samedi 4 octobre 2014

La "marchandisation de l'humain", cet épouvantail!


Avertissement: ce billet ne porte pas sur le débat sur la GPA en lui-même, que je n'ai pas du tout approfondi de manière suffisante, mais sur le concept de "marchandisation de l'humain", qui me gonfle, et de plus en plus!

Le mot d'ordre de la Manif pour Tous de demain est "l'humain n'est pas une marchandise!".

Il n'a en lui-même rien de très original. La "marchandisation de l'humain", ou encore du "corps"humain, est une menace régulièrement brandie, à propos de la GPA, mais également de la prostitution... C'est également une thématique qui bénéficie à la fois d'une certaine coloration de gauche ( la dénonciation du "marché") et d'une tonalité moralisante (on ne fait pas de son corps ce qu'on veut) et un peu antimoderne (l'aliénation de l'homme à lui-même par la technique et/ou la jouissance reine) qui la rend sympathique à une partie de la droite. C'est un axe de convergence entre les différentes factions et familles politiques qui gravitent autour de la Manif pour Tous.

Il se trouve que depuis plusieurs semaines, je relis Marx, pour diverses raisons, mais en partie en réaction à ma lecture de Nos Limites. La pensée marxiste n'étant nullement étrangère à la genèse de cette notion d'une "marchandisation de l'humain", j'ai eu envie de partir d'elle pour exprimer mon irritation à propos de celle-ci.

Le concept de marchandise joue un rôle fondamental dans la critique de l'économie politique menée par Marx dans la seconde période de sa réflexion philosophique, après 1948.  La phrase suivante inaugure ainsi l'oeuvre principale de cet auteur, Le Capital:

"La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une ‘immense accumulation de marchandises’. L’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent, le point de départ de nos recherches. "
 La marchandise, avant d'être une chose, un bien de consommation, est l'expression d'un rapport social. Loin d'avoir une signification évidente et "objective", elle dissimule un processus complexe de réification et d'aliénation du travail humain et de personnification de choses et d'idées abstraites:

"Une marchandise paraît au premier coup d'œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. " (Le Capital, livre 1, chapitre 4)
Marx distingue entre la valeur d'usage et la valeur d'échange de la marchandise. La valeur d'usage, c'est sa capacité à satisfaire un besoin humain concret, qui est directement liée au travail qui a été nécessaire pour la produire (le travail du menuisier pour créer une table par exemple). Dans l'économie capitaliste, et dans le cadre de la division du travail, le travailleur vend sa force de travail, et le produit de celui-ci, aux propriétaires de moyens de production. Qui va à son tour vendre la marchandise finie, et produire des richesses. Maintenant, que ce passe-t-il quand il s'agit de comparer, pour les échanger au sein d'un même marché par exemple, la valeur de marchandises dont la valeur d'usage est incommensurable (du pain et une table par exemple)? La valeur d'échange, mesure abstraite matérialisée par l'argent, va ostensiblement rendre commensurable des réalités en elles-mêmes incommensurables. L'étalon de cette valeur est le temps de travail, supposé équivalent dans les différents processus de production. Et cet unificateur qu'est l'argent, qui crée des relations abstraites entre marchandises, produit l'apparence que ces relations sont la vie économique concrète, et confine les rapports sociaux réels qui ont produit ces marchandises et les personnes qui les créent, les échangent, les vendent ou se les approprient,  à une simple variable d'ajustement abstraite:


"C'est donc en un sens historiquement bien précis que Marx écrit que l'argent est la réalisation du "système de la liberté et de l'égalité" L'égalité en question est l'estimation arithmétique de la richesse individuelle, sous sa forme monétaire: "cette égalité se pose dans l'argent lui-même en tant qu'argent circulant, c'est-à-dire apparaissant tantôt dans une main, tantôt dans une autre, et indifférent à cette apparition." Dans le cadre du capitalisme, l'égalité nait de la réduction d'une personne à la quantité de richesse abstraite dont elle dispose: "Un travailleur qui achète pour 3 shillings de marchandise apparaît au vendeur sous la même fonction, la même égalité - sous la forme de 3 shillings - que le roi qui en fait autant. Toute différence entre eux est effacée", au point que l'individu, tendant à devenir "individuation de l'argent", se trouve nié dans ses particularités concrètes, possesseur abstrait et simple rouage du procès de valorisation. La marchandise, écrit Marx, "est de naissance une grande égalisatrice cynique", mais elle ne fait que rendre possible la mesure réciproque des richesses créées, en taisant l'inégalité et la justice qui président à leur appropriation.L'égalité est donc celle des hommes en tant que représentants des marchandises qu'ils possèdent, et non celle des individus concrets, de leurs compétences diverses, de leur appartenance à telle ou telle classe sociale. C'est donc le mode de production capitaliste lui-même qui considère les hommes comme "personnifications des rapports économiques"". (Isabelle Garo, Marx, une critique de la philosophie, Seuil, 2000, p. 200).

