mardi 24 février 2015

Identité collective et conditions de reconnaissance


Je ne me suis pas joint, il y a un mois et demi, aux nombreux blogueurs qui ont écrit à propos des attentats et de leurs suites. Pas par désapprobation de cet exercice en lui-même, mais parce que j'avais le sentiment de n'avoir rien à partager de particulièrement intéressant ou édifiant. Un peu aussi par méfiance vis-à-vis des diverses émotions que je sentais aller et venir en moi. Et enfin par lassitude, tellement, derrière l'émotion et le sentiment d'horreur bien réels, les réactions et analyses des uns et des autres paraissaient souvent tellement prévisibles et tellement vaines (mes propres réactions incluses dans ce constat).

Je n'ai toujours rien à dire de particulièrement pertinent à propos des attentats en eux-mêmes, et je vais donc m'abstenir. Par contre, j'ai remarqué que certains internautes, blogueurs, journalistes, éditorialistes, etc. se sont appuyés sur ces événements, et les réactions qu'ils ont suscités dans l'opinion publique, pour essayer d'en tirer diverses réflexions sur le thème de l'identité. C'est sur ce dernier que je voudrais revenir ici.

On a assisté pendant plusieurs semaines à une joute sémantique assez virulente, et en même temps, de mon point de vue, assez dérisoire, sur ce que les uns et les autres estimaient être ou ne pas être: "Je suis Charlie", "je ne suis pas Charlie mais avec", "je ne suis pas Charlie mais tout ce qu'il a sali et insulté", "je suis policier", "je suis juif", "je suis français" (et bien sûr, pour certains "je suis tel ou tel terroriste"). On a a eu ceux qui se sont senti heurtés par l'injonction de faire corps avec des personnes dont ils désapprouvent les valeurs, ou d'"être" un journal qu'ils détestaient. On a ceux, en retour, qui se sentaient "être Charlie" et qui se se sont sentis blessés par le soupçon de conspiration hégémonique qu'ils ont perçus dans les reproches de ceux qui ne voulaient pas être Charlie. On a ceux qui ont retourné le slogan à des fins militantes. On a ceux enfin qui ont tenté de dépasser l'antagonisme autour de Charlie par des identités qu'ils estimaient plus fédératrices, voire universelles:

- Comme une culture commune:

" Il y a un problème, c’est celui d’une identité collective qui ne signifie plus rien et qui n’a plus rien à offrir, et d’une prolifération d’identités de substitution, dont certaines empruntent à l’islam des atours gratifiants sans parvenir à masquer le vide absolu de significations dont elles sont porteuses." (Philarête, L'esprit de l'escalier, "Je suis perplexe").
- Comme une identité nationale:
" Il va falloir aussi être, un peu. L'avoir a fait son temps. Il ne comble pas l'Homme. Surtout pour ceux qui n'ont rien.[...]
 Alors, je veux savoir qui nous sommes. Pas au prix d'un débat dirigé et mal engagé, sur un fond d'immigration et d'islam, malgré le contexte. Non, pas pour savoir ce que je ne suis pas, ce que seraient les autres, pas pour me construire par opposition et par exclusion, mais au nom de ce que nous avons accompli de beau, de grand, au nom de notre contribution au monde. [...]
Oui, je tâtonne. Mais je sais que je suis Français, d'une terre de culture et de liberté, de foi et de raison, terre des Lumières et terre chrétienne, universelle et nationale. Oui, il est plus que temps de reconnaître nos inspirations multiples, et de cesser de nier la participation des Lumières ou la contribution chrétienne, cesser d'amputer notre Histoire et notre culture. Il est temps de reconnaître que l'amour de notre pays ne nous a jamais empêchés de vouloir porter un message universel - pas un message de soumission mais de liberté - et que notre identité nationale et nos aspirations universelles ne sont pas contradictoires. Notre identité nationale n'est pas un repli mais au contraire la source d'un beau et grand message universel. Notre identité française est le camp de base de notre aspiration universelle. Peut-être pouvons-nous d'ailleurs songer encore à notre situation géographique originale, cette terre carrefour, qui intègre et qui irrigue, qui s'enrichit et qui diffuse." (Koztoujours, "Charlie, Danois, Juif, Copte, Français: qui sommes-nous?", Figarovox).
 - Comme un roman national:

"Las, cette communion commence à être tâchée par l’attitude maladroite, pour ne pas dire misérable, de certains. La flamme de l’unité nationale n’aurait-elle consumé qu’une allumette avant d’être déjà balayée par le vent mauvais de la politique conduite par nos responsables actuels, tous bords confondus ? Déjà, on exclut certains Français (dont je ne suis pas un fervent défenseur, loin s’en faut) d’une marche labellisée « républicaine ». Déjà, on soupçonne que la liberté d’expression, sacrée hier, redevient déjà sujette à conditions aujourd’hui.[...]
 Et c’est à ce niveau que se situe peut-être le drame national d’aujourd’hui. Ce drame est vieux : ne serait-ce pas le même qui a conduit le pays à se diviser sous les coups de boutoir allemands quand d’autres unissaient leurs forces sans état d’âme (Oui, je tourne mon regard du côté de la perfide Albion) ? De quelle maladie pluri-décennale souffre donc la France pour que sa classe politique ne puisse même plus s’unir devant les périls qui font désormais bien plus que la menacer ? Comment dès lors s’étonner qu’un pays moribond ne puisse proposer un roman national plus alléchant pour une jeunesse désœuvrée, sans avenir, sans idéal et sans lien qu’une épopée sanglante, qu’elle soit irakienne, syrienne… ou française ?[...]
 L’espoir est donc fragile, il ne semble reposer que sur la « spontanéité nationale », mais hier, il était palpable. Ne laissons pas ce qu’ils osent appeler la « République », et qui n’est que le fantôme d’un pays qu’ils ont dépecé, couper ce mince fil d’Ariane. Car, pour mince qu’il soit, il témoigne d’un reste d’identité profondément enfoui et qu’on ne déracinera pas si aisément. Hier, plus que dimanche prochain, nous avons retrouvé la France." (Henry le Barde, Le temps d'y penser, "Quelques lignes sur Charlie", passages graissés par l'auteur).
J'aime bien cette expression: "roman national", quand la question posée est celle de l'identité. Elle illustre bien que l'identité n'est pas une essence abstraite, une vérité éternelle, mais qu'elle est un récit, le dépôt d'une histoire, une sédimentation de décisions et d'évènements particuliers.

En même temps, si je l'aime bien, c'est aussi parce qu'elle me rappelle le malaise qui surgit presque immanquablement en moi, dès lors lors qu'il est question d'identité ou de culture commune, de racines collectives etc.

Au moins autant, sans doute, pour des raisons qui touchent à ma sensibilité personnelle, à mon vécu particulier et contingent qu'à des arguments objectifs rationnels: parce que j'ai beau avoir fait des études littéraires et comprendre intellectuellement qu'il y a sans doute plus de nourriture pour l'esprit dans un roman ou une pièce de théâtre "reconnus" que dans beaucoup de manga et de romans de science-fiction, je n'arrive toujours pas à avoir plus de goût pour les premiers que pour les seconds. Parce que j'ai visité x musés  quand j'étais petit et que je n'arrive plus à y mettre les pieds de moi-même . Parce que j'ai écouté tous les jours que j'ai vécu sous le toit parental de la musique classique, et que j'achète uniquement du metal (je ne cherche pas à opposer culture populaire et académique, ni à faire le procès de la seconde. Beaucoup de personnes  aiment d'ailleurs les deux, en toute connaissance de cause. J'expose juste une limite personnelle, qui sur le sujet qui nous occupe,relève du du biais cognitif). C'est une lacune importante dans la constitution de mon identité personnelle, j'en conviens volontiers. Mais qui m'a rendu profondément résistant aux injonctions à cultiver un goût commun, à concevoir de manière positive une identité culturelle collective. En partie pour de mauvaises raisons, que je viens de résumer. En partie aussi, et j'espère que c'est une meilleure raison, parce que je ne conçois pas de récit, de "roman", véritablement collectif. Que toute narration traduit pour moi, nécessairement l'hégémonie d'un, ou d'une poignée, de points de vue particuliers, au détriment d'autres.

Je ne vais pas "démontrer" dans ce billet cette affirmation, d'ailleurs pas particulièrement originale. Je vais juste formuler trois remarques, par lesquelles je vais tenter de préciser le malaise que j'ai ressenti à la lecture des articles cités ci-dessus:

1) Sur l'angle "culturel" du débat:

 Je réserve le traitement détaillé de cette question à un futur billet, une fois que j'aurai lu le livre récent de François-Xavier Bellamy sur le sujet. Pour l'heure, je vais très brièvement me cantonner à l'expression d'un ressenti: mon étonnement quand à la place centrale que prend la question de la transmission d'une culture académique dans l'analyse des difficultés sociales et politiques de notre société française, sous la plume de divers essayistes, blogueurs et intellectuels catholiques.

Cet étonnement ne s'identifie pas à un rejet ou à une dévalorisation de la transmission culturelle, ni à une apologie de l'ignorance ou de l'inculture. A mon très modeste niveau, je concède que ma formation intellectuelle m'a ouvert des perspectives, en termes de capacités d'analyse, d'esprit critique, de connaissances sur lesquelles appuyer mon jugement, de facilités d'expression, que je n'aurai probablement pas eu sans elle. Je peux plus, dans certains domaines de la vie commune plus ou moins généraux, du fait de ce savoir et de ces compétences qui m'ont été transmis. Je suis conscient également que loin de se résumer à une antienne réactionnaire, ce thème de la transmission culturelle est central dans la manière dont l'identité républicaine s'est comprise et constituée. Lorsque les pères positivistes de la Troisième République, Gambetta, Littré, Ferry, ont cherché à pallier aux débordements révolutionnaires et à répondre aux critiques de la légitimité du suffrage universel, c'est sur l'éducation du futur citoyen à des valeurs communes, universelles, qu'ils ont fondé la valeur démocratique du vote populaire. Enfin, même pour critiquer le caractère hégémonique d'une certaine culture institutionnelle, et ses conséquences politiques, il est évident que bien connaitre cette dernière aide.

Pour autant, si ma (relative)  culture me donne un certain pouvoir, une certaine capacité d'agir, je ne suis pas sûr qu'elle me permette d'être davantage, ou plus profondément, qu'elle me permette véritablement de donner une identité morale, normative pour mon existence et ma relation à autrui, à cette capacité d'agir.

 Je ne puis m'empêcher d'évoquer, sur le mode du témoignage empirique, les sept années que j'ai passées en tant qu'administratif de catégorie B dans un établissement d'enseignement supérieur, avant de partir en 2013 sur une toute autre affectation. J'y ai fréquenté quotidiennement des professeurs éminents, et des chercheurs mondialement reconnus, et aussi des collègues administratifs qui pour certains avaient des doctorats ou des formations d'ingénieurs, mais qui pour d'autres avaient arrêté leurs études quelque part entre la seconde et la L2 (et qui pour certains se sont formées en autodidactes, mais pas tous, m'a-t-il semblé). Et j'ai travaillé avec les uns et les autres, en vue de l'intérêt de l'établissement, des étudiants, etc. Tant chez mes collègues administratifs qu'enseignants chercheurs, à tout niveau de formation et de curiosité intellectuelle, j'ai rencontré des personnes très riches humainement, et attachées à l'intérêt collectif, qui m'ont beaucoup apporté. Et d'autres, malheureusement, qui m'ont parues centrées sur leur intérêt propre et fermées à tout dialogue, voire, pour une minorité, à une certaine forme d'humanité et de décence qu'on pourrait croire élémentaire.

Ces comportements ont pu s'exprimer (ou non) de façon diverse suivant la formation des uns et des autres, et leur statut, administratif ou enseignant, avec des expressions différentes, mais j'en ai retiré la conviction, certes empirique, que si la culture augmente par certains aspects notre capacité à prendre en main notre vie, elle n'humanise pas à proprement parler, elle ne nous rend pas meilleurs. Peut-être plus habiles, peut-être davantage capable de faire bonne figure d'un point de vue social, mais pas davantage disposer à donner de nous-même pour le "bien commun" ou "l'intérêt général". Ou à être plus attentifs aux plus faibles. Pas toute seule en tout cas. Elle ne suffit pas à nourrir notre volonté de vivre ensemble.

Certes, on peut concéder que de manière formelle, l'acquisition d'une culture générale nous pousse en dehors de nous mêmes, et nous met à l'école de l'univers d'autrui, nous ouvre à une certaine altérité, nous éduque à la pluralité des points de vue, voire à une certaine aspiration à l'universalité. Mais je ne crois pas qu'elle augmente en nous, par elle-même, l'empathie, la compassion, le désintéressement, le dévouement etc. Je me souviens du désarroi d'une jeune maîtresse de conférence, qui disait découvrir soudainement que le savoir universitaire n'était nullement un antidote à la mesquinerie, contre tout ce dont elle s'était convaincue au cours de ses longues études.

