plus bien abstrait.

"42 Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; 43 j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité." (Matthieu, 24, 42-43).

mercredi 19 février 2014

Infaillibilité de l'Eglise, magistère "définitif" et réception



Ce billet, qui reprend le contenu d'un mail envoyé hier soir à des amis chrétiens, dans le cadre d'un échange (entre autre) sur l'IVG, et qui aura donc un fort air de déjà vu à ceux d'entre eux qui le liront, , se propose de poser, de mon point de vue d'amateur, quelques réflexions très rapides et embryonnaires sur le thème de l'infaillibilité de l'Eglise, notamment en lien avec le magistère dit "définitif", les questions qui touchent à la "loi naturelle", et la question de la réception par le sensus fidei/fidelium. Il est très fortement inspiré par la lecture (suggérée par un lecteur de mon blog. Merci à lui!) du récent livre Histoire et théologie de l'infaillibilité de l'Eglise, dont l'auteur est le théologien et père jésuite Bernard Sesboüé.

1) Très en gros, cet ouvrage retrace les étapes de la formulation de cette idée d'infaillibilité, et notamment, d'infaillibilité du pape. Lors du premier millénaire, cette idée est pour ainsi dire inexistante. Il existe bien sûr les thèmes de l'inerrance des Ecritures (le corpus biblique ne comporte pas d'erreur et est achevé) et du fait que l'Eglise n'a jamais erré dans la foi, mais le pape, même si l'idée de primauté fait lentement son chemin, est tout à fait considéré comme faillible, et peut être déposé (et de fait, de nombreux papes, considérés comme hérétiques, sont déposés à la fin du millénaire). Au 13ème siècle la souveraineté juridique du pape commence à être affirmée plus nettement. Puis, à l'occasion de la crise franciscaine de la pauvreté, certains auteurs commencent à formuler l'idée que certaines positions du pape en matière de foi sont irréformables, mais paradoxalement contre le pape en place (et parfois avec des accents quasi sédévacantistes avant l'heure) pour sauvegarder les décisions de papes antérieurs. La crise conciliariste du 15ème siècle, qui oppose le concile au pape, voit triompher l'autorité de ce dernier. Au 16ème siècle, le Concile de trente n'aborde pourtant pas cette thématique de l'infaillibilité, qui ressurgit au siècle suivant lors de la crise janséniste, qui pour la première fois consacre, du point de vue des partisans du pape, l'idée et le vocabulaire de l'infaillibilité. Mais celle-ci n'entre dans le vocabulaire dogmatique qu'en 1870, à l'issue du Concile Vatican I, dans un cadre très strict. Une décision du pape est infaillible, à condition qu'elle soit énoncée dans des circonstances extraordinaires, dans le domaine de la foi et de la morale, de manière très formalisée et explicite (une incertitude sur le fait qu'il s'agit d'un recours à l'infaillibilité suffit à rendre celle-ci invalide). Curieusement compte tenu du contexte de la crise moderniste, hors l'assomption de la Vierge Marie, tous les papes éviteront d'avoir recours à ce "magistère extraordinaire et solennel". Un siècle plus tard, Vatican II rappelle l'importance du "magistère ordinaire et universel" des évêques en matière de foi, lorsqu'il y a consensus entre eux. Les deux conciles laissent ouverte, sans la résoudre, la possibilité que l'infaillibilité puisse toucher des domaines connexes à la foi. Sesboüé rappelle que contrairement à la surenchère de certains théologiens, il n'existe pas de "magistère ordinaire" infaillible du pape seul, mais un "magistère authentique", qui demande l'"assentiment de l'intelligence et de la volonté", mais qui n'est pas de foi.

