mercredi 7 octobre 2015

Les catholiques, Charamsa, et le "buzz"


"Pour bien comprendre la position de l’Eglise dans la société moderne, il faut comprendre que celle-ci est disposée à lutter seulement pour défendre ses libertés corporatistes particulières (de l’Eglise comme Eglise, organisation ecclésiastique), c’est-à-dire les privilèges qu’elle proclame liés à sa propre essence divine ; pour cette défense l’Eglise n’exclue aucun moyen, ni l’insurrection armée, ni l’attentat individuel, ni l’appel à l’invasion étrangère. Tout le reste est relativement négligeable, à moins qu’il ne soit lié aux conditions existentielles propres. Par « despotisme » l’Eglise comprend l’intervention de l’autorité laïque étatique dans le sens de la limitation ou de la suppression de ses privilèges, rien de plus ; elle est prête à reconnaître n’importe quel pouvoir de fait, et, à condition qu’il ne touche pas à ses privilèges, à le légitimer ; si par la suite il accroît les privilèges, elle l’exalte et le proclame comme providentiel. Considérant ces prémisses, la « pensée sociale » catholique n’a qu’un intérêt académique ; il faut l’étudier et analyser en tant qu’élément idéologique opiacée, tendant à maintenir certains états d’âme d’attente passive de type religieux, mais non comme élément de la vie politique et historique directement active " (Gramsci, Cahiers de prison)
Toujours catholique, je ne souscris pas à ce texte de Gramsci en exergue, mais la réception depuis une semaine par divers blogueurs, prêtres, journalistes et évêques catholiques du coming out du père Charamsa m'y a fait irrésistiblement penser, sans que j'y puisse grand chose.

Le sens de ce texte est que la "pensée sociale", et plus largement, l'enseignement de l'Eglise, sont le reflet et l'expression d'enjeux de pouvoir, en particulier la préservation ou l'accroissement de l'influence de celle-ci sur la société, et qu'elle est prête à toutes les compromissions, toutes les contradictions, voire tous les crimes lorsque ces exigences sont mises en péril.

Je pense à ce texte parce que la froideur, la dureté, le cynisme et le mépris, voire l'indifférence ostentatoire des réactions catholiques au coming out du père Charamsa, que j'ai certes moi-même trouvé un peu maladroit sur le coup, m'ont vraiment sidéré. Et je ne crois pas être suspect d'être un optimiste béat sur les questions d'Eglise.

Deux types de réactions m'ont scandalisé:

1) Les condamnations. J'ai en tête:

- le billet "La chute d'un prêtre", du père Roland-Gosselin sur Padreblog, qui dit sa douleur de voir un prêtre manquer à ses voeux, minimise les implications de son homosexualité dans cette histoire, et nous écrit ce petit morceau d'anthologie:

"La tentative ridicule et malhabile de justification du prêtre est odieuse. Dire que le clergé est largement homosexuel et homophobe, dressant ainsi le portrait de ses frères prêtres comme étant des gens frustrés et meurtris par une loi de l’Eglise apparaissant inique, est faux, profondément injuste. C’est un grave scandale dans lequel nous ne pouvons pas tomber."
- l'éditorial "Synode, lobbying romain" d'Isabelle de Gaulmyn sur le site de La Croix, qui interprète ce coming out comme une "provocation" "inutile et hors de propos" (alors que la question de l'homosexualité est un des gros enjeux du synode!) et comme une "embuscade", et qui minimise là encore l'impact du coming out en réduisant l'homosexualité dans l'Eglise, suivant la (pas si) bonne vieille habitude catholique à une histoire de "souffrance" individuelle qui serait beaucoup mieux et plus dignement vécue en silence.

- la tribune "Pourquoi?" du père Amar, qui reproche au père Charamsa de "diffuser le poison du doute et de la suspicion qui rejaillira sur tous ses frères" et de " créer le scandale". Et nous livre cet autre morceau d'anthologie:

"Le mensonge, c’est ce prêtre qui le distille en osant affirmer que le clergé est largement homosexuel et homophobe. Il est profondément injuste lorsqu’il décrit ses frères prêtres comme des gens frustrés et meurtris par une loi de l’Eglise inique et inhumaine. C’est faux et c’est un jugement d’une violence incroyable."
(je choisis de croire que la formule "homosexuel et homophobe", aussi bien dans l'article du père Roland-Gosselin que dans celui du père Amar,  est une maladresse d'expression et non la suggestion d'une équivalence  entre les accusations d'homophobie et d'homosexualité).

 - l'entretien absolument  immonde et inexcusable du père polonais Dariusz Oko, dont l'homophobie manifeste (pardon, pères Roland-Gosselin et Amar, pour ce "jugement d’une violence incroyable") semble avoir joué un rôle important dans le coming out du père Charamsa, accordé au site traditionaliste Church Militant. Entre autres insultes, il l'accuse d'être "une personnalité perturbée, immature et égoïste" et de placer "le sexe gay avant Dieu". Lui est toujours en fonction.

Nettement moins choquants que ces articles, mais néanmoins regrettables:

-la réaction politique du père Lombardi, compréhensible au regard de ses responsabilités et du contexte immédiat, mais sans nuances.

- celle sur twitter du père James Martin s.j., qui accomplit un travail remarquable de promotion d'une Eglise plus accueillante envers les personnes LGBT, mais qui semble n'avoir vu dans ce coming out que la rupture d'une "promesse à Dieu".

2) le mépris et ou le silence ostentatoire:

- ce tweet éclairant de Jean-Pierre Denis:
Après tout, quel intérêt pour la discussion des principes de l'enseignement sur la famille de l'Eglise de prendre en compte ses effets concrets sur la vie des personnes?

- ces propos insultants du cardinal André Vingt-Trois:


 - un éditorial des Cahiers Libres, signé Charles Vaugirard, qui fait délibérément silence sur les tensions et les contradictions révélées par ce coming out, pour écrire, sans doute à l'aide d'une boule de cristal:

" Prier pour le synode, voilà l’essentiel. Mais une prière confiante car le Seigneur ne laissera jamais tomber son Eglise. Le résultat du synode ne pourra pas nous décevoir, et le Saint Père non plus. 

Suivons donc ce synode avec grand intérêt et surtout en priant et dans la confiance. L’enjeu est de taille et l’exhortation apostolique qui suivra sera un grand texte pour notre temps."
 On a eu au cours des siècles précédents,non seulement des synodes, mais des conciles tumultueux, dont un qui est entré en schisme avec le pape, et des documents magistériels qui ont approuvé les pires errances, mais maintenant c'est cool, Dieu est revenu et va nous surveiller tout ça. La pensée magique des catholiques d'aujourd'hui, qui oublient l'histoire et qui nient la responsabilité des clercs au nom d'une lecture erronée de l'infaillibilité magistérielle.

On est certes très loin, dans ces réactions, de "l'insurrection armée", "l'attentat individuel" ou "l'appel à l'invasion étrangère" dénoncés par Gramsci. Mais on retrouve une forme d'incapacité structurelle à prendre en compte les souffrances et les contradictions, quand elles mettent en danger le discours officiel et l'image publique de l'Eglise.

La rupture d'un engagement définitif, a fortiori quand celui-ci était devant Dieu et a été scellé par un sacrement , est toujours regrettable. Force est cependant de remarquer que des prêtres qui renoncent au célibat et à leur charge pour être réduits à l'état laïcs, c'est au fond quelque chose de finalement très banal, et que beaucoup d'entre nous ont connu personnellement des prêtres dans ce cas. Et quand une situation apparemment banale suscite des condamnations extraordinairement fermes, il est très difficile de ne pas considérer que l'indignation véritable a pour objet quelque chose de beaucoup moins ordinaire. C'est-à-dire, en l'occurrence, le caractère inédit de cette intervention d'un théologien de la Congrégation pour la doctrine de la foi -qui publie plus habituellement des interventions défendant le "bon sens " et l'innocuité de l'enseignement de l'Eglise sur l'homosexualité- qui tout à la fois dit être homosexuel, et affirme avec force l'existence d'un état de fait qui est manifeste aux yeux des personnes qui fréquentent vraiment en connaissance de cause des homosexuels, mais sur lequel beaucoup de de catholiques persistent à s'aveugler: l'homophobie profonde et le déni de justice de l'Eglise, en tant qu'institution, et de son magistère.

Le père Charamsa pourrait bien rendre un culte sacrificiel à Satan et être l'auteur des pires turpitudes, il resterait à poser la question de ce que peut être la vie quotidienne d'un homosexuel dans un milieu professionnel et institutionnel, le Vatican et plus particulièrement la CDF, qui consacre tant d'efforts à minimiser la visibilité du fait homosexuel, et à enjoindre les LGBT au secret. Quel est, au quotidien, sur la foi d'un prêtre et d'un théologien, l'impact d'un discours, que ses fonctions obligent à connaitre de façon très approfondie, et qui nie de manière radicale ce qu'il vit au plus profond de lui-même? L'Eglise ne reconnait aucune dimension positive au désir homosexuel, et incite les personnes concernées à le réprimer au plus profond d'elles-mêmes. Dans les décennies récentes, elle a nié que la répression des homosexuels dans certains pays puissent constituer un problème, puisque garder son désir dans le secret du coeur suffit à se prémunir.Elle a barré l'accès à l'ordination sacerdotale aux homosexuels. Elle a vivement encouragé les mobilisations contestataires dans les pays faisant droit aux revendications des organisations LGBT, et s'est fait au contraire plus discrète et nuancée dans ceux qui les criminalisent. Comment, dans ces conditions, ne pas poser la question de ce que peut devenir la résolution d'un homme placé au centre de tous ces dispositifs qui visent à taire, condamner et réprimer une composante profonde de sa personnalité, et quels obstacles ont pu constituer pour sa foi les propos sur l'homosexualité de collaborateurs tels que le père Dariusz Oko? Et comment affirmer aussi sommairement et sans réflexion ni enquête approfondies, sans mentir à soi-même et à autrui, que son témoignage sur l'homophobie qu'il a vécu au quotidien, jusqu'à sacrifier sa carrière, son statut et sa réputation pour parler enfin, n'est qu'une "tentative ridicule et malhabile de justification" et "un mensonge"? COMMENT!?!