J'ai bien conscience, en écrivant ces mots, que je ne fais que circonscrire mon ressenti, et non pas réfuter, par exemple, François-Xavier Bellamy ou Philarête, qui fréquentent depuis quelques années déjà les coulisses de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, et dont j'imagine bien qu'ils ont rencontré quelques occasions d'être définitivement vaccinés de toute idéalisation excessive du monde des études. Je ne doute pas qu'ils ont des réponses toutes prêtes et mûrement réfléchies à ce que je viens d'écrire. Mais je ne comprends pas en quoi le fait que des lycéens ou des étudiants de L1 connaissent ou non la différence entre la Révolution ou la Restauration ou savent, ou non, quand a été instituée la Cinquième République constitue ne serait-ce qu'un embryon d'explication du malaise social et politique que nous vivons actuellement. C'est très handicapant pour entamer des études supérieures en France d'ignorer les réponses à ces questions, je n'en disconviens pas, mais je ne vois pas en quoi cela éclaire mieux qu'autre chose le repli identitaire ou la montée des violences communautaires. Ce n'est pas parce qu'on connait l'Histoire de France qu'on ressent pour tels ou tels de ses concitoyens ou pour la collectivité dans son ensemble plus de sympathie ou que l'on fait corps avec eux ou elle. Ou qu'on se sent trouver sa place dans cette Histoire, y être reconnu en tant que tel et s'y reconnaître (j'avoue au passage, sans pour autant me sentir "haïr l'homme dans sa naissance" (Tertullien) ne jamais avoir compris, sans avoir peut-être suffisamment cherché, quelle pouvait bien être la fonction normative, défendue par certains (p. 5), d'un héritage ou d'une filiation généalogique). Il me semble que le problème ne vient pas tant de l'ignorance que du sentiment de  n'avoir pas sa place, de ne pas partir avec les mêmes chances et les mêmes perspectives. On peut rire à la lecture de Tartuffe, reconnaître intellectuellement qu'une oeuvre peut être belle et grande, et ressentir, profondément, que la culture française ne nous parle pas, qu'elle passe à côté de notre histoire personnelle, qu'elle ne nous laisse aucune place viable, et pas nécessairement à tort ou par méconnaissance. Peut-être parce qu'on est "déraciné". Peut-être aussi parce que le terreau culturel qui est proposé ne permet pas à toutes sortes de plantes de croître et de produire du fruit.

Beaucoup de catholiques, les yeux pleins d'étoiles quand il est question de Culture, ne cessent de dénoncer l'incapacité de nos gouvernants à diagnostiquer la crise de notre pays et à y remédier, y compris un ministre qui a été le collaborateur personnel de Paul Ricoeur, y compris une autre qui cite jusqu'à l'indigestion des vers d'illustres poètes français. Comment tout à la fois dénoncer l'aveuglement, réel ou supposé, de cette élite culturelle, et soutenir que la clé de nos problèmes sociaux et politiques réside dans l'acquisition d'une culture de base commune, qui certes constitue une aide non négligeable dans la vie adulte à l'échelle individuelle, mais qui, si elle ne permet pas à chacun d'y trouver sa place et de s'y sentir reconnu, socialement, culturellement, religieusement, moralement, professionnellement, reste lettre-morte?


2) Sur le rapport du récit au réel:

Comme je l'écrivais, j'aime bien l'expression "roman national", et en même temps, elle me met un peu mal à l'aise. A bien y réfléchir, ce qui me gêne, c'est l'évidence apparemment présupposée de la possibilité d'un récit commun.

Pour revenir un instant sur l'attentat de Charlie Hebdo, un dessin, paru dans le numéro du 14 février 2015, m'a marqué. On y voit les journalistes victimes de l'attaque faire toutes sortes de bras d'honneurs et de provocations aux terroristes, qui apparaissent dépassés et complètement dominés en termes d'assurance et de personnalité. Il y a eu beaucoup de dessins de ce type dans le monde, en réaction aux attentats (aussi des dessins montrant des crayons sous forme d'armes, etc.). Ce n'est d'ailleurs pas original: il y avait eu plein d'illustrations de ce type après le 11 septembre 2001: je me souviens d'un album hommage chez Marvel Comics qui en était rempli. Il semble que ce ne soit pas du tout comme cela que l'attaque se soit déroulée: les journalistes étaient complètement sous le choc, couchés sous la table pour tenter de sauver leur vie, et les terroristes maitrisaient complètement la situation. Ces dessins, d'une certaine manière, véhiculent une illusion. Ils renversent de manière fantasmée la réalité, pour la travestir et l'accommoder aux désirs du dessinateur. Et en même temps ils ne constituent pas un mensonge: des journalistes présents lors de l'attentat, qui savent exactement comment il s'est déroulé, et qui en ont témoigné, ont participé à ce numéro, et ce dessin était là aussi pour faire mémoire de l'horreur et de la brutalité de l'attentat. Il constitue une forme de revanche symbolique, mais il n'efface pas le mal originel, ni ne cherche à nier la réalité des faits.

De manière moins dramatique, il me semble  que notre vie quotidienne est remplie de ces constructions symboliques, qui ne cessent de réinterpréter une réalité trop brutale, trop nue, trop banale ou trop indifférente, pour la rendre plus viable, plus vivable. La famille, le travail, les engagements associatifs ou militants, la routine même, sont autant de cadres qui donnent à notre existence une consistance, une apparence de permanence et de solidité,alors même que nous n'ignorons pas la réalité de leur fragilité et de leur caractère imprévisible et éphémère. Nous habillons la réalité avec des récits, pour ne pas la voir nue, non pas parce que nous serions aveugles à cette nudité, mais parce que nous vivons mieux sans la voir (même dans la foi, qu'en tant que croyant je ne peux réduire à une illusion, il y a une part de quotidienne de récits rassurants: toutes ces fois où nous nous inventons la volonté de Dieu, où nous lui donnons une personnalité, où nous nous attribuons des bons points, des assurances ou des mérites, plutôt que d'affronter son caractère inconnaissable, son mystère et la gratuité de sa grâce: la foi nue n'est pas plus facile à affronter que la réalité nue).

Ces récits, nous sommes nombreux à nous retrouver dans certains d'entre eux. Qu'ils soient routiniers, comme le travail ou la famille, ou exaltants, comme la nation, la religion, la lutte pour plus de justice sociale, ils regroupent autour d'eux des coalitions, qui y voient une plus-value à leur vie, voir quelque chose qui la transfigure et la rend meilleure, plus grande , plus noble, ou tout simplement plus agréable. Et qui nous pousse, parfois, à en faire la promotion à une large échelle, pour partager avec d'autres les bénéfices que nous en retirons.

Pour autant, ces récits ne sont pas la réalité en elle-même, mais des points de vue sur la réalité (ce qui ne signifie pas qu'ils n'ont aucun lien avec elle ni aucune conséquence sur elle, ni qu'on peut se passer totalement d'eux, bien au contraire). Ils ne sont pas reçus par tous de la même façon, ni avec les mêmes effets, même si chacun se construit évidemment au contact et en partie par la culture et la mentalité dominantes du milieu où il vit. J'écrivais dans un billet précédent que la famille était souvent ce qui nous séparait. On pourrait en dire autant de la Nation, qui n'est ni une évidence abstraite ni une vérité homogène, mais qui est une idée composite, née de la sédimentation d'épisodes historiques et de courants d'idées politiques fort divers, et parfois contradictoires. Je peux entendre qu'on soit attaché à un certain nombre d'idées et de pratiques qui se sont imposées dans l'histoire culturelle française. Je comprends aussi qu'on puisse être reconnaissant du sacrifice de très nombreuses personnes qui en mourant, parfois volontairement et avec courage, "pour la France", ont pu aussi à certains moments de notre Histoire  le faire pour défendre la démocratie, la liberté de leurs concitoyens, ou tout simplement la vie d'autrui. J'accepte enfin très volontiers qu'on puisse vouloir rechercher le meilleur dans cette idée de Nation, magnifier ses épisodes plus glorieux (les balbutiements des démocraties contemporaines, la Résistance etc.)  pour tenter de la dissocier de ses épisodes nettement moins glorieux (colonisation, vichysme, ...), de joindre une certaine forme d'héroïsme et de dévouement patriotique au respect de l'altérité et à une certaine volonté d'accueil et d'inclusion. A l'échelle individuelle, ou d'une groupe,pourquoi pas? Mais je ne crois pas que l'idée de Nation parle à tout le monde de manière positive, ni même qu'elle puisse le faire. Je ne crois pas qu'elle puisse constituer un plus petit commun dénominateur dans la construction d'une identité collective, pas plus que "je suis Charlie".

Nous coexistons sur un même territoire, au même moment de l'Histoire de celui-ci. Nous n'avons pour autant pas tous reçu la même part de cette Histoire en héritage, nous n'avons pas le même point de vue sur elle, et nous ne la percevons pas de la même façon. Nous ne bénéficions pas tous d'une place égale, d'une reconnaissance égale, ni même, malgré tous les réels efforts législatifs et constitutionnels en ce sens, d'une égalité réelle des chances. Nous ne nous reconnaissons pas tous dans les aspects dominants de la culture française, ni dans les caractères les plus saillants de "la mentalité" de nos concitoyens. Pour certains d'entre nous, la Nation, en tant qu'idéal de vie, en tant qu'aspiration, en tant que principe moral, en tant qu'éthique de la vie en communauté, ne représente rien, ou alors un gros paquet de problèmes ou d'inconvénients (l'idéalisation hégémonique d'un mode de vie bourgeois sous couvert d'universalisme, l'occultation des inégalités sociales, économiques, culturelles derrière une appartenance commune abstraite, l'oppression des identités minoritaires sous prétexte d'"intégration" ou que sais-je encore). Je comprends tout à fait qu'on puisse promouvoir une certaine idée commune de la Nation comme une convention administrative, comme une fiction utile pour administrer la société, pour préserver une paix sociale minimale. Je refuse toute injonction à la recevoir comme un principe moral intangible, a fortiori comme une "identité". J'ai une autre sensibilité, d'autres idéaux, d'autres aspirations, d'autres principes, pas forcément meilleurs ou plus vrais, mais, je pense, pas moins respectables ou dignes de considération, qui font que je ne m'y retrouve pas. C'est peut-être dommage, mais c'est comme ça.

Ce qui ne veut pas dire que je la considère, pas plus qu'aucune de ces constructions symboliques que j'évoquais, comme une pure illusion, ni que je cherche à dissuader ceux qui y sont davantage sensibles que moi .  Le nationalisme, comme d'autres récits identitaires (et j'entends ici "identitaire" au sens, large, de récit qui analyse, élabore ou entretient une identité individuelle ou collective, pas au sens de "bloc identitaire", merci bien d'en prendre note), a une dimension performative. Il transforme ceux qui s'en réclament, pour le pire ou pour le meilleur, suivant ce qu'ils vont y trouver et ce qu'ils veulent défendre ou partager ou imposer au travers de celui-ci. Et que des personnes trouvent dans leur sentiment d'appartenance à une nation française, quelque chose qui les fait sortir de leur égoïsme, les rend plus généreuses et plus attentives à leur prochain, je m'en réjouis et les encourage dans cette voie. De même que je respecte et admire profondément tous ceux qui ont su donner leur vie pour autrui, au nom de leurs valeurs, qu'ils s'agisse en l'occurrence de la France, de la Révolution, du Socialisme ou que sais-je. Toutes les causes ont leurs morts. Je peux respecter le dévouement de tous ces morts, quand il s'est exercé pour la vie d'autrui et non pas contre elle, et reconnaître ce que certains ont pu m'apporter. Je ne peux pas faire miennes toutes les causes, même généreuses et grandes par certains aspects. Et l'identité nationale en est une dont les ambiguïtés et les difficultés me paraissent suffisamment avérées pour que je puisse, sans état d'âme, revendiquer de maintenir une distance critique à son égard, de même qu'envers les  injonctions à être (ou à ne pas être) Charlie.

3) Sur les rapports entre identité collective et conditions de reconnaissance:


Je liais dans ma première remarque la question de l'identité à celle de la reconnaissance. Qui, loin de la résoudre une fois pour toutes, soulève de nouvelles difficultés.