Si, au sujet de la querelle sur l'infaillibilité (notamment entre les théologiens Hans Küng et Karl Rahner) qui fait suite à la publication (1973) de l'encyclique Humanae Vitae, Sesboüé défend la décision de Paul VI, qui fait droit aux partisans de la position minoritaire, qui défend les positions traditionnelles de l'Eglise sur la contraception, contre ceux de la majorité qui réclame un assouplissement (ce qu'il défend, ce n'est pas le caractère inaltérable d'une "loi naturelle", mais une position de prudence, face à une position tenue par l'Eglise depuis ses origines et en attendant d'y voir plus clair), il semble évident, malgré sa réserve affichée, qu'il a quelque peu du mal avec ce qu'il appelle "l'inflation dogmatique", perceptible tout au long du pontificat de Jean-Paul II.

En cause plus particulièrement, trois documents magistériels, et les commentaires dont ils font l'objet par la congrégation pour la doctrine de la foi:

- La profession de foi et l'instruction Donum Veritatis de 1988: cette nouvelle rédaction de la profession de foi, qui est exigée de tous ceux qui exercent une charge officielle dans l'Eglise (évêques, professeurs de théologie etc.), comporte trois ensembles:

 "Moi, N., avec une foi ferme, je crois et professe toutes et chacune des vérités contenues dans le Symbole de la Foi, à savoir:
Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles: Il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel; par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts; et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, il procède du Père et du Fils; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen.
Avec une foi ferme, je crois aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition et proposées par l’Eglise pour être crues comme divinement révélées, soit en vertu d’une décision solennelle, soit par le Magistère ordinaire et universel.
Fermement encore, j’embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l’Eglise propose de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs.
De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence, j’adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par le Collège des évêques, lorsqu’ils exercent le Magistère authentique, même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer par un acte définitif." (passage graissé par moi)

 Le premier, sur les actes de foi, et le troisième, sur ceux du magistère authentique (mais qui ne sont pas de foi), ne posent pas de difficultés. Par contre le deuxième (en gras ci-dessus) introduit une catégorie nouvelle: l'enseignement "définitif" concernant la foi et les moeurs.  La profession de foi utilise prudemment le verbe tenir (je tiens) ai lieu de croire, conformément à une formule déjà utilisée par le Concile Vatican II. Un commentateur officieux, mais très autorisé, puisqu'il s'agit du probable rédacteur du texte (U. Betti) indique cependant que ces véritées doivent "être crues", et précise que peuvent faire partie, à ce titre, des décisions "irréformables" toutes celles qui ne sont sont pas des définitions de foi, mais se rattachent à la "loi naturelle".

"Cette réflexion révèle l'intention des rédacteurs du document: permettre à l'Eglise de s'exprimer de manière irréformable sur certains points de la vie morale qui ne sont pas couverts par la révélation, mais sont justifiés au nom de l'appel à la loi naturelle" (Sesboüé p. 282).

2 nouveautés magistérielles dans ce document: 1) il y a donc désormais non plus deux mais trois niveaux ou "corbeilles" dans l'enseignement des vérités de la foi". 2) Ce document, par rapport aux possibilités laissées en suspend dans les deux derniers conciles, franchit un pas décisif dans la dogmatisation de vérités n'appartenant pas à la révélation. L'instruction explicite ce lien entre vérités révélés et loi naturelle.