Tels de vulgaires politiciens (sans doute beaucoup plus sincères, mais avec des gestes comparables), les catholiques semblent s'ingénier à discréditer sa personne pour occulter son propos. Car finalement, tout ce qu'on lui a opposé se résume à des attaques ad personam. On a dit qu'il était un menteur, un manipulateur, qu'il était irresponsable. On l'a accusé de manquer de discrétion, de chercher le "buzz", d'être inopportun. D'être perturbé, immature et égoïste. En somme, on lui a reproché, non pas d'avoir longtemps menti, mais d'avoir finalement dit la vérité sur lui-même et ce qu'il ressentait. D'avoir parlé:

Le fond du débat, ce n'est donc pas la rupture de son engagement (on lui reproche, non pas tant de s'être longtemps caché, mais d'avoir cessé de le faire). Mais bel et bien le "coming out", le fait d'être allé au dehors de lui-même montrer au monde ce qu'il était réellement, en tant qu'homme, en tant que prêtre, et en tant que théologien et membre de la CDF.

Anthony Favier l'a écrit beaucoup mieux que moi, en réaction au billet du père Amar:

(Publié sur mon mur Facebook. L'auteur a autorisé la diffusion publique)

Au delà du cas personnel du père Charamsa, et même des questions du synode et de l'homosexualité, cela révèle pour moi deux difficultés du catholicisme contemporain:

1) le refoulé

Tout se passe parfois comme si un certain nombre de catholiques étaient, à force d'intérioriser au jour le jour une doctrine complexe et fermée ayant réponse à la plupart des questions de la vie, tels des logiciels, programmés pour réagir à certains paramètres, et n'arrivaient pas à gérer tout ce qui n'est pas prévu par ces derniers. Je ne crois pas qu'aucune des personnes que j'ai citées soient cyniques dans la mise en oeuvre de cette opération d'occultation d'un témoignage, ni manquent de sincérité dans leur indignation. Je crois même la plupart d'entre elles profondément généreuses et soucieuses d'agir pour le mieux. Il reste qu'elles se conduisent comme si, face à deux anomalies dans le comportement habituel d'un prêtre: l'une prévue, et condamnée, par la doctrine catholique, qui est la rupture des voeux, et l'autre, également prévue et condamnée, mais dont le caractère immoral est autrement plus difficile à justifier, et renvoie chaque catholique à ses propres ambiguités et incertitudes -c'est-à-dire l'homosexualité "active"-  la première déclenchait tous les signaux et libérait une parole automatique, récitant la valeur du sacerdoce, de la vérité etc., et la seconde,  par une sorte d'effet Voldemort, devait surtout ne pas être dite, rester secrète, être confinée à la vie privée et à l'intimité des coeurs pour ne pas faire "scandale". Le sens littéral du tweet du père Grosjean, notamment, est que le vrai péché, celui qui véritablement ne peut être ni compris ni accepté, ce n'est ni la rupture du célibat ni l'homosexualité, que dans le "silence " "personne" n'aurait "jugé",  mais le scandale, c'est-à-dire avoir porté sur la place publique, avec l'autorité du prêtre et du théologien, l'idée que le célibat sacerdotal et l'homosexualité pouvaient bien être des problèmes. Que, au fond,  dans cette guerre culturelle qui oppose l'Eglise aux féministes, aux LGBT, aux progressistes, aux gauchistes etc. elle pouvait bien, du point de vue de quelqu'un particulièrement peu suspect de méconnaître son fonctionnement et son discours, avoir tout de même un peu tort et ses adversaires un peu raison. Que tout n'est pas toujours la faute des médias qui désinforment et des "laïcards" qui ne savent pas de quoi ils parlent. Le père Roland-Gosselin parle du "poison du doute et de la suspicion qui rejaillira sur tous ses frères".

Il me semble, et j'y ai déjà fait allusion dans plusieurs billets, que l'Eglise d'aujourd'hui, laïcs et clercs, si préoccupée, et pas que pour des mauvaises raisons, loin de là, de "cohérence doctrinale", a du mal à être attentive aux discontinuités et aux lignes de fuite qui sont pourtant la marque de toute réalité concrète. Qu'elle semble trop souvent refuser, par principe, de vérifier dans la réalité concrète, sensible, multiple, la portée et l'actualité de ses principes. Par exemple, concernant son enseignement sur la vie conjugale, la signifification que peut avoir le témoignage d'un prêtre homosexuel, qui vit depuis des années au plus près des plus hautes sphères de pouvoir de l'Eglise. C'est "inutile", dit Isabelle de Gaulmyn. Ce n'est pas "le fond du sujet", renchérit Jean-Pierre Denis. Il "déraille", se moque un prince de l'Eglise. Je ne suis pas un spécialiste ni un fan de Lacan, mais on pourrait presque voir dans le coming out de Charamsa l'irruption du Réel traumatique dans les failles de l'ordre symbolique de la doctrine sociale de l'Eglise, et tenter une psychanalyse de cette dernière, de ses dénis et ses déplacements discursifs (c'est sa souffrance privée, l'important c'est la rupture du célibat, il ment...).

2) le rapport aux médias et aux réseaux sociaux

Quand j'ai vu divers catholiques reprocher à Charamsa de rechercher le "buzz", j'ai spontanément pensé que c'était l'hôpital qui se moque de la charité. C'était même le titre du présent billet, avant que je parvienne à me calmer. Depuis les attaques médiatiques de 2008 contre Benoit XVI, je vois la communication prendre une part énorme et croissante dans la vie de l'Eglise, sur internet comme ailleurs. Qui est peut-être aussi une remémoration des qualités de communicant de Jean-Paul II, une forme d'hommage de la part des premières générations JMJ désormais aux manettes. Je pense au titre du vieux blog, au demeurant relativement discret, de Guillaume de Prémare: "urgence comm catho!".

Il y a un enjeu catholique parfaitement compris par l'épiscopat et la presse catholique, qui consiste à rendre audible sur la scène politique et médiatique, et suivant ses codes, la parole chrétienne, malgré une certaine laïcisation de nos sociétés occidentales, et la perte d'influence concomitante de l'Eglise. D'où la présence régulière dans les médias et les réseaux sociaux de prêtres et d'évêques de premier plan, la promotion d'événements médiatiques tels qu'"Erbilight", ou les états généraux du christianisme, ou encore celle de groupes de pop louange comme Glorious. Ou encore la valorisation de la "cathosphère", dont j'ai moi-même profité et qui tranche avec la rivalité entre certains médias "traditionnels" et blogueurs politiques.

Tout cela, je le pense sincèrement, est très bien, et même à mon très modeste niveau, en tant que blogueur catholique, j'en ai personnellement retiré une audience et des rencontres qui m'ont véritablement enrichi, humainement, intellectuellement et spirituellement. Force est de reconnaître que j'appartiens au moins en partie à une génération de catholiques qui a appris à éprouver, en bien ou en mal, l'importance politique d'une communication, maîtrisée ou non, et a ressenti le besoin d'apprendre à en maîtriser les méthodes et les effets.

Les institutions et fidèles catholiques ont fait d'énormes efforts,ces dernières années, pour s'approprier les codes de la communication dans les médias et sur internet, et pour acquérir une certaine maîtrise de l'image institutionnelle et idéologique du catholicisme, dans la perspective de montrer une Eglise qui apparaisse jeune et subversive, et non pas vieillissante et sur le déclin. L'imagerie lisse et télégénique de la Manif pour tous (oui, je sais, "apolitique", et "aconfessionnelle" soit-disant), n'a fait qu'hériter de l'expérience organisationnelle des frat, jmj, et autres gros rassemblements et ou pélerinages plus connotés confessionnellement.

Mon propos étant, non pas de condamner en bloc ces initiatives, mais de relever combien l'Eglise s'est engagé dans un contrôle minutieux et chaque instant de sa visibilité médiatique, et combien elle a accordé elle-même du sens aux images et aux symboles.

Le martèlement dans les médias et les réseaux sociaux des événements clés de l'actualité catholique (élection d'un pape, synode, échéances liturgiques) ainsi que de l'attachement des catholiques à leur institution et à son enseignement s'apparente, sans que cela soit "sale", à la construction d'une image sociale de l'Eglise "acceptable", (une forme d'"empowerment" peut-être, comme diraient les féministes,  pour les catholiques pratiquants.

D'une manière qui ne me parait ni surprenante, ni spécialement plus discordante ou condamnable, un prêtre homosexuel a choisi de se réapproprier ces codes, et la scénarisation orchestrée, de manière au demeurant régulièrement discordante par les médias et blogs catholiques, pour transmettre ce qui lui est apparu juste, quelques soient les conséquences pour lui même.

So what?

Bêtement, j'ai tendance à comprendre dans l'expression "recherche du buzz", l'expression de la quête d'un intérêt personnel au détriment d'autrui. Et non le sacrifice de revenus, d'une position sociale et intellectuelle, d'une réputation, d'un paix extérieure, pour une vie de couple certes plus visible, mais également des campagnes de dénigrement institutionnelles et médiatiques, la promiscuité des médias, la nécessité de chercher un nouvel emploi stable, la politisation d'une vie...

Le père Charamsa a pris le parti de faire le buzz... Comme François. Comme Barbarin. Comme la Manif pour tous. Comme Erbilight. Comme le Cardinal Sarah... Mais lui, c'est le mauvais buzz: celui qui "divise", qui fait se sentir mal, voire se remettre en question les catholiques. Qui ne contredit pas la "désinformation médiatique", voire la renforce... Son tort n'a pas été de faire le buzz, mais d'être du côté obscur du buzz. Il ne s'est pas discredité par sa recherche de la bonne image, mais de celle dissonante dans la grande symphonie médiatique chrétienne, blasphémant contre la célébration sacrée de la modernité et de l'ouverture
synodale catholique.



En ce sens, certains journalistes catholiques connus pour leur vision "ouverte" de l'Eglise ont jugé ce coming out avec sévérité. La spectaculaire et fort peu habituelle agressivité d'Isabelle de Gaulmyn s'appuie sur la dénonciation d'une "confession fracassante – et sans aucun doute soigneusement préparée et orchestrée – ", et elle ajoute que pour  "« marcher ensemble », encore faut-il prendre la même route, sans s’égarer sur les chemins de traverse. Et sans non plus se poster en embuscade, avec comme objectif non avoué d’interrompre toute la démarche." Ainsi, au nom d'une vision stratégique bien comprise autoproclamée de l'ouverture et de l'inclusivité, une journaliste catholique établie et reconnue de l'institution se pose en arbitre de la bonne manière de revendiquer le point de vue des minorités ecclésiales.