Pour être reconnu, il faut un vis-à-vis qui nous reconnaisse. Ce qui implique un minimum de terrain partagé, de normes communes, sur quoi s'appuyer et s'accorder un minimum. Pour qu'il y ait reconnaissance, il ne suffit pas qu'il y ait rencontre ou appréhension par autrui. Il faut qu'un certain nombres de conditions préalables soit remplies, qui rendent le sujet "reconnaissable", qui fassent qu'il puisse être perçu, dans le cadre normatif d'intelligibilité du réel qui est celui de ses vis-à-vis, comme une vie à part entière, au même niveau que la leur.  "La reconnaissabilité précède la reconnaissance", comme Judith Butler l'écrit dans Ce qui fait une vie (consultable gratuitement sur le site de l'éditeur, pour ceux de mes lecteurs qui "ne veulent pas donner de l'argent" à cette auteure):

"Comment alors faut-il comprendre la reconnaissabilité ? En premier lieu, ce n’est pas une qualité ou un potentiel des individus humains. Une telle assertion peut sembler absurde, mais il est important de mettre en question l’idée de ce qu’est une personne (personhood) telle que la comprend l’individualisme. Si on dit que la reconnaissabilité est un potentiel universel qui appartient à toutes les personnes (persons) en tant que telles, alors, en un sens, le problème posé est résolu d’avance. On a décidé qu’une certaine idée particulière de ce qu’est une « personne » (personhood) détermine la portée et le sens de la reconnaissabilité. Ce faisant, on instaure un idéal normatif comme condition préalable à l’analyse ; en fait, on a déjà « reconnu » tout ce qu’il y avait à savoir sur la reconnaissance. La reconnaissance ne remet pas en cause la forme de l’humain qui sert traditionnellement de norme de reconnaissabilité, la notion de ce qui fait une personne (personhood) étant alors cette norme même. Il s’agit pourtant de se demander comment de telles normes opèrent de sorte à produire certains sujets comme des personnes (persons) « reconnaissables » tout en en rendant d’autres infiniment plus difficiles à reconnaître. Le problème n’est pas simplement de savoir comment inclure davantage de gens dans les normes existantes, mais de considérer la manière dont ces normes distribuent la reconnaissance sur un mode différentiel. Quelles nouvelles normes sont possibles et comment sont-elles forgées ? Que pourrait-on faire pour produire un ensemble de conditions plus égalitaires de reconnaissabilité ? Que pourrait-on faire, en d’autres termes, pour déplacer les termes mêmes de la reconnaissabilité afin de produire des résultats plus radicalement démocratiques ?"
 A ce problème de la reconnaissabilité (toutes les vies ne sont pas reconnaissables, ou reconnaissables au même niveau), Butler joint le thème de la précarité:

"Dire par exemple qu’une vie est sujette à la blessure ou qu’elle peut être perdue, détruite ou systématiquement négligée au point de mourir, c’est souligner non seulement sa finitude (dire que la mort est certaine) mais aussi sa précarité (que différentes conditions sociales et économiques doivent être remplies pour que la vie puisse se maintenir comme vie). La précarité implique la vie sociale, c’est-à-dire le fait que la vie de quelqu’un est toujours en quelque sorte aux mains d’autrui. Elle implique que l’on est exposé à la fois à ceux que l’on connaît et à ceux que l’on ne connaît pas ; une dépendance par rapport à des gens que l’on connaît, que l’on connaît à peine ou que l’on ne connaît pas du tout. Inversement, elle implique que l’on est affecté par l’exposition et la dépendance de personnes dont la plupart demeurent anonymes. Ces relations ne sont pas nécessairement d’amour ni même de sollicitude, mais constituent des obligations à l’égard d’autres personnes que nous ne pouvons pour la plupart pas nommer, que nous ne connaissons pas et qui peuvent ou non posséder des traits qui les rapprochent d’une idée de ce que « nous » sommes. Pour utiliser le langage courant, on pourrait dire que « nous » avons des obligations à l’égard d’« autrui » et présumer que « nous » savons qui « nous » sommes dans un tel cas. Cependant, cette façon de voir implique précisément socialement que le « nous » ne peut pas se reconnaître, qu’il ne se reconnaît pas, qu’il est d’emblée clivé, interrompu par l’altérité comme le dit Levinas, et que les obligations que « nous » avons sont précisément celles qui perturbent toute notion préétablie du « nous ». Contre une conception existentielle de la finitude qui singularise notre relation à la mort et à la vie, la précarité met en évidence ce qui nous rend radicalement substituables et anonymes, à la fois par rapport à certains modes socialement induits du mourir et de la mort et par rapport à des modes socialement conditionnés de persister et de s’épanouir. Ce n’est pas que nous naissons pour ensuite devenir précaires, c’est plutôt que la précarité est coextensive à la naissance elle-même (la naissance est précaire par définition), ce qui veut dire qu’il importe de savoir si oui ou non cet être nouveau-né survit, mais aussi que sa survie dépend de ce que nous pourrions appeler un réseau social de mains. Précisément parce qu’un être vivant peut mourir, il est nécessaire de prendre soin de cet être afin qu’il puisse vivre. La valeur de la vie n’apparaît que dans des conditions où la perte importerait. Ainsi, la possibilité du deuil est un présupposé pour la vie qui importe."
 Elle rejette pour autant, explicitement contre les courants militants "pro-vie", l'idée d'un "droit à la vie" absolutisé et intangible:

"Il n’en résulte donc pas que tout ce qui peut mourir ou est sujet à la destruction (c’est-à-dire tous les processus de la vie) impose une obligation de préserver la vie. Mais une obligation naît du fait que nous sommes, pour ainsi dire, des êtres d’emblée sociaux, qui dépendons de ce qui est hors de nous – autrui, des institutions, un environnement viable et durable – et que nous sommes, dans ce sens, précaires. Maintenir la vie comme viable (sustainable) nécessite de donner à ces conditions la place qui leur revient et de militer pour qu’elles soient remplies avec constance et force. Là où une vie n’a aucune chance de s’épanouir, il faut veiller à amender les conditions négatives de la vie. La vie précaire implique la vie comme processus conditionné et non comme trait interne d’un individu monadique ou toute autre chimère anthropocentrique. Nous sommes engagés à l’égard des conditions qui rendent la vie possible, pas à l’égard de la « vie même », ou, plutôt, nos obligations naissent de l’idée qu’il ne peut y avoir de vie maintenue (sustained) si ces conditions ne sont pas remplies, ce qui est à la fois notre responsabilité politique et l’objet de nos décisions éthiques les plus sensibles."

En s'appuyant sur le contexte de lutte contre le terrorisme post-11septembre, sur le travail de réflexion sur la photographie de guerre de l'essayiste et militante Susan Sontag,  ou encore sur les poèmes d'un prisonnier de Guantanamo, elle cherche à penser ce thème de la précarité au travers du différentiel entre les vies qui peuvent être pleurées et celles qui ne le peuvent pas, des populations sujette au deuil et celles qui ne le sont pas:

"Mais la question de savoir de qui les vies doivent être considérées comme sujettes au deuil, méritant d’être protégées, appartenant à des sujets de droits qui doivent être respectés, nous renvoie à la question de la manière dont l’affect est régulé et de ce qu’on entend par « régulation de l’affect ». L’anthropologue Talal Asad a récemment écrit sur les attentats-suicides un livre où la première question qu’il pose est : pourquoi ressentons-nous de l’horreur et de la répulsion morale devant les attentats-suicides, alors que nous n’éprouvons pas toujours la même chose face à la violence d’État ? Son but n’est pas de dire que ces violences sont identiques, ni même que nous devrions éprouver le même sentiment d’indignation dans les deux cas. Mais il trouve curieux, et sur ce point je suis d’accord avec lui, que nos réponses morales – qui prennent d’abord la forme d’affects – soient tacitement régulées par certains types de cadres d’interprétation. Sa thèse est que nous ressentons davantage d’horreur et de répulsion morale face à des vies perdues brutalement dans certaines conditions et par certains moyens que dans d’autres conditions et par d’autres moyens. Si quelqu’un tue ou est tué à la guerre, et si cette guerre est menée par un État que nous investissons de légitimité, alors nous considérons cette mort comme déplorable, triste, infortunée, mais pas comme radicalement injuste. En revanche, si la violence est perpétrée par des groupes insurrectionnels considérés comme illégitimes, notre affect change invariablement, c’est du moins ce que suppose Asad."
Ces considérations sur le différentiel de reconnaissabilité entre les vies sujettes ou non au deuil l'amène à refuser de poser le problème en termes d'identité ou de sujet:

"Nous sommes par conséquent confrontés à une certaine faille ou clivage récurrent au cœur de la politique contemporaine. Si l’on estime que certaines vies méritent d’être vécues, protégées et pleurées, tandis que d’autres ne le méritent pas, cette manière de distinguer entre les vies ne peut être comprise comme un problème d’identité ou même de sujet. C’est bien plutôt une question portant sur la manière dont le pouvoir forme le champ dans lequel les sujets deviennent possibles ou, plutôt, comment ils deviennent impossibles. Et cela implique une pratique critique de pensée qui refuse de prendre pour acquis le cadre de la lutte identitaire selon lequel les sujets existent déjà, occupent un espace public commun, avec l’idée que leurs divergences pourraient être conciliées si seulement on avait les bons outils pour les rapprocher. D’après moi, l’affaire est infiniment plus grave et appelle un type d’analyse capable de remettre en question un cadre qui étouffe la question de savoir qui compte comme « quelqu’un » – en d’autres termes, l’impact de la norme sur la délimitation d’une vie sujette au deuil."

Elle conclut en liant l'injonction politique à la "non violence" à la critique systématique de ce différentiel qui fausse, notamment dans les représentations médiatiques, les conditions de reconnaissabilité, en insistant sur le fait qu'il n'y a pas de conception opératoire de la non-violence sans confrontation à cette violence qui est partie prenante de notre propre constitution comme sujets:

"Pour que l’injonction à la non-violence ait du sens, il est d’abord nécessaire de surmonter le présupposé de ce différentiel lui-même – un inégalitarisme schématique et non théorisé – qui opère partout dans la vie perceptuelle. Si l’on veut que l’injonction à la non-violence ne perde pas tout son sens, il faut lui adjoindre une intervention critique quant aux normes qui distinguent entre les vies qui comptent comme vivables et sujettes au deuil et celles qui ne comptent pas comme telles. C’est seulement à la condition que les vies soient sujettes au deuil (prises au futur antérieur) que l’appel à la non-violence peut se soustraire à la complicité avec certaines formes d’inégalitarisme épistémique. Le désir de commettre la violence est ainsi toujours accompagné par l’angoisse de la voir se retourner contre soi, puisque tous les acteurs potentiels de la scène sont également vulnérables. Même quand cette idée découle d’un calcul portant sur les conséquences d’un acte violent, elle témoigne d’une interrelation ontologique qui est antérieure à tout calcul. La précarité n’est pas l’effet d’une certaine stratégie, mais la condition généralisée de toute stratégie quelle qu’elle soit. Une certaine manière d’appréhender l’égalité découle ainsi de cette condition invariablement partagée, une condition qu’il est difficile de toujours garder à l’esprit : la non-violence prend sa source dans le fait d’appréhender l’égalité au cœur de la précarité.
À cette fin, point n’est besoin de savoir à l’avance ce que sera « une vie », mais seulement de trouver et de soutenir les modes de représentation et d’apparence qui permettent à l’exigence de la vie de s’exprimer et d’être entendue (en ce sens, médias et survie sont liés). L’éthique est moins un calcul que quelque chose qui découle du fait d’entendre un appel (address), de pouvoir entendre un appel de manière tenable (sustainable), ce qui veut dire à un niveau global qu’il ne peut y avoir d’éthique sans une pratique soutenue de la traduction – entre des langues, mais aussi entre des formes de médias. La question éthique de savoir s’il faut ou non exercer la violence ne surgit qu’en rapport avec le « tu » qui figure l’objet potentiel de ma blessure. Mais s’il n’y a pas de « tu » ou si celui-ci ne peut être entendu ou vu, alors il n’y a pas de relation éthique. On peut perdre le « tu » par des postures exclusives aussi bien de souveraineté que de persécution, tout particulièrement lorsque personne ne reconnaît être impliqué dans la position de l’autre. De fait, l’un des effets de ces modes de souveraineté est précisément de « perdre le tu ».
Il semble ainsi que la non-violence requière une lutte pour le domaine de l’apparaître et des sens, interrogeant la meilleure manière d’organiser les médias pour surmonter les répartitions différentielles de la possibilité du deuil (grievability) et du fait de considérer une vie comme digne d’être vécue, voire comme une vie vivante. Elle consiste aussi à lutter contre des conceptions du sujet politique qui supposent que la perméabilité et la blessabilité peuvent être monopolisées à un endroit et entièrement refusées à un autre. Aucun sujet n’a le monopole de l’« être persécuté » ni du « persécuter », même quand des histoires fortement sédimentées (des formes d’itération densément composées) produisent cet effet ontologique."

Je suis pour ma part tout à fait incapable d'émettre des propositions politiques consistantes, crédibles ou même informées en matière, tant de politique des minorités, que de lutte contre le terrorisme  ou contre le néocolonialisme. Je retire principalement de cette réflexion sur la reconnaissabilité le paradoxe de la constitution du sujet identitaire, qui va fermer des possibilités de reconnaissance par le geste même qui va en promouvoir d'autres: le type français hégémonique parmi toutes les vies française, le type catholique hégémonique au sein de toutes les vies catholiques, mais aussi (et ça vaut pour les revendications identitaires de minorités) le type féminin hégémonique au sein de toutes les vies féminines, le type musulman hégémonique au sein de toutes les vies musulmanes, le type homosexuel hégémonique au sein de toutes les vies homosexuelles.