- La lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (1994), qui entend clore  le débat sur l'ordination sacerdotale des femmes, semble-t-il pour prévenir les coups de force éventuels de certains évêques qui ordonneraient des femmes prêtres:
" C'est pourquoi, afin qu'il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l'Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l'Église n'a en aucune manière le pouvoir de conférer l'ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l'Église." (passage graissé par moi)
Cette impossibilité doit être "tenue définitivement". La note de présentation officielle du document fait appel au "magistère  pontifical ordinaire de manière définitive" (Note de présentation d’Ordinatio sacerdotalis, Doc. Cath. 2096, p. 553. Et on retrouve l'expression dans l'Explicitation de la Responsum ad dubium :"Dans ce cas, un acte du Magistère ordinaire pontifical, qui par lui-même n’est pas infaillible, atteste le caractère infaillible de l’enseignement d’une doctrine déjà possédée par l’Église"), alors que selon Vatican I et II il n'existe pas de "magistère ordinaire" du pape, mais seulement un magistère quotidien "authentique" qui n'a pas valeur d'infaillibilité. Un commentaire officiel du Cardinal Ratzinger (D.C. 2097, 1994, p. 613, cité par Sesboüé p. 286) opère une correction discrète en utilisant l'expression "magistère authentique ordinaire". Il indique qu'il ne s'agit pas d'une formule dogmatique, mais d'un acte de dogmatisation, non solennel, mais définitif et "donc non réformable". Ce commentaire soulève de grandes difficultés aux théologiens: un pape peut-il poser une définition définitive et irréformable au nom de son magistère authentique, sans passer par le magistère solennel ex cathedra? Une réponse (la Responsum ad dubium) de la Congrégation pour la doctrine de la foi à une question sur l'ordination sacerdotale des femmes précise l'année suivante qu'il ne s'agit pas de magistère authentique mais d'un enseignement infaillible du magistère ordinaire et universel (le Souverain Pontife "confirme", comme c'est sa prérogative, le magistère ordinaire universel de ses frères évêques). Mais pourquoi le Pape n'a-t-il pas consulté préalablement le collège des évêques? Il semble qu'en faisant de manière solitaire cette déclaration il "confisque" le discernement universel. Curieusement, le cardinal Ratzinger, dans son commentaire du motu proprio  Ad tuendam fidem (D.C. 2186, 2186, p. 651-653, cité par Sesboüé p. 298-290), "déqualifie dogmatiquement" l'affirmation de l'impossibilité d'ordonner sacerdotalement des femmes en la situant, non plus dans le magistère infaillible (première corbeille), mais dans le second niveau de la profession de foi ci-dessus: les vérités "tenues définitivement" (deuxième corbeille):
"Le Souverain Pontife, tout en ne voulant pas arriver jusqu'à une définition dogmatique, a eu l'intention de réaffirmer qu'il faut considérer cette doctrine comme définitive".
Les théologiens reçoivent majoritairement très mal l'inflation dogmatique qui accompagne la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis, dont ils estiment pour beaucoup qu'elle se fait sans consensus manifeste ni des évêques, ni des fidèles, à la manière d'un coup de force, et dans un grand manque de clarté (voir ici et ici diverses réserves fortes contre l'infaillibilité de Ordinatio Sacerdotalis). Il s'agit par ailleurs (remarque de moi et non de Sesboüé) d'une innovation qui confère de facto une infaillibilité plus grande au pape seul, alors que son propos littéral est de dire que le pape "n'a pas le pouvoir de...".

- Le motu proprio Ad tuendam fidem (1998): ce motu proprio, qui commence par une appréciation très sévère à propos des "erreurs" des théologiens, "canonise" la deuxième "corbeille" introduite par la profession de foi de 1989, en l'inscrivant dans le Code de droit canon:
 "Pour défendre la foi de l'Église catholique contre les erreurs formulées par certains fidèles, surtout ceux qui s'adonnent aux disciplines de la théologie, il m'a semblé absolument nécessaire, à moi dont la fonction première est de confirmer mes frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), que, dans les textes en vigueur du Code de Droit canonique et du Code des Canons des Églises orientales, soient ajoutées des normes qui imposent expressément le devoir d'adhérer aux vérités proposées de façon définitive par le Magistère de l'Église, mentionnant aussi les sanctions canoniques concernant cette matière. [...]

Toutefois, le deuxième paragraphe, où il est affirmé : «J'adopte fermement aussi et je fais miennes toutes les vérités de la doctrine concernant la foi ou les mœurs, et chacune d'entre elles, que l'Église propose comme définitives»(10), n'a aucun canon qui lui corresponde dans les Codes de l'Église catholique. Ce paragraphe de la Profession de foi est d'une grande importance, car il indique les vérités nécessairement liées à la révélation divine. Ces vérités, qui, dans l'étude approfondie de la doctrine catholique, témoignent d'une inspiration particulière de l'Esprit divin pour que l'Église ait une meilleure intelligence de telle ou telle vérité relative à la foi ou aux mœurs, sont liées entre elles, tant pour des raisons historiques que par une cohérence logique. 4. C'est pourquoi, poussé par la nécessité dont j'ai parlé ci-dessus, j'ai décidé de combler comme il suit cette lacune de la législation universelle :[...]