Avec plus de sympathie pour la démarche du père Charamsa, François Vercelletto en juge le tempo "contre-productif":


"Ne risque-t-elle pas d'avoir un effet contraire au but recherché ?C'est ce que craint une fédération de catholiques homosexuels, qui s'est précisément constituée, le week-end dernier, à Rome. "C'est un coup de poing en pleine face pour la curie et cela risque de braquer la partie la plus conservatrice", a estime le tout nouveau Global Network of Rainbow Catholics.Le courrier adressé aux pères synodaux,  publié sur la page Facebook du GNRC, moins spectaculaire que le coming out du père Charamsa, n'en est pas moins beaucoup plus constructif."C'est ce que craint une fédération de catholiques homosexuels, qui s'est précisément constituée, le week-end dernier, à Rome. "C'est un coup de poing en pleine face pour la curie et cela risque de braquer la partie la plus conservatrice", a estime le tout nouveau Global Network of Rainbow Catholics.Le courrier adressé aux pères synodaux,  publié sur la page Facebook du GNRC, moins spectaculaire que le coming out du père Charamsa, n'en est pas moins beaucoup plus constructif."

Avec toute la réelle et profonde estime que j'ai aussi bien pour François Vercelletto que pour le GNRC, je suis en très profond désaccord avec leur analyse, qui me parait procéder d'une sorte de péché originel du catholicisme contemporain. L'idée que les vérités d'Eglise s'éclairent d'en haut, de manière intellectuelle et abstraite, dans la spéculation et la "disputatio" plutôt que dans l'observation et le témoignage de la vie concrète des fidèles, avec leurs péchés, leur ignorance et leurs maladresses, mais aussi leurs expériences inédites.

Peut-être (et honnêtement, c'est de toute façon vraiment très très loin d'être gagné) que le synode était parti pour avoir une phrase d'ouverture explicite sur l'homosexualité dans son texte conclusif. Et que du fait du coming out du père Charamsa, il ne comportera qu'un quart de phrase d'ouverture implicite. Et sans doute , on pourra trouver cela dommage. Il me semble cependant que l'acceptation de l'homosexualité comme orientation normale et potentiellement sainte, est passée, pour beaucoup d'entre nous, par la fréquentation personnelle et concrète de personnes homosexuelles, et non par un dialogue de type philosophique ou théologique. Et que l'émancipation progressive des homosexuels en Occident a été beaucoup mieux servie par les coming out un peu médiatiques et les "zap" (au sens d'Act Up) que par les grands dialogues humanistes un soir de vendange entre étudiants catholiques et étudiants homosexuels, ou par les dialogues intellectuels et un peu formalisés politiquement et ecclésialement entre évêques progressistes et tradis. Alors peut-être que le timing du coming out va durcir pendant quelques jours l'ambiance du synode. Je ne crois pas une seconde qu'il peut véritablement polariser davantage les positions, dont tout le monde connaissait l'antagonisme et le caractère tranché des mois avant samedi dernier. Par contre, je crois profondément que les catholiques, dont moi, qui ont appris à accepter la sainteté potentielle ou réelle des couples homosexuels l'ont fait par la prise de conscience et la rencontre des homosexuels autour d'eux, et non par des discussions théoriques ou par leur bienveillance naturelle. Et qu'un coming out à l'entrée d'un synode, quelles que soient les réactions de mauvaise humeur ou d'incompréhension à court terme, est un beau symbole qui a des chances de durer et de marquer les esprits. Le synode (sans nier l'influence divine, mais j'en constatais aussi les effets en aumônerie, et aucun animateur ou responsable ou pasteur se risquait pour autant à négliger la sécurité et la préparation sous prétexte que Dieu pourvoit à tout. La foi n'exclut pas la prise en compte des faits) est une démarche sans doute tout à fait excellente et sainte pour recueillir le fruit de l'évolution des mentalités, mais cette évolution est rendue possible, en matière de moeurs, par la multiplication et la prolifération, à tous les niveaux de la société de l'Eglise, des témoignages de minorités et des coming out, et non par la très hypothétique tolérance des évêques et des experts. Et c'est donc mettre la charrue avant les boeufs, et trahir une espérance naïve plutôt que "constructive", que de vouloir faire taire les témoignages sous prétexte qu'on est à un moment important (on est toujours à un moment important. je ne sais pas à quel moment de ma vie de catholique l'Eglise ne traversait pas un moment importante), et quelle que soient les qualités personnelles de tel ou tel pape. L'acceptation mutuelle ne se décrète pas d'en haute. Les préjugés évoluent quand on découvre que "l'autre" est en fait notre frère ou le type avec qui on rigole au boulot, y compris, peut-être, à la Curie. Et tant pis pour les codes et les convenances!

Isabelle de Gaulmyn rappelle qu'"un synode, c’est un processus qui signifie, étymologiquement « marcher ensemble ». Mais marcher ensemble, c'est aussi accueillir ensemble les péripéties du parcours et les facultés de chacun, quitte à improviser par rapport à la carte et l'horaire initial. Et quelle crédibilité donner à cette marche, quand les voix discordantes sont accueillies comme des trouble-fêtes et des pique-assiettes, , même lorsqu'elles témoignent sur une question à l'ordre du jour du synode?

Et c'est pourquoi il est important d'adopter, à temps et plus encore à contre-temps, un principe d'extrême bienveillance envers tous les coming out LGBT dans l'Eglise, quelles que soient leurs maladresses éventuelles sur le fond et:ou la forme. Pour donner un visage humain à ce point véritablement non négociable dans l'Eglise d'aujourd'hui :

La doctrine actuelle de l'Eglise sur l'homosexualité et les personnes homosexuelles est fausse. Et, plus grave, elle contribue à gâcher, chaque jour que Dieu fait, un peu partout dans le monde, la vie de milliers de personnes, d'ailleurs parfois très croyantes. Si le synode ne change rien de significatif sur cette question, sans nier ses avancées éventuelles sur d'autres points très importants tels que le cas des divorcés remariés, la violence contre les femmes, etc.,  ce ne sera pas parce que les médias se seront trompés, que les progressistes et les LGBT auront pris leurs rêves pour des réalités, que le pape aura trouvé un subtil point d'équilibre. Ce sera juste que les participants qui auront fait pencher la balance du mauvais côté devront un gros paquet d'excuse à Dieu et aux très nombreuses personnes dont ilsauraient pu rendre la vie un peu moins pourrie, et dont ils auront choisi de légitimer l'oppression au jour le jour.

Et AUCUNE AUTRE analyse, qu'elle vienne d'éditorialistes, d'évêques, de théologiens ou de blogueurs, ne sera vraie en faisant l'économie de ce simple constat.

samedi 3 octobre 2015

Quelques remarques sur le coming out de Mgr Charamsa...


Or donc, Monseigneur Charamsa, prêtre polonais, Monsignore (et non évêque), théologien, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi et secrétaire adjoint de la Commission théologique internationale, a choisi, à la veille du synode sur la famille, de faire son coming out:


"Le père Krysztof Olaf Charamsa, 43 ans, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi (l’ex-Saint-Office, organisme romain chargé de veiller à la cohérence de la doctrine), a révélé être homosexuel et avoir un compagnon, samedi 3 octobre, afin que, sans « attendre encore cinquante ans », « l’Eglise ouvre les yeux face aux gays croyants et comprenne que la solution qu’elle propose, à savoir l’abstinence totale et une vie sans amour, n’est pas humaine »." (Le Monde, "le coming out d'un prêtre polonais provoque la colère du Vatican")
Cette intervention a presque été immédiatement condamnée par le porte-parole du pape, le père Lombardi s.j.:


"Le Vatican n’a pas tardé à sanctionner l’homme d’Eglise, jugeant ce coming out« très grave et irresponsable » à la veille de l’ouverture du synode. « Evidemment, Mgr Charamsa ne pourra plus continuer à assurer ses fonctions précédentes auprès de la Congrégation pour la doctrine de la foi », ajoute le Vatican dans un communiqué. L’Eglise catholique précise que son statut de prêtre, qu’il pourra difficilement conserver après avoir reconnu vivre en couple avec son partenaire, sera discuté par les supérieurs hiérarchiques de son diocèse." (idem)


Quelques remarques à chaud de ma part, qui sont essentiellement une compilation de tweets et de statuts facebook publiés aujourd'hui (je sais, je vous fait perdre des minutes de votre vie que vous ne récupérerez plus jamais à lire deux fois la même chose. Je suis maléfique, mais à force de me lire, vous devriez le savoir):


- Objectivement, il a pris un risque (j'espère) assumé en mettant le Vatican dos au mur, et politiquement, Lombardi et le pape n'ont guère le choix, s'ils ne veulent pas complètement faire dérailler les débats du synode et radicaliser la frange conservatrice. A moyen terme, ce coming out peut libérer la parole des prêtres homosexuels et avoir des des conséquences bénéfiques, mais compte tenu de l'enjeu immédiat du synode, la colère de Lombardi peut se comprendre. Il est possible que ce coming out fragilise la position du pape face à ses critiques traditionnalistes. Mais le coup est joué et on verra bien.

- J'exprime cette inquiétude tout en étant conscient que je parle en tant que laïc hétérosexuel, citoyen d'un pays relativement ouvert au fait de l'homosexualité, observateur distant de la vie institutionnelle de l'Eglise, à propos de la vie d'un prêtre homosexuel, ressortissant d'un pays très conservateur sur les questions religieuses et de moeurs, qui est au coeur des coulisses vaticanes et qui vient de décider, avec un courage indiscutable, de sacrifier sa notoriété académique, son statut ecclésial et sa profession au nom de ce qu'il croit juste. Autant dire que je ne suis pas dans le registre de la condamnation ferme.

- Je note par ailleurs que son choix semble largement motivé par la situation intérieure de l'Eglise polonaise, dont je m'étais, de manière il est vrai béotienne, inquiété dans mes deux blogs: ici, et .

J'espère au moins qu'on ne fera pas grief à un théologien important de la congrégation pour la doctrine de la foi de ne "pas avoir compris" l'enseignement si subtil et secrètement merveilleux de l'Eglise sur l'homosexualité.