Et aussi la difficulté de définir ce que signifie "défendre les plus faibles" (ou, de manière peut-être moins ambiguë et paternaliste, et plus utilisable dans une démarche d'"empowerment",les opprimés ou les dominés). J'ai noté, comme tous le monde, que les AFC sont entrées la semaine dernière dans une lutte juridique contre le site de rencontre Gleeden. Sur le principe, je ne suis pas très partisan de cette manière d'importer des luttes morales sur le terrain juridique. Je peux cependant entendre que beaucoup de concitoyens puissent être profondément choqués par ce qui peut apparaitre comme une exploitation commerciale cynique de l'adultère, et de fait, j'ai parmi mes proches, comme beaucoup de monde des personnes qui ont vécu très durement l'adultère de parents, jusque dans leur construction personnelle. Par contre, je m'interroge, à la lumière des réflexions qui précèdent sur la "reconnaissabilité", sur ce qui fait que tant de catholiques considèrent comme une priorité pour "le bien commun" de remédier à cette situation particulière qu'est la souffrance des des conjoints trompés et de leurs enfants, et à rejeter en même temps comme des "revendications particulières", disons,  la lutte des personnes transgenre pour une vraie reconnaissance sociale et juridique. Je ne minimise pas la souffrance des victimes d'adultère, elles n'ont pas droit à moins de compassion que les personnes trans', mais j'imagine que la plupart ne se font pas quotidiennement harceler et insulter dans les transports ou dans la rue, qu'elles ne sont pas considérées comme des monstres par leurs parents ou leurs employeurs. Je pense qu'il vaut le coup que nous nous saisissions nous, catholiques, de cette question de la reconnaissabilité, pour nous interroger sur ce différentiel de charité, qui nous rend profondément réceptifs à certaines souffrances, et complètement indifférents, voire hostiles, à d'autres pourtant objectivement aussi importantes.

Et il ne m'est pas possible, en ce sens, d'approuver que l'on formule cette lutte pour ceux qui souffrent comme un refus de "la promotion de comportements déstructurants et désagrégateurs de la société". Car de mon point de vue, (et même s'il n'est vraisemblablement pas possible de se passer de toute référence à elle) l'identité sociale, quelle que soit la manière dont on la définit ou la conçoit,  réifie, hiérarchise, différencie entre les vies reconnaissables et celles qui souffrent en silence, ou sous les moqueries et les insultes, et il n'est pas de défense des opprimés, quels qu'ils soient, sans promotion de ceux de ces comportements déstructurants et désagrégateurs de la société, qui sont portés par la critique sociale et politique.

dimanche 4 janvier 2015

Pourquoi l'éthique des vertus me pose problème, en tant que chrétien


 [Edit du 16/07/2015: comme cela était déjà perceptible dans les commentaires, je suis rétrospectivement assez mécontent de ce billet. D'une part parce que je ne me suis pas suffisamment assuré de la solidité de mes connaissances, concernant notamment les différentes philosophies se réclamant de l'éthique des vertus, avant de commencer à l'écrire. D'autre part, et surtout, parce que j'annexe sans précautions ni justification aux présupposés éthiques qui sont les miens, et qui relèvent globalement d'une éthique de la vulnérabilité, l'éthique "minimaliste" et universaliste de Ruwen Ogien qui s'y oppose pourtant frontalement, par exemple dans un texte dirigé contre les éthiques "du visage humain", ou encore dans un débat l'opposant à certains tenants de l'éthique du "care". Je laisse pourtant ce texte en ligne, mon malaise vis-à-vis de l'éthique des vertus, ou de ce que j'en comprends, demeurant à ce jour, et la discussion en commentaire n'étant pas inintéressante. Je tacherai de clarifier et de rectifier ma position dans un futur billet]

Depuis que j'écris sur ce blog, principalement des articles en lien avec les débats actuels sur les questions d'identité de genre, d'orientation sexuelle etc., l'un des fils conducteurs de ma réflexion se résume de plus en plus à la question suivante: comment concilier ma foi catholique avec l'exigence éthique qui m'a poussé à m'opposer à certains enseignements de l'Eglise en matière de morale catholique, et à prendre mes distances avec certains autres? En d'autres termes, la question que je me pose, comme beaucoup d'autres d'ailleurs et donc de manière fort peu originale, est double, et regroupe celle de la contradiction entre les conceptions morales qui sous-tendent une partie du discours actuel de l'Eglise sur ce que sont faire le bien et faire le mal, et les effets néfastes de ce discours pour certaines catégories de personnes, et celle de la contradiction entre ce constat que je fais et le désir que je maintiens de continuer à faire grandir ma foi, au sein de l'Eglise catholique, des célébrations et des traditions religieuses et spirituelles qui lui sont propres.

Ce billet n'a pas pour objet de répondre, même provisoirement, à cette question, mais d'examiner certaines difficultés que soulève à mon avis une conception particulière de la morale qui n'est pas le propre de la théologie morale catholique, qui n'en est pas non plus, loin de là, le tout, mais qui y revient en force ces dernières années, et qui est l'éthique des vertus.

1) Qu'est-ce que l'éthique des vertus?

En très gros, ce qui définit une vie ou un comportement moral ne se trouverait ni dans une loi morale inconditionnée et universelle qui serait le critère de l'action bonne, comme chez Kant, ni dans le calcul des conséquences, comme chez les utilitaristes, mais dans l'intériorisation d'un certain nombre de traits de caractères exemplaires: ainsi le courage, la tempérance, la compassion, etc.

"L'ami des vertus est moins engagé dans le monde, plus dirigé vers lui-même. Il ne se demande pas en priorité "Que dois-je faire?" ou "Quel est le meilleur état du monde?" mais "Quel genre de personne dois-je être?" et plus techniquement "Quel genre de caractère est-il bon de posséder?" Pour apparaître comme une théorie morale indépendante du conséquentialisme et de la déontologie, et non subordonnée à ces dernières, elle doit affirmer qu'être vertueux est le but ultime de la morale et non pas seulement un bon moyen d'agir justement ou de faire en sorte qu'il y ait le plus de bien possible dans l'univers" (Ruwen Ogien, L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007, p. 62 et 63, passages soulignés par l'auteur).
Cette théorie morale particulière a des origines philosophiques vénérables, et on en trouve des illustrations célèbres dans les pensées de Platon et Aristote. Et comme j'y faisais allusion, elle suscite un fort regain d'intérêt en philosophie et en théologie, après avoir été largement combattue, ainsi que l'a rappellé le théologien et prêtre jésuite Alain Thomasset:

"Il y a encore dix ou vingt ans, la vertu était vraiment mal considérée. Calomniée dans le roman et le théâtre modernes, abaissée au rang de prudence bourgeoise, ridiculisée comme un avatar de la morale sexuelle rigoriste des Eglises. [...]
Depuis maintenant près d'une vingtaine d'année, les moralistes s'intéressent de plus en plus à l'éthique des vertus et du caractère, au point que ce champ est devenu l'un des principaux domaines de recherches actuelles. [...]
Le retour actuel de l'éthique des vertus s'explique par ce désir d'une vision morale plus large qui prenne en compte l'histoire du sujet et la question de l'éducation en matière morale. Elle est le lieu privilégié de l'échange entre les normes objectives, les situations et la régulation des pulsions et des passions en vue du bien-être. Avec les vertus, l'insistance sur le bien à faire, le bon, le bien-être (avec ses ambiguïtés) remplace l'insistance trop unilatérale sur le péché ou le mal à éviter. [...]
L'éthique des vertus apparaît comme complémentaire de la morale du devoir et des règles morales. Elle est aussi plus à même de rendre compte de l'influence spécifique du monde chrétien dans la formation morale des croyants. Aristote, dans un univers culturel certes fort différent, sut associer la norme objective et le désir du bien-être. Dans une perspective théologique, la relation à Dieu oriente cette visée du bien-être des humains. Le christianisme propose un équilibre entre les possibilités humaines de réguler pulsions et passions, et le désir s'accordant au désir même de Dieu du bonheur des humains" (Alain Thomasset s. j., Interpréter et agir. Jalons pour une éthique chrétienne, Cerf, 2011, p. 290 et 291, passages soulignés par l'auteur).

L'éthique des vertus séduit (me séduit aussi il faut bien le dire) en ce qu'elle réconcilie le devoir moral et l'inclination. En développant mes inclinations bonnes, en renonçant à mes inclinations mauvaises, en prenant exemple sur certains traits de caractères archétypaux du bien et du bon, je réconcilie mon aspiration (celle de tout être) au bonheur, et l'exigence morale (et religieuse) de désirer le bien pour toute personne aussi bien que pour moi-même. Elle offre un remède efficace à toute interprétation doloriste ou sacrificielle de la vie morale. Par ailleurs, elle semble aussi répondre aux incertitudes engendrées par la coexistence contemporaine de valeurs et de systèmes moraux parfois contradictoires, en liant de manière indissoluble certaines aspirations "naturelles" à l'agir bon.

L'éthique des vertus est téléologique. Elle s'appuie sur des pratiques morales concrètes, dont le bénéfice principal ne repose ni sur l'accomplissement d'un devoir extérieur à elles (morale du devoir), ni sur l'anticipation de conséquences  (morale des conséquences), mais se dévoile et s'apprécie de manière immanente à celles-ci, dans un habitus, une imitation la plus fidèle possible d'une "norme d'excellence", d'une sorte de modèle, d'archétype moral, vers lequel elles s'efforcent de tendre comme vers leur fin et leur accomplissement propres. Dans les termes du philosophe chrétien Alasdair Macintyre, promoteur particulièrement influent de l'éthique des vertus en philosophie et théologie morales, une pratique est en effet:

"Toute forme cohérente et complexe d'activité humaine coopérative socialement établie, par laquelle les biens internes à cette forme d'activité sont réalisé en tentant d'obéir aux normes d'excellence appropriées, ce qui provoque une extension systématique de l'activité humaine à l'excellence et des conceptions humaines des fins et des biens impliqués" (After Virtue, p. 187, cité dans Thomasset, op. cit., p. 294).

2) En quoi l'éthique des vertus pose problème, d'un point de vue philosophique?

Le philosophe Ruwen Ogien énumère toute une série d'objections à l'éthique des vertus, dans son livre L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes (chapitre 3):

1) Il semble douteux qu'il existe quelque chose de tel qu'un caractère, c'est-à-dire "une certaine façon d'agir ou de ressentir cohérente [...] stable dans le temps et invariante d'une situation à l'autre" (p. 63, souligné par l'auteur). D'une part, "l'existence de caractères est indémontrable ou invérifiable", et les preuves comportementales contestables: un acte courageux pourrait être secrètement motivé par un mobile contraire au courage, comme la crainte de sanctions pour un soldat. Et "combien d'action courageuses ou cruelles faudrait-il avoir effectuées, d'ailleurs, pour prouver au delà de tout doute raisonnable qu'on est une personne courageuse ou cruelle?". D'autre part, Ruwen Ogien conteste le pouvoir explicatif du caractère: casse-t-on la vaisselle parce qu'on est colérique?

2) L'éthique des vertus implique qu'à leur racine, il y a une "forte composante émotionnelle" qu'il est possible de maîtriser et de contrôler, au moins partiellement. Mais si les émotions étaient au contraire des réactions purement involontaires, ce qu'il est difficile d'écarter absolument, serait-il possible d'acquérir des vertus?

3) Peut-on dire d'une vertu, en elle-même, absolument, qu'elle est morale, indépendamment de la fin, contextuelle, qu'elle sert et de considérations contingentes (sa dimension sociale etc.). L'humour, le courage, sont-ils toujours des vertus, y compris lorsqu'ils sont au service d'intentions et d'actes mauvais?

4) "Qui dresse la liste des vices et des vertus? Les philosophes moraux? Les sociologues? Les historiens? Ce qui est une vertu dans une société peut-elle être un vice dans une autre société? N'est-ce pas le cas de l'honneur qui est considéré ici comme une vertu et ailleurs comme un vice à l'origine de guerres interminables?" (p. 67 et 68).

5) L'éthique des vertu se veut une théorie morale distincte des éthiques du devoir et des conséquences. Cela revient à dire que des traits de caractères acquis ont une valeur morale intrinsèque, indépendamment de la conformité à une norme morale extérieure ou à l'amélioration du monde. Cela a-t-il vraiment un sens de considérer qu'être vertueux n'est pas seulement un moyen en vue de l'action juste ou de l'amélioration du monde mais un bien en soi?

6) Pour constituer une théorie morale normative à vocation universelle, l'éthique des vertus ne peut faire autrement que de proposer une image "d'un être humain idéal qui pourrait servir de modèle à tout le monde". Il s'agit, selon ruwen Ogien, d'une conception "essentialiste" de l'homme, qui nous propose pour finalité morale une "nature humaine" pleinement accomplie. Cependant, ce n'est pas toute notre nature qui s'accomplit ainsi, mais certaines de ses propriétés jugées bonnes (la compassion et non l'agressivité, etc.):

"Cette concession très importante me parait autodestructrice. Pour que l'essentialisme ait une certaine cohérence en tant que théorie morale, il doit soutenir que c'est notre nature qui détermine ce qui est moral. Mais dans cette version plus faible, c'est nous qui déterminons ce qui, dans la nature, est moral.
Si l'éthique des vertus renonce à l'essentialisme, parce qu'elle reconnait qu'à l'exception de propriétés dont il est difficile de voir en quoi elles pourraient être "morales", il n'y en a pas qui soient telles qu'en leur absence on cesserait clairement d'être "humain", elle risque de tomber dans le relativisme. Elle ne pourra pas nous proposer l'image d'in être humain idéal qui pourra nous servir de modèle moral à tout le monde, mais seulement des images d'êtres humains qui représentent un certain idéal dans certaines sociétés à un moment donné." (op. cit., p. 71 et 72, passages soulignés par l'auteur).