 § 2. On doit aussi adopter fermement et faire sien tous les points, et chacun d'eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de l'Église propose comme définitifs, c'est-à-dire qui sont exigés pour conserver saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi; celui qui repousse ces points qui doivent être tenus pour définitifs s'oppose donc à la doctrine de l'Église catholique."
(passage graissé par moi)
 Le motu proprio utilise le terme "définitif" et non "infaillible" pour caractériser le contenu de cette deuxième corbeille, mais le commentaire officiel du cardinal Ratzinger et de Mgr Bertone utilise "immédiatement" (cf. Sesboüé p. 298 à 303) ce second terme. Et rapproche le plus possible l'assentiment dû aux énoncés de la "loi naturelle" de ceux liés à la foi dans la révélation en reconnaissant, certes, qu'elles ne sont pas fondées sur "la foi dans l'autorité de la parole de Dieu", mais en affirmant qu'elles s'appuient sur la "foi dans l'assistance que le Saint Esprit prête au magistère et sur la doctrine catholique de l'infaillibilité du magistère". Ce commentaire, qui n'est certes pas lui-même un document magistériel (un théologien, P. Hünermann, va jusqu'à qualifier ce texte de la CDF de "faute lourde"), revient à dire que le pape n'a plus besoin de passer par la définition ex cathedra de manière solennelle pour déclarer qu'un point appartient infailliblement à la doctrine de l'Eglise.

"Ces derniers développements sont le signe d'un mouvement continu et cohérent, sous le pontificat de Jean-Paul II, vers une dogmatisation de nouveaux contenus, selon une méthode très discrète que certains ont appelé une "infaillibilité rampante". Le but est de chercher à faire accepter par l'opinion catholique l'infaillibilité de certains enseignements pour des doctrines pour lesquelles le magistère n'ose pas la demander en clair" (Sesboüé p. 304).

Bernard Sesboüé regrette que n'ait pas été préféré à cette inflation dogmatique le recours (beaucoup plus traditionnel) à l'indéfectibilité. Cette notion, dans des domaines qui engagent des considérations, scientifiques, philosophiques, historiques que l'Eglise ne maitrise pas toujours, rend possible pour certaines définitions une certaine infaillibilité juridique "pour le bien de l'Eglise" en cas de conflits qui mencent l'unité de cette dernière, sans les rendre irréformables sur le plan doctrinal:
 "Il est également légitime de penser que pour beaucoup de ces problèmes l'appel à l'indéfectibilité de l'Eglise aurait pu suffire et même être plus opératoire. Il est non seulement normal, mais nécessaire au Bien de l'Eglise, que le magistère puisse s'exprimer avec autorité et être obéi, sans engager pour autant son infaillibilité. Des enseignements et des pratiques peuvent être nécessaires à une époque, sans avoir à prétendre à l'irréformabilité. C'était en tout cas la conviction du Concile de Trente. Il appartient à la mission de l'Eglise, au nom de son indéfectibilité fondamentale, d'imposer des doctrines et des pratiques qui pourront évoluer." (Sesboüé, p. 306).
 Il sait gré au pontificat de Benoit XVI d'avoir introduit une pause dans cette "infaillibilité rampante":
"Le théologien ne peut que se réjouir du changement de ton adopté."