- Je note que certains insistent sur l'idée que son renvoi serait dû à la rupture de son célibat sacerdotal, sans réel rapport avec son homosexualité. Sans nier que sa rupture de célibat consacré constitue formellement au regard de l'Eglise une faute, ce n'est pas vraiment ce qui ressort selon moi de la déclaration du Père Lombardi, mais je m'en voudrais trop de montrer les éléments de langage pour ce qu'ils sont. Parce que bien sûr, s'il a jugée "grave et irresponsable" cette déclaration à la veille du Synode, c'est à cause du célibat des prêtres qui n'est pas à l'ordre du jour de ce synode. Mais après tout, la "Vérité" TM , ça ne sert qu'à dénoncer le "relativisme moral"...


Sur le rapport célibat sacerdotal/ homosexualité: se pose à mon avis la question de la différence des vocations, selon qu'on soit hétérosexuel ou homosexuels, reconnues comme possibles par l'Eglise: quand le seul choix canoniquement possible est celui du célibat , le choix de la continence dans le célibat a-t-il le même sens pour un séminariste ou un novice homosexuel que pour un autre hétérosexuel ? Et peut-on, quand on est un catholique respectueux du magistère et sans balayer devant sa propre porte, faire grief à quelqu'un de ne pas avoir assumé jusqu'au bout un choix qui lui a été presenté comme le seul viable:, celui, au delà du sacerdoce, du célibat dans la continence ? Ce prêtre a tenté de joué le jeu des possibilités autorisées par l'Eglise pour vivre une vie de foi sainte. La réalité en a jugé autrement. L'essentiel de la remise en question ne devrait pas à mon sens lui incomber. Et il me paraît donc malaisé de soutenir que le non respect du célibat n'a dans cette affaire aucun rapport avec l'homosexualité du prêtre concerné, et, surtout, avec le regard de l'Eglise sur l'homosexualité, qu'en tant que théologien il connait bien..



- Cette question de la rupture du célibat sacerdotal, dans ce contexte de coming out homosexuel, ne renvoie pas seulement au discernement vocationnel, mais également à des questions de théologie morale. Dans la grâce ( mariage ou sacerdoce) comme dans le péché (rupture d'un engagement en principe définitif et pris en connaissance de cause), homos et hétéros semblent être soumis, dans le discours de l'Eglise et des fidèles, à des régimes différents. Je ne crois pas contraire à l'Evangile de considérer que le péché (en l'occurrence la rupture d'un célibat sacerdotal) n'annule pas la valeur d'un témoignage qui engage une vie toute entière. Le message est brouillé, c'est dommage, mais il s'agit là encore, et comme toujours, de séparer le bon grain de l'ivraie, dans la vie des "pécheurs" comme dans celle des présumés "justes". Et il me semble voir beaucoup de bon grain dans son témoignage .

- Quoiqu'il en soit, et si je comprends que des catholiques espérant du synode plus d'ouverture envers les relations homosexuels puissent être inquiets des retombées politiques et ecclésiales de ce coup d'éclat, il peut aussi contribuer à libérer la parole d'autres prêtres homosexuels vis à vis de leur hiérarchie. Un peu à la manière -pardon pour la comparaison- dont le coming out de personnalités américaines a largement contribué à normaliser l'homosexualité dans l'espace public américain. Puisque le coup est joué, et quelles que soient nos objections au for interne, faisons tout, ensemble, pour qu'il porte le plus de fruit possible.


- Et espérons, suivant une expression en vogue ces dernières semaines dans les milieux catholiques, que "ça ira mieux demain"!

lundi 7 septembre 2015

"L'identité chrétienne" et la défense de la vie




Dans un entretien accordé le 7 septembre 2015 au Figaro, Monseigneur Rey, tout en affirmant la nécessité d'accueillir les migrants/réfugiés en provenance de Syrie, s'inquiète du devenir de l'identité chrétienne:

"[...] Les frontières territoriales doivent rester essentielles pour protéger l'identité d'un pays. Les flux doivent être régulés. On ne peut pas accueillir dans n'importe quelles conditions. Nous ne voulons pas d'une globalisation brouillonne qui gommerait les identités. Il faut accompagner les nouveaux venus sur le chemin de l'intégration culturelle et sociale, afin qu'ils puissent intérioriser et enrichir aussi l'identité du pays qui les accueille.[...]

 Par ailleurs l'altérité due à l'arrivée de personnes issues d'autres univers culturels interroge notre propre identité, et nous engage à nous réapproprier notre héritage national, marqué en Europe par ses racines judéo-chrétiennes.

Certains s'inquiètent d'une islamisation de la France, qui serait accélérée par la venue de ces nouveaux migrants. Tout en éradiquant les groupes islamistes fondamentalistes et le trafic d'êtres humains, il faut absolument mettre en oeuvre une culture du dialogue, qui favorise un modus vivendi avec les communautés d'origine musulmane. Il faut aussi déployer une démarche pastorale, qui conjugue accueil et annonce. Pour sortir ou de la confrontation belliqueuse, ou au contraire, de l'indifférence, nous nous devons comme chrétiens, de construire des liens humains de proximité et de solidarité pour que notre société ne devienne pas une nouvelle tour de Babel individualiste, fracturée entre communautés qui ne communiquent plus entre elles.
Face à cette peur de l'islamisation de l'Europe, je constate souvent un déficit d'identité des chrétiens, ils ne doivent pas craindre d'affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ, même auprès des musulmans. C'est une leçon que j'ai retenue de mon séjour en Syrie." (passages graissés par moi)
Autant j'applaudis cet appel à établir une "culture du dialogue" avec les musulmans, autant cet accent sur "l'identité chrétienne" me laisse un peu perplexe.

Je ne suis pas sûr, en effet, d'arriver à me former une idée claire de ce qu'est cette identité, de pourquoi elle est menacée, et de ce que voudrait dire la "protéger".

Cette interrogation tombe un peu mal dans mon planning de lecture. J'avais envisagé d'approfondir  (et de nuancer) ma réflexion personnelle sur l'identité, et notamment de me mettre sérieusement à la lecture des livres de Vincent Descombes, dont j'ai juste commencé, au début de l'été, Les Embarras de l'Identité (d'une part, ses textes semblent incontournables aujourd'hui sur cette question. D'autre part, à mon échelle très amateure, il me semble que certaines de mes prises de positions sont symétriquement opposées à certaines des siennes, toutes proportions évidemment gardées. Quitte à passer du temps à alimenter ce blog, autant en gagner en prenant préalablement connaissance des objections qu'on pourrait m'opposer). Du coup, je vais laisser provisoirement de côté les questions de l'identité collective et de l'identité nationale, le temps de m'en faire des notions plus précises, et me concentrer, provisoirement, sur celle d'identité chrétienne, en faisant semblant d'admettre que les notions d'identité religieuse, culturelle ou territoriale vont de soi.

En effet, si Monseigneur Rey évoque les thèmes de l'identité nationale ("l'identité du pays") et celle de l'Europe ("l'islamisation de l'Europe"), c'est bien dans l'appel à "affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ" qu'il trouve le remède au "déficit d'identité des chrétiens", en posant une équivalence sémantique, implicite mais révélatrice, entre européens et chrétiens. C'est donc bien l'identité chrétienne qui est au coeur de sa réflexion, et de son inquiétude, et c'est donc elle que je vais discuter dans les paragraphes qui suivent.

Je me risque quand même à une rapide citation de Descombes, en priant ceux de mes lecteurs qui l'ont lu d'excuser d'éventuels contresens ou inexactitudes de ma part, et, le cas échéant, de me les indiquer en commentaire:

"Il se trouve qu’identité a remplacé caractère, personnalité… Il est plus vague, donc il a permis à ceux qui l’utilisent de développer un champ sémantique plus vaste, en y associant d’autres phénomènes, y compris la subjectivité et la première personne. Le caractère national est visible pour l’observateur.[...] Identité a été employé dans ce nouveau sens, car tout le monde sait ce que signifie se présenter devant les autres. « Veuillez vous présenter »… On décline son identité. Le mot s’est imposé car il renvoie à cette opération de la vie sociale où l’on se présente aux autres. Si l’on remonte à cette opération, on retrouve la logique du nom propre, que ce soit à l’échelle individuelle ou à l’échelle collective (la communauté à laquelle nous nous rattachons : tel hôpital, l’EHESS etc.). Le nom est chargé de toutes sortes de significations, car il y a une histoire collective. Si on dit identité, c’est pour renvoyer à ce moment de la présentation. On s’adresse aux autres. Si nous n’avions de débat qu’avec nous-mêmes, il n’y aurait pas de problème d’identité.[...]

 Les sociétés se construisent selon des représentations, qui sont leurs propres productions. Je distingue donc avec Castoriadis deux sens du mot « imaginaire » : d’abord, irréel, au sens d’inexistant, et ensuite, imaginaire au sens d’instituant. L’imaginaire instituant n’est pas la re-production de quelque chose d’absent. Ce serait l’imaginaire trompeur (comme dans les promesses imaginaires). L’imaginaire instituant reprend des éléments de notre histoire en vue d’exprimer la représentation et la volonté collectives. Le « nous » d’une collectivité repose sur l’acte d’imagination, mais cela ne veut pas dire que cela soit une mystification. C’est une création humaine.[...]

 Si on ne se contente pas de perpétuer la tradition sans y réfléchir, cela passe par un acte d’institution. Cela doit être un moment de l’imaginaire instituant. Qu’est-ce qui en résulte pour nous, individus citoyens ? C’est à chacun de se poser la question du critère. Dans les débats sur le communautarisme, demandons à chacun : quel critère pour l’entité collective que vous défendez ? A quelle condition est-elle légitime ? Le résultat de l’explication logique du concept d’identité peut être résumé par le mot de Quine : pas d’entité sans identité. Je dois avoir un critère d’identité pour savoir que je parle de la même chose que tout à l’heure. Par conséquent, l’identité collective que quelqu’un reconnaît est celle de l’entité collective dont il pose la réalité. Si des gens veulent une identité ethnique mais pas d’identité nationale, cela veut dire qu’ils croient à la réalité d’un groupe ethnique mais pas d’une nation. En revanche, si l’on croit que l’existence d’un corps politique est légitime, alors on pose la réalité de la nation au sens moderne, celle d’une communauté politique des citoyens. Auquel cas les identités communautaires ou religieuses ne peuvent être que subordonnées. C’est cet ordre des priorités qui est en question. On ne peut pas commencer à les discuter si on n’est pas conscient qu’à chaque fois, on applique un critère d’identité, celui qui permet de nommer le groupe auquel on se rattache." (Entretien avec Vincent Descombes, propos recueillis par Nicolas Rousseau, sur le site Actu Philosophia)

De ce que je comprends de cette présentation du concept d'identité, que je vais admettre pour les besoins de la présente démonstration, poser la question de l'identité chrétienne, de notre identité chrétienne, c'est s'interroger sur la manière dont notre représentation de ce qu'est être chrétien coîncide avec notre représentation de nous-mêmes. Cela pose la question de ce que nous considérons comme chrétien, et celle des extensions ou adaptation de cette représentation que nous estimons compatibles ou non avec cette identité.