7)  L'éthique des vertus serait "totalitaire (Dieu que je déteste l'usage à tout va de ce terme). Selon Ruwen Ogien (et autant je n'ai me pas le qualitatif, autant je souscris profondément à l'idée) même si on fait grâce à l'éthique des vertus de l'ensemble des difficultés ontologiques et épistémologiques qu'elle soulève, il rest qu'elle repose sur des traits de caractères dont on peut douter qu'ils nous soient donnés ou accessibles de manière équitable. Et n'est-il pas injuste de juger de la moralité de nos actes d'après des critères qui ne dépendent pas de nous ou que nous ne sommes pas libres de modifier?

"Quoi qu'il en soit, on peut toujours se demander si l'éthique des vertus ne devrait pas être rejetée tout simplement parce que, quelles que soient les réponses qu'elle propose aux questions ontologiques et épistémologiques relatives à la nature des vertus, elle donne une portée trop large au jugement moral. Dans l'éthique des vertus, ce ne sont pas seulement nos actions qui peuvent faire l'objet d'un jugement moral, mais nos pensées, nos motifs, notre caractère, nos visions du monde, notre façon de marcher ou de nous habiller, ou ainsi de suite." (op. cit., p. 73 et 74, passages soulignés par l'auteur).
Dans un autre livre, Ruwen Ogien donne un aperçu de la "philosophie morale expérimentale", aux travers d'"expériences de pensée" qui interrogent les fondements et les arguments des différentes théories morales au travers de diverses situations contextuelles.

En voici deux qui m'ont marqué, et qui semblent constater une disjonction entre le caractère de la personne et la dimension morale de l'acte, à rebours des thèses implicites à l'éthique des vertus:

"Ainsi on a montré que l'exposition à certaines bonnes odeurs avait des relations positives avec le fait de se comporter de façon généreuse.
Le dispositif mis au point était très simple.
Un dispositif de l'expérimentateur demandait à des personnes qui se trouvaient dans un centre commercial si elles voulaient faire la monnaie d'un dollar.
Celles qui étaient tout près d'une boulangerie d'où émanaient des auteurs de bon pain ou de viennoiseries le faisaient volontiers; celles qui étaient dans un endroit qui ne sentait rien de particulier le faisaient beaucoup moins.
Dans ce genre d'expérience aussi, on fait l'hypothèse que c'est la bonne humeur liée à la perception de l'odeur agréable qui est déterminante.
Et ce qui est frappant, c'est le caractère futile, insignifiant du facteur qui la déclenche.
Il suffit d'une bonne odeur de croissant chaud!
D'autres facteurs susceptibles d'induire des comportements "prosociaux ont été examinés: des effets de groupe, l'influence de la formation philosophique, et enfin la personnalité à titre de contrôle.
Ils sont moins futiles, mais aussi moins décisifs. (Ruwen Ogien, L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, Grasset, 2011, p. 217).
"Des étudiants en théologie sont convoqués dans un bâtiment universitaire pour participer à une étude sur l'éducation religieuse et la force des vocations.
Après une présentation rapide du questionnaire, on leur dit qu'ils doivent se rendre  dans un autre bâtiment pour finir l'entretien, en prenant tout leur temps (pour un groupe), rapidement (pour un autre groupe) ou très rapidement (pour le dernier).
Entre les bâtiments se trouve un complice de l'expérimentateur qui s'effondre au passage des séminaristes en gémissant.
On pourrait s'attendre à ce que les séminaristes (qui connaissent par coeur la parabole du bon Samaritain!) s'arrêtent pour aider la pauvre victime. Mais ce n'est pas du tout ce qui se passe. En fait, les seuls qui ont tendance à ne pas s'arrêter sont ceux qui ne sont pas pressés.
Les résultats sont les suivants:
- très pressés: 10% s'arrêtent pour aider;
- moyennement pressés: 45% s'arrêtent pour aider;
- pas pressés: 63% s'arrêtent pour aider.
Certains séminaristes, parmi les plus pressés, n'hésitent pas à piétiner la victime si elle s'interpose, en donnant une image caricaturale de l'indifférence humaine à la douleur des autres. On ne peut pourtant pas dire que la victime était menaçante, ou que l'environnement était stressant comme dans les grandes villes modernes!" (idem, p. 219 et 220).
3) Ce qui me pose problème, en tant que chrétien, dans l'éthique des vertus 

Ce qui me gêne le plus dans l'éthique des vertus, c'est au fond qu'il s'agit d'un processus foncièrement immanent. Par l'exercice d'un certain nombre de dispositions plus ou moins acquises, suivant notre caractère, nous nous mettons en mesure de progresser vers un archétype moral, à la manière dont des sportifs vont progresser vers un idéal physique, ou des intellectuels vers un idéal philosophique, chacun plus ou moins selon nos facultés de départ. Il me semble que la vie morale ne fonctionne pas ainsi, et que ce qui nous prédispose ou non à une vision plus morale, et à un agir plus juste, procède souvent de notre accueil (ou non), d'un événement qui nous est extérieur. J'ai ainsi remarqué, à un niveau très anecdotique, du temps glorieux d'Inner Light, que du côté des metalleux comme de celui des chrétiens, le critère décisif du dialogue ne reposait pas principalement sur l'ouverture, la compassion, l'effort pour s'instruire, mais sur ce simple fait: est-ce que je me sens proche de personnes de l'autre camp, ou est-ce que j'en fréquente? J'ai bien sûr constaté des exceptions, parfois très marquantes,  mais j'ai vraiment eu le sentiment que l'élément décisif, dans bien des cas, était: est-ce que j'aime des personnes "de l'autre camp". Plus dramatique, le débat sur le mariage pour tous m'a paru profondément conditionné, dans ses expressions les plus nuancées, par le caractère "entre deux mondes" de certains participants. Ainsi, j'ai été frappé par la lucidité d'homosexuels chrétiens, ou proches de chrétiens, qui assumaient ce double héritage. Moi-même, en tant que chrétien, je me suis senti mille fois plus concerné dans ce débat (et prêt à remettre en cause ma vision du monde et de ma foi), quand j'ai pris conscience, brutalement, de l'implication personnelle de proches. Certains des militants pro "égalité des droits" que j'ai pu croiser étaient d'autant plus disposés à l'écoute et au dialogue qu'ils ou elles avaient des proches chrétiens. Je n'en tire aucune règle ni aucune revendication d'une plus grande légitimité, mais je remarque que l'attention à autrui est grandement facilitée par... l'irruption d'autrui dans nos certitudes. Je trouve le jugement morale d'autant plus efficace et juste qu'il est travaillé par la rencontre d'une certaine hétéronomie, à rebours, je dois bien l'avouer, de traditions très respectables de la philosophie morale.

Je ne puis m'empêcher de remarquer qu'un certain nombre de promoteurs influents de l'éthique des vertus, aujourd'hui, se réclament d'une forme de transmission traditionnelle des vérités morales. Ainsi, contre la fragmentation morale, l'émotivisme et le déracinement, Alasdair MacIntyre pense l'unité des pratiques vertueuses au sein d'une "tradition narrative", qui "de génération en génération, transmet la vision du bien commun d'une communauté et décrit de manière utopique le but futur que celle-ci se donne. Une telle tradition permet à une communauté d'orienter et de hiérarchiser toutes ses pratiques." (Thomasset, op. cit., p. 296). Il se montre assez pessimisme vis à vis de ce qu'il juge comme le relativisme ambiant, "les ténèbres qui nous entourent déjà" (After virtue, P. 263). Pour le théologien Stanley Hauerwas, "l'Eglise doit s'organiser et se comprendre comme une communauté particulière, vivant de sa tradition narrative biblique. Elle a pour tâche de constituer face au libéralisme ambiant une minorité contre-culturelle qui forme ses membres à la vertu. [...] Ce n'est donc plus une éthique universelle qui est proposée, mais l'éthique particulière de ceux qui ont choisi de rentrer dans le monde biblique et qui se sont entraînés aux pratiques spécifiques de la communauté chrétienne (comme l'hospitalité ou le pardon) et à ses vertus (comme la patience ou l'espérance)." (Thomasset, idem, p. 298, passage souligné par l'auteur).

Cette transmission, qui, comme nous l'avons vu avec Ruwen Ogien, semble d'autant plus opératoire qu'elle fonctionne sur une interprétation essentialiste de la nature humaine, a ceci en commun avec la vision magistérielle de la sexualité, de la différence homme-femme, qu'elle fonctionne à partir de l'incorporation de consensus sociaux naturalisés en évidence. La complémentarité homme-femme (au sens de l'unique entrée possible à la vie conjugale que serait le mariage hétérosexuel) est évident car c'est ainsi qu'il en a (presque) toujours été. Et comme l'écrivait MacIntyre, contre l'éthique du devoir: "Kant n'a bien sûr lui-même aucun doute pour savoir quelles maximes sont en fait les expressions de la loi morale. [il] n'a jamais douté un instant que les maximes qu'il a apprises de ses parents étaient celles qui devaient être justifiées par un test rationnel." (After virtue, p. 44). Lecture douteuse de Kant mise à part, MacIntyre voit clairement dans l'intériorisation de normes sociales la racine et la vérité de la morale kantienne.

La vertu procède de la transmission, la vérité de la coutume naturalisée, et finalement le même du même. Quitte à se parer des couleurs de "l'altérité" quand les ficelles deviennent un peu trop visibles. Car la difficulté est bien celle de la place de la différence dans cette éthique. Quand les vertus procèdent d'archétypes idéaux, et ceux-ci de modèles culturels consensuels, quelle place est-elle laissée à celles et ceux qui sont moins conformes, sur tel ou tel point? Certes la compassion, la pitié, la générosité sont des vertus, mais qui magnifient leur auteur, et ne font finalement profiter aux pauvres malheureux, qu'il couvre de son regard bienveillant, de sa lumière que par procuration. Car là où il y a archétype, il y a finalement hiérarchie, et quel que soit le mérite de ceux qui ont su mettre en lumière leurs vertus, il y a chaque jour des personnes dont la grosseur socialement disgracieuse est perçue comme un manquement à la vertu de tempérance, dont la vie amoureuse trépidante ou l'habillement insolite est perçu comme un manquement à la vertu de pudeur (a fortiori quand il s'agit de femmes). Dont les larmes sont perçues comme un manquement à la vertu de dignité (à fortiori quand il s'agit d'hommes). L'éthique des vertus procède d'un pot commun, efficace quand il s'agit de remédier à des défauts évidents, mais souvent contre-productive quand il s'agit d'interroger les mécanismes sociaux qui nous rendent, souvent à notre insu, acteurs d'injustices et de discriminations. Comment s'étonner dès lors que les mêmes qui exaltent l'éthique des vertus, qui se fortifient jour après-jour par des lectures pieuses, des prières, des célébrations, aient tant de mal à rendre en compte la souffrance de leur prochain, femme, homosexuel, transgenre, quand elle déroge à ce même, à cette transmission, dont leurs efforts sont tributaires? je parlais dans un précédent billet d'empathie. Et je distinguai celle-ci de la compassion, au sens où celle-ci serait une vertu, et la première une irruption de la vie d'autrui dans mon système moral. La compassion naît de l'entrainement de mes vertus, et se fortifie par là-même. L'empathie me met en relation, de l'extérieur, de façon événementielle, avec la souffrance de mon prochain, quel que soit l'état d'abandon ou d'entretien de mes vertus personnelles. A la manière dont un persécuteur des chrétiens rencontra Dieu sur le chemin de Damas.

Je vais parler en tant que non spécialiste d'exégèse, mais j'ai remarqué que les évangiles sont remplis de passages où les personnes vertueuses sont prises en défaut, et où celles non vertueuses croient en Jésus Christ ou agissent suivant l'Esprit Saint. Je pense à la femme de mauvaise réputation qui lave les pieds de Jésus d'un parfum précieux. A Zachée qui, malgré les méfaits accomplis en tant que percepteur d'impôts qui invite jésus en sa demeure. Ou encore ses passages où ce dernier dit que les protituées et les percepteurs d'imôts auront le royaume de Dieu, et que les docteurs de la loi ne l'auront pas. Ou encore:

« Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain. Le pharisien se tenait là et priait en lui-même : ’Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes : voleurs, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’ Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ’Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis !’ Quand ce dernier rentra chez lui, c’est lui, je vous le déclare, qui était devenu juste, et non pas l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. » (Luc, 18, 9-14).
Il semble habituel d'interpréter tous ces passages de la manière suivante: ceux qui paraissaient vertueux n el'étaient pas vraiment, et ceux qui ne le paraissaient pas l'étaient bien plus. Il me semble bien plus fort (et encore une fois je ne suis pas exégète et ne fais que donner mon sentiment personnel), de considérer que, par exemple, le pharisien était vraiment vertueux, et le publicain faible et plein de vices. Et que pourtant l'entrainement du premier ne lui a pas permis de se faire suffisamment attentif à Dieu et à son prochain, là où le second avait au moins conscience de sa clôture sur soi.