2) Pour revenir à l'IVG, et en lien avec cette évolution magistérielle récente (un  prêtre m'a récemment présenté sur Facebook les positions de l'Eglise sur  l'homosexualité, l'IVG, etc. comme la "loi de Dieu", me mettant au défi, avec des accents manifestement empruntés au Livre de Job, de mettre Dieu en accusation) on est dans un débat qui touche certes à des problèmes humainement graves, mais qui d'une part ne touche pas directement à la foi (que l'embryon soit "un amas de cellule" ou u être vivant avec des "droits", je ne vois pas quelle vérité de foi est remise en cause, ce qui n'enlève rien à l'urgence de s'engager moralement d'un côté ou de l'autre selon ce qu'on tient comme la vérité), et semble indécidable dans l'état actuel des connaissances en l'absence de consensus scientifique (Ma position personnelle: en gros, j'ai beaucoup de mal à dissocier la vie de la capacité à ressentir du plaisir ou de la souffrance, ce qui me place plutôt en terrain pro IVG. Mais, peut-être du fait des longues années passées à tenter, sans jamais vraiment y arriver, de me persuader du bien fondé du discours de l'Eglise sur ce sujet, je suis encore réticent à balayer aussi aisément ce dernier que je le fais pour celui sur l'homosexualité, dont le caractère erroné m'apparait beaucoup plus clairement et de manière manifeste) . Il semble donc étonnant (voire anormal) qu'en quelques décennies (certes, la condamnation existe depuis des siècles, mais elle suivait simplement le consensus social: pourquoi s'en être détaché si brutalement et unilatéralement?), l'opposition à l'IVG soit devenue si indissociable de l'identité catholique que même au sein de certains groupes de chrétiens, composés de personnes qui ont franchi le pas d'une certaine forme, sinon de dissidence, du moins de recul critique vis à vis du magistère, on ait presque l'impression de crever un abcès en débattant sur l'IVG. Au point, plus largement,  que dans l'Eglise, certains préfèrent voire partir ceux qui sont pour l'IVG, et qui y sont déjà, ou tenir à distance ceux qui sont sur le seuil, plutôt que de "négocier". Avec les questions que cela soulève en termes d'évangélisation (je me rappelle d'une formation d'animateurs d'aumônerie organisée par les groupes Alpha, où l'intervenant nous dirait que notre boulot était d'évangéliser, de donner aux gens envie de se convertir. Que l'Eglise soit devenue un repoussoir, qu'on assiste même à des "débaptisations", et que des fidèles n'y voient qu'un "épiphénomène sans importance, voire, pour certains, en viennent à s'en réjouir, à y voir une forme de coup de balai, est un réel problème, et pour le coup qui touche à la foi). Il y a là, pas forcément d'ailleurs pour contester systématiquement, de quoi s'interroger sur l'évolution ces dernières années de ce que signifient être catholique, et faire Eglise, du point de vue des fidèles, ou de certains fidèles.
J'ai également souvenir d'un entretien  de la sociologue Céline Béraud, qui insistait sur les aménagements pastoraux que les curés et les prêtres donnaient sur le terrain à l'enseignement moral de l'Eglise, qui permet de trouver des compromis en son sein et de le rendre plus vivable, mais qui soulève quand même la question de sa valeur de vérité et de sa réception effective par le sensus fidei/fidelium (le consensus, inspiré surnaturellement, du peuple des baptisés, qui, certes, n'est pas censé s'opposer au magistère, mais le caractère infaillible des énoncés de celui-ci en lien avec la "loi naturelle" semble encore loin d'être prouvé de manière satisfaisante):
" Alors que l’Église est souvent décrite comme très hiérarchique, vous défendez l’idée que des arrangements locaux sont une réalité permanente.
 Depuis toujours, il s’agit d’une caractéristique du catholicisme. La norme pour tous, définie de façon hiérarchique, cohabite avec des marges de manœuvre locales, prévues par l’institution elle-même (qui pardonne et accueille les contrevenants à ses lois). Sur l’homosexualité, si le magistère condamne, les responsables locaux sont en général bienveillants. Les homosexuels peuvent fréquenter les paroisses « gay friendly », mais restent. L’association David et Jonathan (2) ne propose pas de ma­riages homosexuels catholiques parce que c’est interdit. Mais dans les baptêmes d’enfant de couples homoparentaux, certains prêtres bricolent et se débrouillent mieux que les maires lors des cérémonies républicaines, par exemple en utilisant le rôle de parrain ou de marraine.[...]
 Comme les laïcs, les prêtres pratiquent donc aussi ce grand écart entre Rome et le réel ? Oui, la hiérarchie locale gère cela. Cela demande beaucoup de talent aux prêtres et aux évêques pour tenir les deux bouts du système. Aujourd’hui, les curés qui n’arrivent pas à bricoler avec toutes les sensibilités et les demandes ne tiennent pas le coup. Un curé de paroisse ordinaire ne peut tenir tout le temps un discours très dur sur le monde et les réalités de vie et refuser toute négociation. La Conférence des évêques de France aussi ménage la chèvre et le chou. En parlant du préservatif comme d’un « moindre mal », elle ne tient pas exactement le discours romain. Par contre, sur la question des ministères, les évêques français sont beaucoup moins offensifs que les Allemands." (Témoignage Chrétien, "Il y a une souplesse typiquement catholique", propos recueillis par Henrik Lindell)
 3) A propos de la réaction des théologiens au motu proprio de 1998, je suis tombé sur un article d'époque de Libération, dont je ne partage pas nécessairement le ton, mais que je trouve intéressant:
"De fait, depuis plusieurs années, le pontificat de Jean Paul II, inspiré par les stratégies médiatiques d'un Opus Dei omniprésent préfère court-circuiter l'échelon épiscopal en s'adressant directement aux fidèles via des superproductions type JMJ ou des mouvements de laïcs à la foi inébranlable tels les Charismatiques. Efficaces pour renforcer la fierté catholique, ces grands rassemblements ont l'inconvénient de n'être ni porteurs d'idées, ni déclencheurs de débats. Ce sont bien des théologiens qui ont, en leur temps, fourni le matériau qui a engendré Vatican II et fait entrer l'Eglise dans la modernité. Avec ce motu proprio, l'Eglise se condamne à une glaciation de la pensée dans des domaines qui taraudent l'institution et les croyants. Et Sesboüé de pointer ces futurs rendez-vous manqués: «Légitimité de l'élection du pape, célébration d'un concile, canonisation des saints, non-ordination des femmes». Des questions que d'aucuns se posent pour «défendre la foi», d'une manière jugée désormais fort peu catholique."