 Autrement dit, si cette question de l'identité chrétienne semble se poser avec tant d'acuité, c'est qu'elle a perdu de son évidence. Ou plutôt, il semble que la continuation de son institution est confrontée à un choix entre plusieurs représentations. En gros, soit l'accent est mis sur l'aspect territorial et "culturel" de cette identité ("les racines judéo-chrétiennes") et le risque est de relativiser les thèmes évangéliques de l'hospitalité envers l'étranger et de l'amour du prochain, "comme soi-même". Si au contraire c'est ce dernier aspect qui prime, la crainte de certains chrétiens occidentaux (que je ne partage pas du tout, mais je vais faire semblant de l'admettre pour les besoins du billet), dont visiblement Monseigneur Rey, est qu'il faille sacrifier à moyen terme les composantes géographique et culturelle de l'identité chrétienne. Dans le premier cas, il semble que "l'identité" chrétienne soit exposée à une trahison de ses racines évangéliques, dans le deuxième cas, qu'elle risque un amoindrissement de son extension sémantique et de son influence géopolitique et culturelle. En gardant à l'esprit que quelque soit le choix qui sera fait collectivement, il resserrera, précisera cette identité, qui ne sera donc plus tout à fait la même qu'aujourd'hui.

 Monseigneur Rey semble penser que le risque principal qui pèse contre "l'identité" chrétienne réside dans "l'islamisation". Franchement, cela me parait absurde. Si dans les siècles passés, qui ont vu des vraies invasions, avec des occupants musulmans ou chrétiens imposant, parfois pendant des siècles, leurs lois et leurs coutumes à des populations occupées de l'autre religion, sans pour autant que l'identité, tant du christianisme que de l'islam, soit rendue méconnaissable,  comment croire  que cette identité chrétienne que des conditions politiques autrement plus rudes n'ont pu remettre en cause durablement serait aujourd'hui menacée en Europe, où elle reste largement majoritaire?

Ce qui est menacé en fait, c'est le caractère hégémonique de cette identité. A mesure qu'il devient de moins en moins évident que l'Europe est chrétienne, que les chrétiens doivent partager leur identité nationale ou européenne avec des ressortissants d'autres religions ou d'autres visions du monde, qu'ils doivent apprendre à distinguer entre leur identité territoriale et leur identité religieuse au lieu de les considérer comme une, beaucoup d'entre eux sont tentés de sauvegarder à tout prix cette hégémonie et l'équivalence jusqu'alors presque "naturelle" entre ces deux éléments de leur identité propre.

Et c'est dans certains  choix qu'ils opèrent pour préserver cette représentations d'eux-mêmes et de leurs racines, qu'il y a à mon sens, paradoxalement, un vrai risque de dénaturation de l'"identité" chrétienne.

Tel que Monseigneur Rey s'exprime dans cet article, la défense de cette "identité chrétienne" qui est l'objet de son inquiétude, passe par un "témoignage de foi" visible en Jésus Christ. Je ne crois pas extrapoler en estimant qu'il inclut dans ce témoignage la condamnation de l'IVG, c'est-à-dire: "la défense de la vie dès la conception".

Je ne partage pas, pour être franc, cette condamnation de l'IVG, et ne la considère pas comme un aspect essentiel de l'identité chrétienne, c'est-à-dire la foi en Jésus Christ. Je m'en justifierai dans un autre billet. Mais, toujours pour les besoins de la démonstration, je vais faire semblant de l'admettre.

Donc, quand on condamne l'IVG absolument, de manière "non négociable" on demande aux femmes (cis et aux hommes trans, mais passons) enceint(e)s, d'"accueillir la vie". Qu'est-ce que cela signifie concrètement?

On demande à ces personnes d'accueillir, non pas seulement dans leur maison mais dans leur corps, un organisme étranger, qui durant neuf mois, va influer sur leur santé et leur comportement, les immobiliser progressivement, les obliger à renoncer temporairement à leur travail éventuel et leurs loisirs, leur imposer des contraintes alimentaires, et, parfois, mettre en danger leur vie.

Une fois la naissance menée à terme, elles vont devoir consacrer une part très importante de leur temps libre et de leur argent, sur plusieurs décennies, à nourrir, éduquer, habiller, ce nouvel occupant de leur lieu de vie. Elles auront droit aux nuits blanches, à l'angoisse  récurrentes, au "double travail" etc.

Autant dire que, même si évidemment de nombreux parents (mais pas tous) trouvent de la joie et même une vie plus heureuse dans leur nouvelle vie, quand on demande à une femme (ou un homme) qui ne désire pas d'enfant et qui se retrouve enceint(e) par accident, d'"accueillir la vie", on lui demande un ENORME sacrifice, sur plusieurs décennies.
 
J'entends d'autre part certains catholiques très attachés à "l'identité chrétienne" au sens où l'entend Monseigneur Rey, et à "la défense de la vie dès sa conception" (pas tous cela dit, loin de là et heureusement), répondre à ceux qui leur demandent de se prononcer en faveur de procédures d'accueil plus souples des migrants: "on ne peut pas tout accueillir, il y a des limites, qu'est-ce que vous diriez si quelqu'un s'installait chez vous sans que vous l'ayez voulu, mange votre nourriture, dorme sous votre toit, etc.?", avec l'assurance tranquille de ceux qui sont certains d'énoncer des évidences. Et de partager sur les réseaux sociaux telle rumeur de jour, lue sur FdeSouche ou Médias Presse Info, soupçonnant les migrants des plus noirs desseins et des pires mensonges.

Et pourtant, ce qu'ils trouvent normal de refuser, est un effort à peine aussi élevé, et sans doute souvent moindre, que celui qu'ils trouvent tout naturel de demander aux femmes (ou aux hommes) enceint(e)s.

Quelques objections prévisibles:

Dans le cas de l'avortement, on est sûr de prendre une vie. Mais si toutes les tentatives de passage des frontières ne mènent pas à des décès, on sait qu'il y en a régulièrement. Et qu'ils sont en partie dus au désespoir de personnes qui ne peuvent continuer à faire vivre leur famille en restant dans leur pays d'origine, qui sont sûres de se faire refouler aux frontières, et qui sont conduites à des tentatives désespérées. Donc, on est tout aussi certain, que notre politique migratoire prend régulièrement des vies. Inversement, autant la vie d'une personne consciente qui se noie à une valeur évidente, autant on peut s'interroger (je dis s'interroger, pas trancher) sur ce que signifie être vivant, au moins dans ses premières semaines d'existence, pour un embryon dont le système nerveux est encore en cours de formation. Quoiqu'on en pense cela-dit, il n'est aucunement évident de soutenir que s'opposer à l'accueil des migrants est moins grave qu'avorter. Au contraire, en fait.

Être parent accomplit la vie conjugale, dans le don de la vie. Mais en quoi l'accueil de l'étranger accomplirait moins "l'identité chrétienne"? Le Christ demande à un disciple potentiel: "quitte tout ce que tu as et suis-moi". Même à supposer, ce qui me parait très loin d'être évident, que nous ayons à perdre quoi que ce soit à ouvrir davantage les frontières, on est en plein dans l'accomplissement radical, évangélique, de "l'identité" chrétienne, et non dans son "déficit" ou dans son "déracinement", en y consentant.

Dans le cas d'une naissance, ce n'est pas une nouvelle culture qu'on accueille. Et pourtant, dans bien des familles, y compris catholiques, l'expérience montre qu'un enfant construit son propre point de vue, au fil de ses relations avec ses parents, de ce qu'il lit, des échanges qu'il a à l'école, et que même les valeurs les mieux établies de la famille la plus traditionnelle peuvent être ébranlées de fond en comble par un rejeton un peu curieux ou un peu rebelle. Sans compter que le fait même de devenir parent transforme souvent de fond en comble la vie quotidienne et la perspective des intéressés, de façon beaucoup plus profonde et radicale que la transformation hypothétiquement opérée au sein d'un pays par tel ou tel flux migratoire important.

Ce n'est pas la même chose de s'engager en personne et de s'engager collectivement. Marion-Maréchal Le Pen déclarait, dans un entretien accordé à Boulevard Voltaire:


"Il ne faut pas confondre charité individuelle à laquelle l’histoire du bon Samaritain fait écho et la charité politique. La France n’est pas une personne, c’est un pays."

Je suis tout à fait d'accord avec cette formule, sinon avec sa signification. L'effort demandé à une personne enceinte est BEAUCOUP PLUS important, tant en intensité qu'en extension temporelle, que celui qui est consenti par chaque individu, à l'échelle d'un pays qui assouplit ses procédures d'immigration face à une crise humanitaire: il n' y a pas l'équivalent d'un réfugié par foyers, les pouvoirs publics et diverses associations apportent leurs ressources et leur organisation, etc. La personne enceinte est seule, avec ses proches, si proches il y a, face à ses nouvelles charges et responsabilités.

Enfin, et on touche au coeur de ce que je considère, moi, comme une menace pour "l'identité chrétienne", certains répondront que dans le catéchisme de l'Eglise catholique, l'avortement est condamné absolument alors que l'accueil des flux migratoires souffre des exceptions:

"Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent.

Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à
diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu
de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges." (CEC 2241)

Au lieu de considérer des situations d'après un certains nombre de principes qui seraient constitutifs de l'identité chrétienne, on finit par jouer abstraitement les principes contre les situations. La loi (la doctrine de l'Eglise) n'est plus discernée en fonction des situations et de l'appel toujours individuel et particulier que le Christ nous adresse au travers de notre prochain, mais semble trop souvent récitée, avec une attention toute particulière sur les non dits, les formulations littérales et les "vides juridiques". Ce n'est pas un signe de bonne santé "identitaire", si je puis me permettre. Les principes existent en vue, et au nom, de problèmes concrets. "L'IVG", "le bien commun", "l'exercice du droit d'immigration" sont des mots, qui n'ont de valeur que parce qu'ils représentent. Si les chrétiens estiment, au nom de l'enseignement de l'Eglise, que la préservation de "la vie, dès sa conception" autorise, et même impose, tous les sacrifices, alors quand d'autres vies sont menacées, comment certains d'entre eux peuvent-ils dire que la charge demandée pour sauvegarder ces vies est trop lourde? Et si, en conscience, ils trouvent que le sacrifice que selon eux, représenterait une plus grande ouverture des frontières, est au dessus de leur force, comment peuvent-ils exiger  d'autrui, confronté au sacrifice, au moins aussi important, de décennies de vie, une force infinie? Les composantes de l'identité chrétienne qu'ils défendent, nationaliste ("les racines chrétiennes de la France") et hostiles à l'Islam d'une part, et "pro-vie" d'autre part, se contredisent dans les faits, et, s'ils tiennent véritablement à la cohérence de cette "identité chrétienne", il va bien falloir choisir, entre la nostalgie de l'hégémonie perdue, qui insiste sur le tracé des frontières, et la défense inconditionnelle de la vie, qui fait de la préservation de celle de son prochain un impératif inconditionnel, jusqu'à l'anéantissement de son identité propre sur la croix. Voilà deux composantes de l'identité chrétienne qui paraissait jusqu'à maintenant pour beaucoup indissociables, et qui aujourd'hui s'affrontent, jusqu'à menacer de la disloquer. Que chacun discerne laquelle de ces deux composantes est au coeur de sa foi.Vouloir tenir les deux contre la marche du monde ne peut que vider cette dernière de son sens.

Mais en attendant, si condamner inconditionnellement l'avortement, et donc demander à toute personne enceinte de sacrifier des années de sa vie, y compris contre son gré, au nom de la vie à naître, quelles que soient son désir d'enfanter, ses moyens matériels ou la sécurité de sa situation sociale, est pour tel ou tel d'entre nous une composante indissociable de l'identité chrétienne, qu'il respecte suffisamment ces personnes à qui ils fait des demandes si lourdes, pour accepter lui-même tous les sacrifices et tous les risques quand la vie d'autrui, y compris de l'immigré, y compris de l'immigré musulman est en danger. On ne peut pas accueillir tout le monde? Eh bien si, on peut. La question est plutôt celle des sacrifices auxquels on est disposé à consentir ou non pour la vie d'autrui. Et si cela lui parait trop lourd, ou trop risqué, alors que des gens meurent régulièrement de ne pas être accueillis et d'essayer quand même de donner la sécurité et un futur à leur famille, qu'il se demande si ce que l'Eglise exige des femmes en matière de morale et de devoir familial, depuis des siècles, ne devrait pas aussi avoir ses limites.

Lier comme le font certains catholiques, lutte contre l'immigration au nom de la lutte contre l'"islamisation", et lutte contre l'IVG  au nom de la vie, ne révèle que trop, en l'état, qu'ils ne considèrent leur prochain que comme un obstacle potentiel à leur besoin de sécurité culturelle, qu'il s'agisse de la femme qui refuse sa destination traditionnelle de mère, ou de l'étranger qui refuse sa destination traditionnelle de futur converti. Mais on ne peut prétendre aimer son prochain, à mon sens, sans être curieux de ce que sa vie, individuelle, a à nous apprendre en quoi elle peut nous ébranler ou nous grandir, ou mettre en question nos principes les plus profondément ancrés, et sans être prêt à se mettre en danger pour elle. Sans cela, "l'identité chrétienne" est une notion totalement dépourvue de sens à mes yeux.

mardi 4 août 2015

Ma lecture des livres de Rachel Held Evans 1/3: Faith Unraveled





Rachel Held Evans est une journaliste, blogueuse et auteure de best sellers américaine. Chrétienne, initialement protestante évangélique, elle a rejoint récemment l’Eglise épiscopalienne.
Elle a publié à ce jour trois livres: Faith Unraveled (initialement publié sous le titre Evolving in Monkey Town) (2010/2014), A Year of Biblical Womanhood (2012), et Searching for Sunday (2015). Chaque billet de cette série rend compte de l'un de ces trois livres.


Faith Unraveled est sous-titré "How a girl who knew all the answers learned to ask questions ("comment une fille qui connaissait toutes les réponses a appris à poser des questions"). Ce livre témoigne de l'histoire d'une foi, au départ très assurée, qui se dénoue, s'effiloche (unravel) à mesure que les assurances données par une éducation évangélique rigoureuse se confrontent à l'actualité et à des modes de vies, des événements et des questions dissonants.


Le plan général du livre est donc globalement chronologique, et suit les grandes étapes de la vie de foi de Rachel Held Evans, protestante évangélique, fille de théologien, ancienne "fondamentaliste" devenue "évolutionniste", démocrate et féministe. Passée la préface ("pourquoi je suis évolutionniste"), les 21 chapitres du livres sont regroupés sous trois grandes parties: "Habitat" (1-5), qui décrit l'enfance et le cadre de vie de l'auteure, "Challenge" (6-17), consacrée aux doutes qui ont progressivement miné ses certitudes, et "Change", qui dépeint la Rachel Held Evans adulte.


Chaque chapitre (entre 5 et 15 page environ) s'appuie généralement sur une anecdote ou une rencontre (ainsi l'évocation d'une amie de l'auteure, homosexuelle et chrétienne ("Adele the Oxymoron" ch. 16)), et construit à partir de ces réminiscences une méditation sur tel ou tel aspect de la vie de foi de l'auteure, ou tel doute qui la travaille.


Comme le titre original du livre, et celui de la préface, le suggèrent, le combat mené par les fondamentalistes américains contre la théorie darwinienne de l’évolution est un thème qui traverse tout le livre. Monkey Town, c’est Dayton, la ville du Tenessee où l’auteure a été élevée, et qui doit ce surnom au procès, en 1925, d’un enseignant “coupable” d’avoir enseigné l’évolutionnisme, transformé en affrontement idéologique où les tenants du créationnisme ont été ridiculisés. Et l’évolution, c’est aussi bien cette théorie si honnie par le milieu d’origine de l’auteure, que celle que subit malgré tout ce même milieu évangélique, qui à partir des années 1970, heurté par les progrès des idées “libérales”, choisit de prendre ses distances avec la foi aveugle au profit de la théologie systématique et de la confrontation rationnelle aux arguments des non croyants, dans le cadre du “mouvement apologétique”.


C’’est bien sûr aussi celle de l’auteure, bercée doctrinalement par cette apologétique, rompue aux joutes bibliques et théologiques, et pourtant de moins en moins sûre de la justesse de cette “vision du monde” et de la foi. Elle indique qu’elle n’a pas eu une “crise de foi” à proprement parler: plutôt une petite série de “pannes” et de “défaillances”. L’une de ces “pannes” inaugurales fit suite à l’exécution, largement diffusée sur CNN, d’une femme afghane, Zarmina, par les talibans, en 2001. Suivant l’enseignement reçu, cette femme, morte musulmane, ne pourrait être sauvée et finirait en enfer comme ses bourreaux. D’où un terrible et durable sentiment d’injustice, et de colère envers Dieu.


L’injustice, l’auteure ne la supporte pas. Elle multiplie peu à peu les questions et les critiques auprès de sa famille et de sa paroisse. Au point que sa communauté se distancie à son tour d’elle. Elle devient destinataire de chaines de prières. On dit qu’elle serait “devenue bouddhiste”.


L’aspect à mon sens le plus marquant de ce livre est de montrer combien ce sont la rigueur morale et le souci de prendre la foi au mot, et non le désir de “plaire au monde” et la paresse, qui sont à l’origine de la distance de plus en plus critique prise par l’auteure envers son Eglise. Et après trois ans de petites “pannes” successives, en fait la prise de conscience graduelle de toutes les petites contradictions, les incohérences et les arrangements de l’apologétique évangélique avec la Bible et avec la morale, c’est en revenant à la lecture des quatre évangiles qu’elle s’est tournée à nouveau vers Jésus, un Jésus qu’elle à redécouvert, à la lumière de ses interrogations. Un Jésus qui n’assène pas des réponses, mais ne cesse de poser des questions. Et qui demande beaucoup plus qu’un “assentiment intellectuel” et qu’une “allégiance émotionnelle”.


La “morale” pour moi de ce livre, c’est qu’une exigence morale, intellectuelle et spirituelle authentique mène au doute. Et:

“Si j’ai appris une chose au cours de ces cinq dernières années, c’est que le doute est le mécanisme par lequel la foi évolue. Il nous aide à rejeter les faux fondamentaux afin que nous puissions retrouver ce qui a été perdu ou adopter ce qui est nouveau. C’est un feu purificateur, une flamme brûlante qui maintient notre foi en vie et en mouvement et en effervescence, là où les certitudes ne font que la geler sur place” (p. 195).

vendredi 22 mai 2015

Pourquoi je suis resté catholique


Dimanche dernier, quand je me suis réjoui sur ma page FB de la décision du synode de l'Eglise Protestant Unie de France autorisant les pasteurs qui le désirent à bénir les mariages homosexuels, l'un de mes contacts, catholique traditionaliste et résolument opposé à ce type d'ouvertures aux revendications LGBT, a commenté de la manière suivante:

" C'est le moment de les rejoindre :-)"
 J'ai répondu:

 "J'avoue que l'an dernier, il y a un moment où j'y ai sérieusement pensé, mais non, désolé, je reste! :-)"

Un autre contact, de gauche et favorable aux revendications LGBT, s'en est étonné dans les termes suivants:

" moi je ne comprend pas, pourquoi tu restes ? Est ce que c'est un sacrifice pour aider / relever le catholicisme ?"

Il y a eu une longue période, qui a duré plusieurs mois, où moi aussi, j'ai cessé de comprendre. Ma fréquentation de l'eucharistie s'est très fortement raréfiée, pour ne pas parler d'autres sacrements.  J'ai commencé à fréquenter le culte d'une paroisse réformée pas très loin de chez moi. J'ai pris contact avec la pasteure de cette paroisse qui m'a accompagné dans mon discernement.