L'illustration de ce billet vient d'un manga dont les personnages principaux, au demeurant tout à fait héroïques, incarnent chacun des sept péchés principaux. Sans lire dans les intentions de son auteur une perspective proche de la mienne, j'y ai apprécié l'idée que des "gentils" puissent être définis par leurs vices et non par leurs vertus (au demeurant, pourquoi oppose-t-on aux sept vertus catholiques les sept péchés capitaux? Les vertus relèves de la tendance, et les péchés de l'acte. IL me semblerait plus logique de parler des sept vices capitaux). Non pas par leur excellence, mais par les fautes qui ont ébréché leur vision d'eux-mêmes, et les ont rendus réceptifs à l'idée que leur vision acquise, intériorisée par leur éducation et leur histoire, du monde et d'eux-mêmes, puisse ne pas laisser suffisamment de place dans leur coeur à leur prochain.

Je voudrais creuser cette intuition, encore vague, dans de futurs billets. En attendant, celui-ci voulait simplment faire le point sur mes réticences envers l'éthique des vertus. Certes, en général, je trouve préférable d'augmenter me parait bon, et de diminuer ce qui me parait mauvais. Je n'en fait cependant pas une fin en soi, mais subordonne cette pratique à l'examen des conséquences de mes actes, ou des actes d'autrui, sur mon prochain, et sur le monde en général. En ce sens, je ne me réclame pas, dans l'état actuel de ma réflexion, de l'éthique des vertus, mais de celle des conséquences.

vendredi 7 novembre 2014

Asymétrie des vécus et violence symbolique: à propos de réactions de catholiques à un article de Yagg



J'ai été interrogé en MP sur Facebook par un de mes contacts catholiques, sur mon ressenti envers le témoignage, publié hier par Yagg, d'une homosexuelle qui a découvert que sa psy était une militante de la Manif pour tous et qui a finalement décidé de changer de spécialiste. D'autre part, je vois sur divers réseaux sociaux des catholiques, issus de sensibilités diverses, qualifier ce témoignage de "vertigineux" ou d'"indigent".

Je trouve très difficile (et pas vraiment nécessaire ni légitime en fait) d'émettre un jugement sur ce témoignage, dans la mesure où je n'ai vécu, ni ce que peut ressentir une personne homosexuelle plongée dans l'actualité de ces deux dernières années autour du "mariage pour tous", ni les relations entre un psychologue et son patient.

Il est vrai que couper les liens avec des personnes avec qui j'avais des relations de confiance et avec lesquelles je me découvre des désaccords n'est pas quelque chose que j'ai l'habitude de faire (mais il est tout aussi vrai, concernant cet exemple précis, que je ne suis pas homosexuel et donc non directement concerné, que je ne vis pas du tout la même vie). Mais d'un autre côté, ce témoignage rejoint ce que je disais dans un article sur la "violence symbolique" des positions, mêmes bienveillantes pour certains, des militants de la manif pour tous vis-à-vis des homosexuels: comment à la fois tenir un discours sur la filiation qui hiérarchise, en termes de légitimité et d'exemplarité, les couples homosexuels et hétérosexuels, et s'étonner que cela heurte, souvent durement, des personnes homosexuelles qui ont souvent dû faire un gros effort pour s'avouer leur orientation à elles-mêmes, puis à leur entourage? 

"Et ce qui représente pour moi la grande violence de la Manif pour Tous, c'est précisément de chercher à le dissimuler ou le minimiser par tous les moyens. En soulignant (comme le rappelle l'affiche qui illustre ce billet) que ce n'est pas un problème urgent, elle nie la souffrance des homosexuels qui voit leur union reléguée au rang de sous-relations. En donnant la parole, exclusivement, aux quelques homosexuels opposés au projet de loi, pour donner l'impression qu'elle défend une meilleure intégration des gays. En se prétendant "contre l'homophobie", alors qu'elle cautionne cette violence symbolique qui valide une représentation de l'homosexualité comme "différente" et moins"naturelle" et qu'elle ne fait rien de concret pour battre en brèche les préjudices vécus au jour le jour par la plupart des homosexuels. En prétendant que la contestation d'un projet de loi qui s'intitule "mariage pour les personnes de même sexe" n'a rien à voir avec l'union des personnes de même sexe. En infantilisant les motifs de leur revendications en les présentant comme peu sérieux: par la condamnation d'un "droit à l'enfant" que personne à ma connaissance n'a soutenu, en les accusant de "réduire" le mariage à l'amour. En leur tendant un "contrat d'union civile élargie" comme on donne un jouet à un enfant pour qu'il arrête de pleurer, comme si une union distincte du mariage pouvait satisfaire cette attente fondamentale qui est d'être perçu "comme tout le monde" et de se voir reconnaitre les mêmes droits que "tout le monde". En se plaignant, lorsque des homosexuels se laissent aller à la colère et la mettent en cause, d'être en butte à la "haine" LGBT, elle leur nie le droit d'exprimer leur révolte face à un mouvement qui nie le caractère naturel de leur relation, et de leur orientation sexuelle, qui accuse implicitement les couples homoparentaux qui existent déjà de fait de faire souffrir leurs enfants. Enfin, en niant que les homosexuels soient à l'origine de leur propre parole, de leur propre demande, en attribuant à celle-ci des commenditaires et des mobiles sombres et mystérieux: un "lobby minoritaire" (je ne dis pas qu'il n'y a pas lobby LGBT ni de radicalisation politique de certains homosexuels, mais pour en connaitre d'autres non politisés, je peux témoigner que c'est une revendication très largement partagée au delà), la "théorie du genre", la destruction des valeurs judéo-chrétiennes de notre société..." (Aigreurs administratives, "Non violente, la Manif pour tous?").

Cette difficulté me parait encore plus nette quand on a affaire à son psy, donc à quelqu'un à qui on dévoile son intériorité, voire son intimité, et qu'on va généralement voir pour restaurer une certaine estime de soi-même: comment concilier cette démarche et cet objectif, avec un interlocuteur qui, si professionnel et bienveillant qu'il soit, dénie à votre désir et à votre vie affective et sexuelle la légitimité qu'il reconnait à ceux des personnes hétérosexuelles, et donc, au moins à un certain niveau, votre normalité? Certes, si l'auteure avait continué à ne rien connaitre des motivations de sa psy, sans doute tout aurait continué à bien se passer: mais quelque soit la facilité ou le professionnalisme avec lesquels celle-ci arrive à abstraire sa pratique médicale de ses opinions, je peux comprendre qu'à partir du moment où ces dernières sont connues de la patiente, la violence, même passive, de la découverte soit si grande qu'elle n'arrive plus à restaurer une relation de confiance (et d'après l'article, elle a vraiment essayé: il ne s'agit pas d'une banale réaction de rejet épidermique de la contradiction).

Alors je ne sais pas comment j'aurais réagi à la place de l'auteure du témoignage, et il est fort possible que j'aurais fait le choix contraire du sien. Mais JE NE SUIS PAS à sa place: je suis hétérosexuel, je suis "normal". Si je souhaite me marier, élever des enfants, des gens ne descendront pas dans la rue pour m'en empêcher. Si j'embrasse une fille en public, je ne croiserai pas des regards dégoûtés. Si je me mets en couple, je n'aurai pas une boule dans le ventre en allant l'annoncer à ma famille. Et la violence symbolique, ce ne sont pas seulement les regards dégoûtés, la désapprobation des proches, les insultes et les brimades, ce n'est pas seulement la violence psychologique: c'est le simple fait de poser comme symétriques, équivalentes, des situations qui ne le sont pas, des vécus qui n'ont ni le même contenu, ni la même histoire, ni le même point de vue (alors que paradoxalement, la différence parait si "évidente" quand il s'agit de refuser aux homosexuels de bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels). Pour ma part, j'ai une de mes collègues qui est militante de LMPT: nous connaissons nos divergences, et nous continuons à travailler (et à bien travailler) ensemble. Dans mon groupe CVX, l'une des membres les plus récentes est hyper pro-LMPT, et je n'ai pas demandé à partir, et je ne le ferai pas pour ce genre de raison. Mais JE NE SUIS PAS aussi concerné, aussi intimement et viscéralement exposé, que peut l'être une personne homosexuelle au discours de LMPT. Et le simple fait de juger le vécu de l'auteure par rapport au mien , comme s'ils revenaient au même et constituaient des contextes comparables, avec des implications semblables, est violent, car ma vie est sur bien des point beaucoup plus facile que la sienne, du fait précisément de ce que nous sommes. Elle doit lutter et souffrir pour obtenir ce que qui m'est donné "naturellement": le droit au même respect et à la possibilité de fonder (ou non) une famille comme elle l'entend. De même que tel hétérosexuel connaissant tel autre homosexuel qui aurait réagi différemment ne me parait pas pouvoir opposer de manière légitime ces deux vécus, comme s'il lui revenait d'arbitrer entre les bons ou les mauvais homosexuels, d'ériger son ressenti en critère axiologique des leurs.

Je pense qu'il est important de prendre conscience que les personnes en situation d'être dominées, exploitées ou brimées en raison de leur non conformité à la norme sociale sont en droit de revendiquer pour elles-mêmes des environnements "safe", et des conditions de vie qui ne leur renvoient pas sans arrêt (en particulier dans des situations de vulnérabilité: par exemple face à un expert et/ou dans un cadre médical) aux pressions sociales et culturelles dont elles souffrent ou ont souffert quasiment au quotidien du fait de discours sociaux et culturels normatifs et hégémoniques qui leur assignent un statut d'anomalie. Je lisais il y a quelques jours les tweets d'une militante féministe, qui avait vécu un rendez-vous traumatisant avec une gynécologue qui se permettait toutes sortes de remarques sur les difficultés pratiques liées à son surpoids. On n'en était sans doute pas du tout là encore avec cette psy, mais j'estime que notre humanité devrait suffire à nous faire comprendre que pour des personnes sans cesse exposées (ou en tout cas beaucoup plus que la "norme") au regard et à la parole des autres, le choix d'éviter les lieux et les personnes non "safe" quand elles en ont le pouvoir, même si cela peut paraitre pour nous hétérosexuels un peu paranoïaque, excessif ou extravagant, n'est que la simple conséquence d'une très légitime revendication d'une sécurité affective et psychologique minimale. 

Alors de grâce, plutôt que de lancer des piques faciles sur "la construction de l'image par internet", ou pire: "l'intolérance et la bêtise bobo" et "l'intolérance idéologisée", si nous n'arrivons pas tous à approuver, ayons au moins l'humilité de prendre un temps de silence pour méditer le constat que notre vie n'englobe pas toutes les vies, que certains ressentis, certaines réalités, certains comportements, certaines souffrances nous échappent, et que celui ou celle qui a (le respect, la pleine reconnaissance sociale de sa dignité, de celle de son désir et de ses choix) n'a pas la même légitimité  pour demander des comptes à celui ou celle qui n'a pas, que celui ou celle qui n'a pas pour en demander à celui ou celle qui a. Qu'il y a des situations de discernement qui nous sont inconnaissables. Ce qui ne signifie pas que tout peut être demandé dans un sens, et rien dans l'autre, mais qu'il n'y a pas de justice ni de morale authentique sans prise en compte de l'asymétrie des vécus. Ce qui devrait tout de même faire sens pour des catholiques...

samedi 4 octobre 2014

La "marchandisation de l'humain", cet épouvantail!


Avertissement: ce billet ne porte pas sur le débat sur la GPA en lui-même, que je n'ai pas du tout approfondi de manière suffisante, mais sur le concept de "marchandisation de l'humain", qui me gonfle, et de plus en plus!

Le mot d'ordre de la Manif pour Tous de demain est "l'humain n'est pas une marchandise!".

Il n'a en lui-même rien de très original. La "marchandisation de l'humain", ou encore du "corps"humain, est une menace régulièrement brandie, à propos de la GPA, mais également de la prostitution... C'est également une thématique qui bénéficie à la fois d'une certaine coloration de gauche ( la dénonciation du "marché") et d'une tonalité moralisante (on ne fait pas de son corps ce qu'on veut) et un peu antimoderne (l'aliénation de l'homme à lui-même par la technique et/ou la jouissance reine) qui la rend sympathique à une partie de la droite. C'est un axe de convergence entre les différentes factions et familles politiques qui gravitent autour de la Manif pour Tous.