Sans me prononcer sur la référence à l'Opus Dei, ni partager la sévérité du ton, et tout en reconnaissant des fruits spirituels aux JMJ et aux mouvements du Renouveau Charismatique, ce paragraphe me fait repenser à ce désir de plus de spiritualité dans l'Eglise, tant revendiqué par ma génération par rapport à la précédente. Je m'y associe pleinement, et sans doute l'ancienne génération des cathos progressistes ne mettait pas suffisamment cet aspect de la vie de foi en valeur. Mais peut-être que, chez certains de nos contemporains, cette soif de spiritualité s'est faite au prix d'une certaine méfiance envers l'historicité de l'Eglise (pour le coup bien perçue par la génération précédente) par l'exaltation d'une supposée intangibilité de l'enseignement de l'Eglise (la loi naturelle, la Vérité, la "loi de Dieu", etc.). 

Or Sesboüé, dans son livre, semble considérer comme le plus sûr critère de l'infaillibilité de l'Eglise  la "réception" par les fidèles, sur le temps long, de ses enseignements. Ainsi, des idées au départ condamnées par les papes (celle de l'infaillibilité elle-même par exemple, à laquelle le pape Jean XXII, qui a par ailleurs canonisé Thomas d'Aquin, était très hostile), ont fini par être reçues, après plusieurs siècles de débats. Inversement, des énoncés exprimés de manière solennels, mais contredits par l'Histoire (la condamnation de la liberté religieuse dans le Syllabus) n'ont plus été reçus. L'historicité de l'Eglise ne s'oppose pas à son infaillibilité et son inerrance dans la foi, mais en est la meilleure garante, en ce qu'elle apure par l'épreuve du temps et des évolutions scientifiques et sociales les germes d'Esprit Saint de leur gangue humaine, trop humaine. Peut-être que l'un de nos défis est justement de réarticuler le lien entre cette historicité, sans doute trop minimisée par certains de nous, catholiques d'aujourd'hui, avec cette soif d'une vie spirituelle plus authentique qui est la notre? Pour relancer le dialogue avec le "monde" sans perdre la relation avec le Christ.