Parmi les raisons qui m'ont conduit à cette démarche: un profond ras-le-bol post-2013/LMPT, une grande déception face à ce qui m'est apparu comme un profond manque de compassion et du curiosité de la part de beaucoup de catholiques qui se sont dressés comme un seul homme contre le mariage homosexuel, les études de genre... sans visiblement chercher à croiser leurs informations ou à les vérifier, sur le fondement d'une révérence somme toute superstitieuse pour un "enseignement" de l'Eglise pourtant manifestement pas mieux informée sur ces questions. La prise de conscience de l'emprise morale et intellectuelle paradoxalement contre-productive qu'avait eu sur moi ma pratique catholique (messes, animation d'aumônerie, participation à des groupes de partage et de rassemblement, activisme sur internet): contre-productive au sens où loin de me rendre plus lucide et honnête envers moi-même, plus soucieux de mon prochain, comme elle aurait opérer dans son principe même, elle avait longtemps fonctionné comme un interrupteur qui bloquait en moi tout questionnement sérieux sur les sujets dits, il y a quelques années, "non négociables" (homosexualité, IVG, etc.) et m'endurcissait, en me rendant virtuose en toutes sortes de périphrases et de circonvolutions qui me permettaient d'occulter le fait que ce fameux enseignement de l'Eglise laissait de côté de nombreuses vies, ou les enfermait, quand il s'agissait de croyants, dans des contradictions insolubles, des "fardeaux lourds à porter" (Matt. 23, 4), tout en prétendant agir pour leur "meilleur" intérêt. Les nombreuses critiques (parfois personnelles et blessantes) et incitations de contradicteurs (dont au moins un prêtre) à prendre la porte ont aussi fini par peser. Enfin, sans surprise au plus fort d'une crise de confiance envers les fidèles et l'institution, c'est ma foi qui a commencé à s'éteindre. En changeant d'Eglise, je voulais la rallumer, sans avoir à appesantir ma vie spirituelle de toutes ces disputes et toute cette hostilité qui rythmaient mes rapports avec certains catholiques. Ou plutôt, les aborder dans le cadre d'un dialogue oecuménique, avec une séparation de principe posée d'entrée de jeu.

Et pourtant, en sortant de mon premier rendez-vous destiner à discerner sur cet éventuel passage à la foi protestante, il m'est apparu clairement que j'étais catholique. Ou plutôt, sans bien me l'expliquer, j'ai su que changer d'Eglise n'était pas ce que Dieu attendait de moi.

En premier lieu, parce que j'avais beau essayé de me mettre au fait de la théologie et des usages protestants, de me préparer mentalement au changement, de fréquenter des paroissiens, notamment dans un groupe de partage biblique oecuménique, je sentais en moi une résistance. Non pas une résistance à devenir protestant (j'ai de très bon souvenir de cette période où j'ai découvert de très belles choses), mais à ne plus être catholique. C'est-à-dire que plus ma volonté poussait dans le sens du changement, plus mon intelligence démontait l'un après l'autre tous les éléments de mon identité catholique, plus quelque chose en moi endurait et subsistait, qui ne voulait pas cesser d'être catholique. Et ma formation spirituelle, qui s'est principalement faite à partir des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, m'a appris qu'en matière de discernement, et a fortiori de discernement vocationnel, il importait d'être tout particulièrement attentif aux "motions de l'âme", aux goûts et aux dégoûts, aux enthousiasmes et aux résistances, car c'est là que l'Esprit nous travaille.

En second lieu, il m'a semblé que cette résistance avait partie liée aux sacrements tels que je les avais vécus dans l'Eglise Catholique, et au souvenir que ma mémoire en avait conservé. Sur ce point je me retrouve totalement dans cette remarque de Rachel Held Evans, une essayiste chrétienne très populaire aux Etats-Unis, qui elle aussi, après avoir été extrêmement dévote (au point de demander à une autre lycéenne, au lendemain du massacre de Columbine, alors que tout le monde aux USA redoutait l'éventualité de copycats, si elle savait où irait son âme, si elle devait mourir ce même jour, si j'en crois son livre Searching for Sunday), a pris progressivement ses distance avec sa foi, en partie en lien aux débats autour du traitement des personnes LGBT par les religions, et qui elle aussi est revenu à une pratique régulière, mais pour le coup avec un changement de dénomination (d'évangélique, elle est devenue anglicane):

"On Tuesdays, between now and April 14, I’ll be sharing excerpts from my new book, Searching for Sunday: Loving, Leaving, and Finding the Church. The book is arranged around seven sacraments—baptism, confession, communion, holy orders, confirmation, anointing of the sick, and marriage.  When my faith had become little more than an abstraction, a set of propositions to be affirmed or denied, the tangible, tactile nature of the sacraments invited me to touch, smell, taste, hear, and see God in the stuff of everyday life again. They got God out of my head and into my hands." ("What brought me back to church...").
 Quand intellectuellement et moralement, l'Eglise (ou du moins certains de ses pasteurs et fidèles) semble patiner , pour ensuite se ressaisir (comme elle a pu le faire tout au long de son histoire), perdre de vue la conscience du bien et du mal sur certaines questions, et  transmettre la foi d'une manière brouillée, parasitée par une philosophie complémentariste, elle parvient encore à le faire par l'intermédiaire des sens, au moyen des sacrements. Je ne prétends pas ici faire de la théologie sacramentelle de haut niveau,  et j'ai bien conscience que le sens que donne l'Eglise à ses sacrements est plus complexe que ça, mais lorsque tout finit par nous séparer: la politique, les idées, les moeurs, il nous reste encore la possibilité de communier chaque dimanche au Corps et au Sang du Christ, rassemblés autour d'une promesse et d'une Espérance, même si nous ne nous accordons plus sur son sens pour aujourd'hui.

Du temps où j'étais un jeune et enthousiaste reconverti, j'aimais me représenter dans la procession de communion, devant et derrière moi, toutes les personnes avec qui j'avais pu avoir des conflits, désunis entre nous au jour le jour, mais unis face à Dieu et recevant chacun le Christ. Je crois que tout au fond de mon coeur, c'est cela qui m'a manqué et m'a empêché de quitter l'Eglise Catholique (au passage, il y a sûrement des équivalents dans les autres dénominations chrétiennes, et je ne lance pas un concours. Je dit juste que cette manifestation sensible particulière est importante dans ma vie de foi personnelle).

Mais il ne s'agit pas pour autant d'un retour au catholique que j'étais de 2005 à 2012. Et surtout pas à ça:

"La tentation est grande alors de penser que l’Église se trompe, qu’au fond elle n’a pas encore adapté la Parole à notre époque, et de reléguer ces préceptes jugés inadaptés au fond du placard d’une foi jeune et insouciante. Vivre en s’accommodant comme on le peut et essayer de ne pas trop penser à Jn 8, 32 : la Vérité vous rendra libres. Ce serait facile de séparer le Christ du magistère mais alors c’est renoncer à l’Église, c’est chercher un compromis illogique.
Comment faire alors advenir dans notre existence cette liberté promise, alors que nous butons sur nos contradictions, nos révoltes et nos peurs ? Il me semble que la première corde sur la crête, c’est la prière. Sans relation intime avec le Seigneur, à quoi bon vouloir s’escrimer ? Profitons de sa présence déjà actuelle ! La deuxième corde, c’est la confiance. Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes. L’Esprit-Saint ne peut l’abandonner, au-delà des erreurs des pécheurs de ceux qui la constituent. La troisième corde, c’est s’efforcer de comprendre le plus sincèrement et le plus profondément possible ce que l’Église nous propose. Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ? Enfin, l’exemple des saints est bien souvent un phare dans nos âmes tiraillées. Parce qu’ils ont vécu le même combat, et qu’ils sont la preuve éclatante non seulement de la possibilité d’une voie exigeante mais surtout de la fécondité joyeuse qu’elle offre. Il ne s’agit pas d’être des rigoristes orgueilleux fiers de suivre l’Église, mais il ne faut pas non plus, prétextant le souci fallacieux de s’éloigner du pharisaïsme, se trouver trop pécheurs pour être capable de monter les sommets." (Cahiers Libres, "Libérés ou déchirés", par Marietropique).

Au passage, si ce texte m'irrite un peu, j'y retrouve aussi les intéressantes interrogations de son auteure, qui, si j'en crois son compte twitter, ne se laisse pas endormir par la belle totalité doctrinale de l'Eglise, et semble s'efforcer de discerner sincèrement au jour le jour, à partir des difficultés concrètes qu'elle rencontre. Et s'il m'irrite, c'est en fait parce que j'y retrouve ma propre manière de procéder d'il y a quelques années, qui m'a à mon humble et rétrospectif avis, bien envoyé dans le mur.

Mais sérieusement, les "cordes" deux et trois, NON! Désolé, mais c'est juste non! Enfin, pas "non" à propos de la confiance et l'effort de mieux connaitre et comprendre le discours de l'Eglise, bien sûr, mais à propos des développements proposés pour chacune de ces deux attitudes:


- "Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes.": pas toujours non. Les mères font aussi des erreurs de jugement, peuvent aussi être étouffantes ou aveuglées par des souvenirs d'une autre génération que la notre, et nous sommes nombreux à avoir atteint notre majorité, et surtout, à connaitre au moins un peu l'histoire de l'Eglise. Elle s'est trompée... plusieurs fois... tout au long de son histoire... comme tout le monde... et l'a reconnu à plusieurs reprises... et a parfois demandé pardon... Si elle s'est trompée, comment soutenir qu'elle ne peut pas se tromper, qu'elle connait forcément mieux que nous, alors qu'elle nous voit de loin et de l'extérieur, ce qui est bon pour nous? Confiance n'est pas déni, et n'est pas un argument contre la critique justifiée.

- "Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ?": cet argument, c'est vraiment la damnation des catholiques de notre temps, en plus d'être un sophisme. On n'a jamais fait le tour, intellectuellement parlant, d'une question, d'un enseignement, d'une doctrine, un tant soit peu mûris et approfondis. Exiger un tel préalable, c'est exiger le silence. Ce qui compte, c'est de croiser les arguments des parties adverses, de prendre connaissance aussi honnêtement et exhaustivement que possible des arguments des forces en présence, afin de pouvoir construire le plus solidement possible son propre discernement en CONSCIENCE (ce qui n'est pas la même chose qu'en vérité). Et force est de constater qu'au nom justement des grandeurs cachées supposées de la doctrine catholique, beaucoup de catholiques (pas l'auteure, pour ce que j'ai pu lire d'elle) s'efforcent surtout de ne surtout pas trop lire de près ce qui se dit en face, des fois que la si fascinante grandeur de l'enseignement moral de l'Eglise ne soit pas si grande que ça. Et c'est bien ce qu'on est quelques uns à leur reprocher, depuis plusieurs années.