Il se trouve que depuis plusieurs semaines, je relis Marx, pour diverses raisons, mais en partie en réaction à ma lecture de Nos Limites. La pensée marxiste n'étant nullement étrangère à la genèse de cette notion d'une "marchandisation de l'humain", j'ai eu envie de partir d'elle pour exprimer mon irritation à propos de celle-ci.

Le concept de marchandise joue un rôle fondamental dans la critique de l'économie politique menée par Marx dans la seconde période de sa réflexion philosophique, après 1948.  La phrase suivante inaugure ainsi l'oeuvre principale de cet auteur, Le Capital:

"La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une ‘immense accumulation de marchandises’. L’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent, le point de départ de nos recherches. "
 La marchandise, avant d'être une chose, un bien de consommation, est l'expression d'un rapport social. Loin d'avoir une signification évidente et "objective", elle dissimule un processus complexe de réification et d'aliénation du travail humain et de personnification de choses et d'idées abstraites:

"Une marchandise paraît au premier coup d'œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. " (Le Capital, livre 1, chapitre 4)
Marx distingue entre la valeur d'usage et la valeur d'échange de la marchandise. La valeur d'usage, c'est sa capacité à satisfaire un besoin humain concret, qui est directement liée au travail qui a été nécessaire pour la produire (le travail du menuisier pour créer une table par exemple). Dans l'économie capitaliste, et dans le cadre de la division du travail, le travailleur vend sa force de travail, et le produit de celui-ci, aux propriétaires de moyens de production. Qui va à son tour vendre la marchandise finie, et produire des richesses. Maintenant, que ce passe-t-il quand il s'agit de comparer, pour les échanger au sein d'un même marché par exemple, la valeur de marchandises dont la valeur d'usage est incommensurable (du pain et une table par exemple)? La valeur d'échange, mesure abstraite matérialisée par l'argent, va ostensiblement rendre commensurable des réalités en elles-mêmes incommensurables. L'étalon de cette valeur est le temps de travail, supposé équivalent dans les différents processus de production. Et cet unificateur qu'est l'argent, qui crée des relations abstraites entre marchandises, produit l'apparence que ces relations sont la vie économique concrète, et confine les rapports sociaux réels qui ont produit ces marchandises et les personnes qui les créent, les échangent, les vendent ou se les approprient,  à une simple variable d'ajustement abstraite:


"C'est donc en un sens historiquement bien précis que Marx écrit que l'argent est la réalisation du "système de la liberté et de l'égalité" L'égalité en question est l'estimation arithmétique de la richesse individuelle, sous sa forme monétaire: "cette égalité se pose dans l'argent lui-même en tant qu'argent circulant, c'est-à-dire apparaissant tantôt dans une main, tantôt dans une autre, et indifférent à cette apparition." Dans le cadre du capitalisme, l'égalité nait de la réduction d'une personne à la quantité de richesse abstraite dont elle dispose: "Un travailleur qui achète pour 3 shillings de marchandise apparaît au vendeur sous la même fonction, la même égalité - sous la forme de 3 shillings - que le roi qui en fait autant. Toute différence entre eux est effacée", au point que l'individu, tendant à devenir "individuation de l'argent", se trouve nié dans ses particularités concrètes, possesseur abstrait et simple rouage du procès de valorisation. La marchandise, écrit Marx, "est de naissance une grande égalisatrice cynique", mais elle ne fait que rendre possible la mesure réciproque des richesses créées, en taisant l'inégalité et la justice qui président à leur appropriation.L'égalité est donc celle des hommes en tant que représentants des marchandises qu'ils possèdent, et non celle des individus concrets, de leurs compétences diverses, de leur appartenance à telle ou telle classe sociale. C'est donc le mode de production capitaliste lui-même qui considère les hommes comme "personnifications des rapports économiques"". (Isabelle Garo, Marx, une critique de la philosophie, Seuil, 2000, p. 200).

En ce sens, on constate que toute marchandisation est une marchandisation de l'humain, au sens où elle aliène à l'homme le produit de sa force de travail et le réifie, le réduit à la personnification d'une valeur d'échange abstraite:


"[...] même quand la division sociale du travail se complexifie, le capital représente des valeurs d'usage variées et qualitativement différentes comme quantitativement proportionnelles aux valeurs d'échange. Les relations sociales entre individus prennent la forme de relations (valeur d'échange) entre des objets statiques, autonomes, qui semblent indépendants des individus. La différenciation sociale est ainsi l'envers contradictoire de l'équivalence formelle. La réification entraîne une expérience de privatisation et d'isolement, où les relations d'échange sont hermétiques à l'intervention humaine". (Kevin Floyd, La réification du désir: vers un marxisme queer, Amsterdam, 2013, p. 29).


L'"expression marchandisation de l'humain" est donc, au fond, un pléonasme et n'explique pas pourquoi certaines marchandises (qui touchent au travail sexuel, à la reproduction, ou encore à la commercialisation d'organes humains) paraissent violer un tabou et constituer des marchandises "à part", intrinsèquement scandaleuses. Il est d'ailleurs quelque peu navrant qu'une partie de la gauche s'imagine s'attaquer au "marché" et dénoncer les dérives du capitalisme, alors qu'en distinguant entre une "marchandisation de l'humain" inacceptable, et, implicitement, une autre qui manifestement n'est donc pas "de l'humain" et beaucoup plus acceptable, elle exonère en effet ce dernier, et les rapports sociaux qui le déterminent, de sa responsabilité structurelle dans l'aliénation et la réification de l'humain.

Comme le sociologue Eric Fassin aime à le souligner, cette dénonciation de "la marchandisation de l'humain", s'appuie sur un régime d'exception, au même titre que la fameuse "exception culturelle en France":

"Qu’entendez-vous par « exception sexuelle »?
C’est comme l’exception culturelle : on veut soustraire la culture à la logique marchande. De même, sexualité et reproduction feraient pareillement exception à la logique du marché. La politique abolitionniste de la France vis-à-vis de la prostitution relève ainsi de l’exception sexuelle : il s’agit de soustraire le corps à l’économie. Le sexe n’aurait rien à voir avec l’argent.
Cette position de principe répond à un problème bien réel : l’exploitation. C’est un risque qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main, qu’il s’agisse de la prostitution, de la GPA ou de l’adoption internationale. L’exception sexuelle soulève cependant deux questions.
D’une part, l’exception pourrait bien être une manière de confirmer la règle. Quand on dit: « Pas question que le marché s’impose à la culture », faut-il comprendre que le marché peut régner partout ailleurs ? Ce serait une manière de ne pas toucher à l’ordre des choses, à quelques exceptions près. [...]
D’autre part, la logique de l’exception sexuelle revient à dire qu’il y aurait des domaines impurs, c’est à dire l’économie, et d’autres qui seraient purs et auraient vocation à le rester, comme le sexe ou la culture. Or toute notre expérience montre que ni le sexe ni la culture  n’échappent aux inégalités socio-économiques. En général, la conjugalité est socialement égalitaire. Il y a bien peu d’alliances entre le prince et Cendrillon, entre le milliardaire et la fille des rues – a fortiori l’inverse!" (Sautez dans les flaques, "l'éthique est un luxe")
 Ce type de position conduit immanquablement à reconnaître à l'Etat, au moins implicitement, un rôle d'arbitre du marché, mais seulement dans certains domaines. C'est problématique d'un point de vue antilibéral, puisque cela pose l'aliénation et la réification de l'humain comme des effets accidentels et non essentiels de l'économie libérale. Cela semble aussi problématique d'un point de vue libéral: à partir de quelle règle, ou de quel consensus, déterminer quand l'Etat doit intervenir, et quand il doit laisser faire. La GPA ou la prostitution peuvent impliquer, mais n'impliquent pas toujours, nécessairement, l'exploitation (il existe des GPA dites "éthiques" ou librement consenties, des formes de prostitutions volontaires et même choisies). Mais on peut en dire autant d'à peu près n'importe quelle forme de travail salarié. Dans l'exemple de la réflexion marxienne, le constat de l'exploitation des ouvriers dans les usines a joué un rôle important: doit-on interdire le travail en usine parce qu'il rend pensable l'exploitation, l'oppression de l'homme par l'homme? Il semble qu'abstraction faite de la pluralité des contextes et des applications particuliers, la GPA, ou même la prostitution, ne sont pas nécessairement synonymes, par essence, de tort infligé à autrui.

Mais à vrai dire, la dénonciation de la "marchandisation de l'humain" ne se situe pas, la plupart du temps, sur ce terrain du tort infligé à autrui. Elle semble plutôt se situer dans une tradition morale, plus que politique, qui se préoccupe du tort infligé à soi-même, à sa "dignité", par exemple. Un bon exemple de cette école de philosophie morale, déontologiste (c'est-à-dire qui fixe des absolus moraux qu'on ne saurait outrepasser sous aucun prétexte, comme la dignité humaine), est la pensée kantienne, dont le célèbre impératif catégorique "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen" (Fondements de la métaphysique des moeurs, 2ème section) donne bien le ton.

"Aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre": voilà une proposition qui n'est nullement évidente, et qui est aujourd'hui contestée. Ainsi, en s'inscrivant dans le sillage de la pensée libérale de John Stuart Mill, le philosophe Ruwen Ogien distingue ce type d'éthiques "maximalistes", qui se donne pour rôle de définir, et de proscrire, non seulement ce qui nuit à autrui, mais aussi ce qui nuit à soi-même, d'une éthique "minimaliste", dont plusieurs déclinaisons existent , "progressistes" ou libérales, mais qui ont en commun de limiter le champ d'application du devoir moral à ce qui nuit (ou non) à autrui, laissant à chaque personne la liberté de déterminer par elle-même et pour elle-même ce qui est bon ou mauvais pour elle:

"Quoiqu'il en soit, on pourrait dire, en parodiant une formule bien connue, que toute l'histoire de la philosophie récente donne l'impression de se résumer à un combat contre le minimalisme.
Il me semble qu'on ne se demande pas assez si ce combat est justifié. Existe-t-il vraiment des raisons de ne pas appliquer au domaine des relations entre personnes le principe politique de neutralité à l'égard de ce que chacun fait de sa propre vie du moment qu'il ne nuit pas à autrui?
L'autre, le principal en fait, me parait un peu moins inatteignable. Il est de proposer une justification satisfaisante au minimalisme moral.
Parmi les arguments que j'avance en sa faveur, je mets au premier plan son engagement contre le paternalisme, cette attitude qui consiste à vouloir protéger les gens d'eux-mêmes ou à essayer de faire leur bien sans tenir compte de leur opinion." (Ruwen Ogien, L'éthique aujourd'hui: maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007).
A noter que l'éthique maximaliste ne se borne nullement à sa formulation déontologiste kantienne: on en trouve des équivalents célèbres dans l'éthique des vertus (la "nature" aristotélicienne, beaucoup plus chère à la Manif pour Tous que l'impératif catégorique kantien) et les éthiques conséquentialistes. 

Et plus j'y pense, plus j'estime que c'est cette notion de devoir moral envers soi-même, qui est au coeur de la mobilisation contre la GPA, et non le risque hypothétique d'une "oppression" ou d'un "esclavage" des femmes porteuses.

Si en effet on se situe dans une optique antilibérale, et qu'on estime que toute forme de travail salarié, dans le cadre de l'économie de marché actuelle, est traversée structurellement par des rapports d'exploitation, pourquoi accorder un statut spécifique, de "super exploitation", à la GPA (la prostitution, la pornographie, etc...)? N'est-ce pas déguiser sous les allures d'une critique politique "objective" une conviction morale subjective, au risque de combattre un symptôme de l'exploitation de classe plutôt que ses causes? 

Et si on se situe dans une optique libérale, et qu'on estime que le travail salarié "ordinaire", qui en d'autres temps ou pays a pu prendre la forme d'une exploitation à la limite de l'inhumain, voire de l'esclavage pur et simple, est arrivé dans notre pays à un point d'équilibre sinon absolument satisfaisant, du moins très vivable, pourquoi refuser par principe la possibilité d'un tel point d'équilibre pour la GPA? Si on a confiance en la loi pour l'interdire, je n'arrive pas à comprendre pourquoi on n'aurait pas confiance en celle-ci pour en réguler l'application, pourquoi ce serait tout ou rien. Le problème ne serait pas tant la marchandisation de l'humain contre son gré, que la marchandisation contrainte (certes, dans certains cas, en matière de prostitution par exemple, il peut sembler techniquement difficile de toujours distinguer entre les situations contraintes et celles volontaires, et je peux entendre, je n'en sais rien, qu'on puisse argumenter au nom de la prudence, y compris dans le domaine de l'action policière et juridique, mais ça ne justifie pas à mes yeux d'identifier purement et simplement, par principe, exploitation et prostitution et exploitation, alors qu'il existe une prostitution volontaire, et même des prostituées volontaires et militantes féministes, qu'on silencie de fait sur leur propre vie).



Je ne suis pas juriste, et beaucoup de questions m'échappent, mais sur le peu que j'ai lu ou entendu, j'ai l'impression que l'enjeu véritable réside moins dans ces risques d'exploitation qu'une certaine conception du droit, qui l'aligne sur une certaine lecture morale des relations sociales et sur une certaine conception de l'homme.