Et puisqu'on est sur le sujet de la conscience: les "tensions" et le "déchirement" que Marietropique évoque dans son billet, e se réduit pas aux rébellions de l'adolescence. Il s'agit plutôt de ce travail permanent de discernement entre le bien et le mal, entre ce qui est bon pour nous et ce qui est bon pour notre prochain, auquel le Christ nous a appelé. Et dans l'exercice de cette responsabilité, notre conscience est première, suivant le Magistère même de l'Eglise, et même, éventuellement, contre ce que nous connaissons et comprenons de ce dernier.

Certes, Jean-Paul II, dans l'encyclique Veritatis Splendor, a tenté de dépasser l'antagonisme entre cette primauté de la conscience et l'obéissance au Magistère. D'une part:

"Le jugement de la conscience est un jugement pratique, un jugement qui intime à l'homme ce qu'il doit faire ou ne pas faire, ou bien qui évalue un acte déjà accompli par lui. C'est un jugement qui applique à une situation concrète la conviction rationnelle que l'on doit aimer, faire le bien et éviter le mal. Ce premier principe de la raison pratique appartient à la loi naturelle, et il en constitue même le fondement, car il exprime la lumière originelle sur le bien et sur le mal, reflet de la sagesse créatrice de Dieu qui, comme une étincelle indestructible (scintilla animæ), brille dans le cœur de tout homme. Mais, tandis que la loi naturelle met en lumière les exigences objectives et universelles du bien moral, la conscience applique la loi au cas particulier, et elle devient ainsi pour l'homme un impératif intérieur, un appel à faire le bien dans les situations concrètes. La conscience formule ainsi l'obligation morale à la lumière de la loi naturelle : c'est l'obligation de faire ce que l'homme, par un acte de sa conscience, connaît comme un bien qui lui est désigné ici et maintenant. Le caractère universel de la loi et de l'obligation n'est pas supprimé, mais bien plutôt reconnu, quand la raison en détermine les applications dans la vie quotidienne. Le jugement de la conscience affirme « en dernier ressort » la conformité d'un comportement concret à la loi ; il formule la norme la plus immédiate de la moralité d'un acte volontaire, en réalisant « l'application de la loi objective à un cas particulier » 105.
60. Comme la loi naturelle elle-même et comme toute connaissance pratique, le jugement de la conscience a un caractère impératif : l'homme doit agir en s'y conformant. Si l'homme agit contre ce jugement ou si, par défaut de certitude sur la justesse ou la bonté d'un acte déterminé, il l'accomplit, il est condamné par sa conscience elle-même, norme immédiate de la moralité personnelle. La dignité de cette instance rationnelle et l'autorité de sa voix et de ses jugements découlent de la vérité sur le bien et sur le mal moral qu'elle est appelée à entendre et à exprimer. Cette vérité est établie par la « Loi divine », norme universelle et objective de la moralité. Le jugement de la conscience ne définit pas la loi, mais il atteste l'autorité de la loi naturelle et de la raison pratique en rapport avec le Bien suprême par lequel la personne humaine se laisse attirer et dont elle reçoit les commandements : « La conscience n'est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d'obéissance à l'égard de la norme objective qui fonde et conditionne la conformité de ses décisions aux commandements et aux interdits qui sont à la base du comportement humain »" (Veritatis Splendor, 59-60)
D'autre part:

"Pour former leur conscience, les chrétiens sont grandement aidés par l'Eglise et par son Magistère, ainsi que l'affirme le Concile : « Les fidèles du Christ, pour se former la conscience, doivent prendre en sérieuse considération la doctrine sainte et certaine de l'Eglise. De par la volonté du Christ, en effet, l'Eglise catholique est maîtresse de vérité ; sa fonction est d'exprimer et d'enseigner authentiquement la vérité qui est le Christ, en même temps que de déclarer et de confirmer, en vertu de son autorité, les principes de l'ordre moral découlant de la nature même de l'homme » 111. L'autorité de l'Eglise, qui se prononce sur les questions morales, ne lèse donc en rien la liberté de conscience des chrétiens : d'une part, la liberté de conscience n'est jamais une liberté affranchie « de » la vérité, mais elle est toujours et seulement « dans » la vérité ; et, d'autre part, le Magistère ne fournit pas à la conscience chrétienne des vérités qui lui seraient étrangères, mais il montre au contraire les vérités qu'elle devrait déjà posséder en les déployant à partir de l'acte premier de la foi. L'Eglise se met toujours et uniquement au service de la conscience, en l'aidant à ne pas être ballottée à tout vent de doctrine au gré de l'imposture des hommes (cf. Ep 4, 14), à ne pas dévier de la vérité sur le bien de l'homme, mais, surtout dans les questions les plus difficiles, à atteindre sûrement la vérité et à demeurer en elle." (Veritatis Splendor, 64).

Si l'Eglise est "maîtresse de vérité", au sens où elle conserve et transmet  le dépôt de la foi, et assure la continuité apostolique, il n'en résulte pas  que dans des débats qui engagent des connaissances (sociologiques, historiques, biologiques, philosophiques...) extérieures à la foi, elle soit à même de dire avec certitude ce qu' est la vérité, ni qu'elle soit dispensé d'argumenter ses positions contre la science de son temps.

Il est vrai que Jean-Paul II a affirmé dans le motu proprio Ad tuendam fidem la possibilité pour l'Eglise d'énoncer des enseignements irréformables dans le domaine de la loi naturelle. J'ai expliqué dans un précédent billet pourquoi cette affirmation me paraissait douteuse théologiquement, et pourquoi je ne pensais pas qu'elle serait reçue sur le long terme par le sensus fidei.

Quoiqu'il en soit, même en accordant tous ses arguments à Jean-Paul II, lui-même ne va pas jusqu'à dénier à la conscience individuelle  sa primauté dans l'exercice pratique du jugement, même s'il tente d'en minimiser la portée:

"Néanmoins, l'erreur de la conscience peut être le fruit d'une ignorance invincible, c'est-à-dire d'une ignorance dont le sujet n'est pas conscient et dont il ne peut sortir par lui-même.
Dans le cas où cette ignorance invincible n'est pas coupable, nous rappelle le Concile, la conscience ne perd pas sa dignité, parce que, tout en nous orientant pratiquement dans un sens qui s'écarte de l'ordre moral objectif, elle ne cesse de parler au nom de la vérité sur le bien que le sujet est appelé à rechercher sincèrement." (Veritatis Splendor, 62).
 Dans le cas d'un conflit entre conscience et obéissance, par exemple mon désaccord avec le Magistère catholique concernant l'homosexualité, c'est donc la conscience qui est première, et non l'obéissance, et c'est donc celle-ci que le contradicteur catholique fidèle à l'enseignement de l'Eglise doit tenter d'éclairer, plutôt que d'en appeler sans cesse, et quel que soit le ton, à la seconde.

C'est donc à tort que beaucoup de catholiques diffèrent sans cesse l'examen des arguments adverses, et en appellent à l'humilité, alors qu'il leur faudrait clairement et sincèrement prendre à bras le corps les difficultés morales qui leur sont opposés, et montrer en quoi l'enseignement de l'Eglise y répond, ou à défaut, en tirer les conséquences et adaptations adéquates concernant ce dernier (mais cela nécessite d'interroger sa propre conscience, ce qui est parfois d'une humilité un peu plus douloureuse que celle de l'obéissance).

On dit beaucoup de mal, et on se moque, de ces "croyants non pratiquants" ou peu pratiquants qui restent aux marges de l'Eglise. On les considère comme des "tièdes", et je me suis longtemps rendu coupable de de genre de jugements. Ces derniers mois, et c'est à mon sens l'un des fruits spirituels les plus précieux de mon "temps de désert", j'ai appris à respecter davantage ceux d'entre eux que l'écoute sincère de leur conscience, et le malaise qui en résulte, tient à distance de  nos paroisses, que pour ceux (pas tous les pratiquants, heureusement!), dont j'ai été, qui ensevelissent leurs doutes sous une obéissance intellectuelle, formelle.

Dans le même ordre d'idée, ce qui m'a le plus choqué en 2013, en tant que chrétien, mis à part bien sûr l'homophobie, ce sont les condamnations arrogantes de quelques catholiques en vue, face à la démarche de débaptisation d'une blogueuse. Sur le principe, je désapprouve les débaptisations, ne serait-ce que parce que l'une des plus belles réussites du dialogue oecuménique est que les différentes dénominations chrétiennes reconnaissent (presque) un même baptême. Mais en méprisant cette démarche individuelle, on méprisait tout à la fois la conviction invincible, même erronée, de cette blogueuse,  qui "ne cesse de parler au nom de la vérité sur le bien que le sujet est appelé à rechercher sincèrement" et qui l'a poussée à choisir entre son baptême et sa conscience. Et ausssi l'appel du Christ à annoncer la Bonne Nouvelle aux malades comme aux bien portants (j'ai lu ça et là des remarques du genre: "on s'en fout des débaptisés. Quand on creuse, on voit qu'ils n'était déjà pas vraiment catholiques").

Pour ma part, je reste catholique, donc. D'une manière différente d'avant, moins formelle, sans doute moins obéissante aussi, mais plus honnête envers ma propre conscience. Si d'aventure certains des lecteurs de billet, heurtés par mon "subjectivisme" et mon "relativisme", souhaitaient me faire renoncer à mes erreurs, je préfère les prévenir tout de suite que je ne tiendrai pas compte des injonctions à être "humble", à "faire confiance" et à "obéir". Pour m'amener à faire contrition, la condition nécessaire et suffisante sera de convaincre ma conscience. En partant par exemple de ce témoignage que j'ai rendu en début de semaine sur ma page Facebook:

"Par ailleurs, ce qui est peut être un fruit spirituel, je suis davantage sensible depuis quelques temps au sort de toutes les personnes LGBT qui, dans le monde, sont hospitalisées, emprisonnées, ou exécutées du fait de leur identité de genre, ou de leur orientation sexuelle, et, avec une pensée, du coup, au nom de celles et ceux, parmi mes proches, celles et ceux qui me lisent, ou les inconnu.e.s, qui sont concerné.e. s et qui ont la possibilité de vivre ouvertement leur vie, avec une sécurité relative, pour celles et ceux qui ont su dire non au "bon sens" et ont permis une (lente) évolution des lois et des mentalités (et qui m'ont permis de me remettre moi- même en question). Et du coup un peu moins patient avec ce fameux bon sens ."
Quoiqu'il en soit, je souhaite à tou.t.e.s un très joyeux week end de Pentecôte! Puisse l'Esprit souffler sur nous et éclairer nos consciences! :-)