Avec pour conséquence paradoxale qu'au nom de leur liberté, et contre le risque qu'elles soient exploitées et aliénées à elles-mêmes, on va interdire à des personnes de se conduire comme elles l'entendent, on va les déposséder a priori de leur discernement propre, et ... les aliéner à elles-mêmes.

C'est vrai pour beaucoup de débats contemporains. De manière à mon avis imbécile, Jean-Paul Brighelli a écrit dans une tribune publiée hier par Le Point, à propos des étudiantes voilées: "Et la véhémence de ces jeunes filles à affirmer leur "liberté" est le signe même de leur aliénation." Personnellement, je me réjouis de voir ces étudiantes avoir aussi la liberté de poursuivre des études supérieures. Et leur interdire le voile me parait doublement problématique. Soit en effet son port leur est imposé, et ce qui risque de se passer, c'est que ceux qui leur impose ne les laisseront plus s'inscrire à l'Université. En prétendant combattre une oppression, on en aura créé une autre. Soit elles portent le voile de leur plein gré, en toute liberté morale, et il y a un paradoxe considérable, pour ne pas dire un paternalisme absolument puant, à prétendre limiter leur liberté au nom d'une liberté supposément meilleure qu'on aura choisi à leur place. D'autant qu'il existe un mouvement croissant de femmes voilées qui tentent de resignifier le port du voile dans une perspective féministe, contre l'oppression patriarcale traditionnelle, en Occident comme dans les pays arabes, et contre le racisme postcolonial qui se dissimuler souvent derrière le discours intégrationniste.



Autre exemple de dérives liées au "devoir envers soi-même": la manière répugnante et abjecte dont certaines personnes se croient en droit, parfois très explicitement et démonstrativement, de mépriser les gens en surpoids, ou les alcooliques, au motif qu'ils "ne se respectent pas eux-mêmes". D'une part, qu'en savent-elles? D'autre part, c'est souvent oublier fort commodément de faire la part de phénomènes d'addiction qui sortent du cadre moral, pour écraser les personnes au nom d'un modèle de réussite personnelle qui n'est pas nécessairement le leur, mais qui valide implicitement et a contrario les choix de vie du "juge", une démarche somme toute pas nécessairement morale.

En fait, le problème principal du "devoir de ne pas se nuire soi-même", c'est qu'il est souvent instrumentalisé pour déroger au "devoir de ne pas nuire aux autres", ce que John Stuart Mill appelle "la police morale" et Ruwen Ogien "le paternalisme". Or, même si l'on adopte une perspective éthique maximaliste, il parait clair que ces deux devoirs ne sont pas équivalent, et que le second l'emporte moralement sur le premier, qu'ils sont "asymétriques" (exemple simple: on peut aisément convenir de la moralité de l'acte de se sacrifier pour autrui. Il apparaît beaucoup plus difficile d'approuver celui de sacrifier les autres pour soi-même).

Un autres problème de ce devoir, c'est qu'il n'est jamais vraiment envers nous-mêmes. En effet, derrière "nous-mêmes" se cachent souvent des principes abstraits, censés garantir la morale dans son ensemble, la fonder: la Dignité, la Liberté, la Nature, la Raison, l'Altérité, la Nation, Dieu (si on tient absolument à l'identifier à un principe moral)... Il ne s'agit au fond pas tant de notre volonté propre, et de ce qui est bon concrètement, de manière perceptible, pour nous, mais d'enjeux censés transcender ces considérations individuelles.

On peut s'interroger sur la légitimité de cette démarche de vouloir "fonder" à tout prix la morale. Par exemple, les catholiques qui défendent la notion de "loi naturelle" reconnaissent parfois qu'elle a quelques inconvénients, mais pour rétorquer immédiatement qu'elle est indispensable, parce que sans elle, on ne peut penser la disposition innée des hommes à poser des choix moraux, parce qu'on ne peut pas "fonder la moral", et que cela implique toutes sortes de conséquences plus ou moins catastrophiques: l'hédonisme, le relativisme moral, la barbarie, le "totalitarisme", etc.

Je ne pense pas que les choses fonctionnent vraiment comme ça. Cela fait longtemps que je ne le pense plus, et la lecture de Ruwen Ogien cette semaine, qui récuse aussi cette démarche "fondationnaliste", m'a conforté dans mon point de vue. En effet, on constate tous les jours que le pluralisme des conceptions morales n'empêche pas de se retrouver sur un certain nombre d'intuitions: qu'on soit arétiste, déontologiste ou conséquentialistes, chrétien, musulman, bouddhiste ou athée, qu'on croit que les dispositions morales dépendent du contexte du moment, du caractère de la personne, ou de principes profondément ancrés en chacun de nous, on valorise au quotidien des pratiques de compassion, de révulsion par rapport à certains crimes ou comportement, d'honnêteté, souvent assez comparables, à une époque et dans une société donnée. Ce qui ne suffit pas à démontrer des principes universels: on constate que des choses qui étaient considérées immorales autrefois (l'homosexualité, la masturbation, le mariage entre personnes de race différente, le pluralisme religieux) sont beaucoup mieux acceptées, et que des choses autrefois permises (le racisme, certaines violences familiales...) ne le sont plus. Et cela n'empêche pas non plus un certain nombre d'écarts et de malentendus, dans les théories morales des uns et des autres, voire dans les intuitions. Mais pourquoi vouloir surmonter ce pluralisme, plutôt que de considérer que la coexistence de plusieurs théories, en concurrence certes, qui se corrigent et se mettent perspectives les unes les autres, peut être une opportunité, et un moyen d'affiner et de faire progresser les intuitions morales communes? 

"Mais pourquoi faudrait-il chercher à "fonder la morale"? Pourquoi faudrait-il penser qu'on devrait faire plus, ou qu'on pourrait faire plus, qu'essayer d'améliorer un peu nos croyances morales par la critique philosophique, en éliminant les plus absurdes et les plus chargées de préjugés?" (Ruwen Ogien, L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, Grasset, 2011)
Je n'y connais rien, mais dans les sciences "exactes", cette coexistence de théories parfois contradictoires (ainsi, j'ai cru comprendre que la théorie de la relativité et celle quantique étaient toutes deux indispensables à la science actuelle, et pourtant s'excluaient mutuellement) n'empêche pas d'obtenir des résultats, et beaucoup de résultats. J'avais d'ailleurs tenté, dans un précédent billet, une analogie comparable, entre la puissance explicative des théories scientifiques, et une puissance inclusive (le maximum de vies rendues vivables) que j'appelai de mes voeux dans les théories morales. Et dans un autre billet, plus récent, j'ai tenté de valoriser le rôle moral de l'empathie, non pas comme "principe", comme certains ont semblé le penser, mais comme organe sensoriel (l'enjeu étant pour moi de me distancer de certaines éthiques minimalistes, par exemple libertariennes, qui réfutent même le caractère moral de l'assistance à des personnes en danger. Mais ce sont des problèmes auxquels je réfléchis depuis trop peu de temps, et que je dois encore beaucoup développer et approfondir).

Au passage, on reproche parfois à l'éthique minimaliste de Ruwen Ogien d'exclure implicitement de ce pluralisme éthique les morales maximalistes. Il me semble que la règle commune "minimale" de ne pas nuire à autrui suffit à résoudre en grande partie cette difficulté: sont exclues les morales qui contraignent autrui contre son gré, et donc lui nuisent (au hasard et presque sans arrière-pensée: des morales qui condamneraient les actes homosexuels au prétexte qu'ils "dénatureraient" la vocation profonde de la personne homosexuelle, et appelleraient à restreindre les droits de celle-ci "pour son propre bien". Il est possible que de telles morales existent: on trouve vraiment n'importe quoi, en ces temps décadents de relativisme moral ;-) .)

Autre difficulté: Ogien se situe dans une perspective laïque, où le thème de la relation à Dieu est méthodologiquement exclue de la réflexion morale. Moi, je suis chrétien, et je ne peux pas ne pas aborder ce thème. Et c'est peu dire que de rappeler que l'éthique minimaliste n'enthousiasme guère les théologiens catholiques:

 "Le sujet moral s’identifie aux besoins et aux intérêts immédiats de l’individu, et même comme certains éthiciens le prétendent un tel sujet n’a d’ailleurs aucun devoir envers lui- -même. Il doit jouir de soi, valoriser ses tendances, surtout ne pas les plier à des règles contraires à leur élan. Mais s’agit-il encore d’un sujet moral? N’avons-nous pas à faire plutôt à un sujet d’avant le sujet, à un individu centré sur le souci de soi et de la satisfaction de ses intérêts, évitant tout au plus de “ne pas nuire à autrui”, selon la formule à vrai dire assez vague de John Stuart Mill qui frise l’indifférence aux situations d’autrui, et donc à son sort. Degré zéro du sujet par conséquent, si l’on soutient l’idée qu’un sujet n’est digne de ce nom que s’il assume ses actes devant les autres et que s’il se veut aussi responsable de la relation avec autrui, en assumant par conséquent la haute charge éthique et politique." (Paul Valadier s.j., "Le sujet moral ébranlé").


Pour ma part, je ne crois pas que l'option éthique minimaliste induise nécessairement  "l'indifférence aux situations d'autrui" et "l'individu centré sur soi et sur la satisfaction de ses intérêts". Ces approches, disons maximalistes, de l'éthique minimaliste existent certes. J'aurais plutôt une approche, disons minimaliste, de l'éthique minimaliste, qui reste centrée sur le souci d'autrui ("l'empathie" dans mes précédents billets), mais qui valorise, plus à mon avis que les éthiques maximalistes, souvent intrusives et phagocytes, l'inviolabilité du discernement personnel d'autrui, tant qu'il n'est susceptible de ne nuire qu'à lui-même (pas toujours aisé à déterminer dans certains cas, je le reconnais).

Pour revenir à l'aspect proprement chrétien du problème, il est certes incontournable de raccorder cette éthique minimaliste à la relation personnelle à Dieu, et à la responsabilité du pécheur envers Lui. Responsabilité qu'on identifie traditionnellement à ce devoir moral envers soi-même (ainsi, la convergence des interdits moraux et religieux du suicide, de la masturbation, de la pornographie, de la prostitution...), avec pour conséquence de ramener finalement Dieu à une sorte de principe moral universel. Il me semble pour ma part, de même qu'on sépare usuellement la catégorie spirituelle du péché (envers Dieu) de celle morale de la faute (envers autrui), qu'il serait très souhaitable de distinguer au maximum la question spirituelle du discernement individuel de notre vocation et de notre relation à Dieu, de celle philosophique de la définition et du contenu normatif de la morale commune, en gardant bien sûr à l'esprit cet impératif minimal de ne pas nuire à autrui. En effet et comme je l'écrivais dans un billet précédent, Dieu ne veut pas toujours pour les uns ce qu'il veut pour les autres, parfois il me demande le contraire de ce qu'il demande à autrui, et comme certains prophètes et martyrs devraient pouvoir le confirmer, cela passe parfois par des expériences très dégradantes humainement. L'unicité et la singularité inaliénable de chaque vie, et de chaque discernement individuel, est à mon avis la limite dirimante de toute morale maximaliste: comment poser des normes au devoir envers soi-même, alors que toutes les vies, dans leur richesse et leur originalité et leurs paradoxes, n'ont pas été encore vécues? L'une des fonctions de la morale est de penser des règles ou des principes de conduite universalisables. Je ne crois pas qu'on puisse définir rationnellement des normes universalisables dans la relation à Dieu, qui déborde toujours des principes communément admis à une époque, et ne cesse de les surprendre et les déplacer.



Pour conclure quand même par quelques mots sur la GPA, je n'ai pas du tout suffisamment suivi la question pour avoir une opinion ferme. Peut-être (ou peut-être pas), que sa légalisation conduirait à violer la règle minimale "ne pas nuire à autrui. Ou à l'inverse que c'est (ou non) son interdiction qui aboutit à ce résultat. Je n'en sais rien. Par contre, en cohérence avec ce qui précède, je refuse les argumentaires du genre "on ne fait pas ce qu'on veut de son corps" ou qui se revendiquent d'une source unique de la morale, sur laquelle le droit et les institutions devraient s'aligner. Je dois dire également que je revendique pour ma part une conception positiviste du droit, qui s'adapte aux évolutions sociales et morales, plutôt qu'une conception jusnaturaliste, qui aligne son élaboration sur un certain nombre de principes moraux/éthiques supposés intangibles. Pour moi, on ne connait pas les principes de la morale: on doit les redécouvrir constamment. Ce qui ne dispense pas de les chercher éventuellement, mais sans croire les avoir déjà trouvés et pour toujours.

Et par pitié, cessons de brandir à tout va ce concept de "marchandisation de l'humain" qui est incohérent sur le plan de la critique économique et politique, et ambigu sur celui de la morale, et qui a finalement moins pour effet d'éclairer le débat que d'entretenir une "panique morale", suivant là encore le mot de Ruwen Ogien. D'être en somme un épouvantail.