En ce sens, on constate que toute marchandisation est une marchandisation de l'humain, au sens où elle aliène à l'homme le produit de sa force de travail et le réifie, le réduit à la personnification d'une valeur d'échange abstraite:


"[...] même quand la division sociale du travail se complexifie, le capital représente des valeurs d'usage variées et qualitativement différentes comme quantitativement proportionnelles aux valeurs d'échange. Les relations sociales entre individus prennent la forme de relations (valeur d'échange) entre des objets statiques, autonomes, qui semblent indépendants des individus. La différenciation sociale est ainsi l'envers contradictoire de l'équivalence formelle. La réification entraîne une expérience de privatisation et d'isolement, où les relations d'échange sont hermétiques à l'intervention humaine". (Kevin Floyd, La réification du désir: vers un marxisme queer, Amsterdam, 2013, p. 29).


L'"expression marchandisation de l'humain" est donc, au fond, un pléonasme et n'explique pas pourquoi certaines marchandises (qui touchent au travail sexuel, à la reproduction, ou encore à la commercialisation d'organes humains) paraissent violer un tabou et constituer des marchandises "à part", intrinsèquement scandaleuses. Il est d'ailleurs quelque peu navrant qu'une partie de la gauche s'imagine s'attaquer au "marché" et dénoncer les dérives du capitalisme, alors qu'en distinguant entre une "marchandisation de l'humain" inacceptable, et, implicitement, une autre qui manifestement n'est donc pas "de l'humain" et beaucoup plus acceptable, elle exonère en effet ce dernier, et les rapports sociaux qui le déterminent, de sa responsabilité structurelle dans l'aliénation et la réification de l'humain.

Comme le sociologue Eric Fassin aime à le souligner, cette dénonciation de "la marchandisation de l'humain", s'appuie sur un régime d'exception, au même titre que la fameuse "exception culturelle en France":

"Qu’entendez-vous par « exception sexuelle »?
C’est comme l’exception culturelle : on veut soustraire la culture à la logique marchande. De même, sexualité et reproduction feraient pareillement exception à la logique du marché. La politique abolitionniste de la France vis-à-vis de la prostitution relève ainsi de l’exception sexuelle : il s’agit de soustraire le corps à l’économie. Le sexe n’aurait rien à voir avec l’argent.
Cette position de principe répond à un problème bien réel : l’exploitation. C’est un risque qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main, qu’il s’agisse de la prostitution, de la GPA ou de l’adoption internationale. L’exception sexuelle soulève cependant deux questions.
D’une part, l’exception pourrait bien être une manière de confirmer la règle. Quand on dit: « Pas question que le marché s’impose à la culture », faut-il comprendre que le marché peut régner partout ailleurs ? Ce serait une manière de ne pas toucher à l’ordre des choses, à quelques exceptions près. [...]
D’autre part, la logique de l’exception sexuelle revient à dire qu’il y aurait des domaines impurs, c’est à dire l’économie, et d’autres qui seraient purs et auraient vocation à le rester, comme le sexe ou la culture. Or toute notre expérience montre que ni le sexe ni la culture  n’échappent aux inégalités socio-économiques. En général, la conjugalité est socialement égalitaire. Il y a bien peu d’alliances entre le prince et Cendrillon, entre le milliardaire et la fille des rues – a fortiori l’inverse!" (Sautez dans les flaques, "l'éthique est un luxe")
 Ce type de position conduit immanquablement à reconnaître à l'Etat, au moins implicitement, un rôle d'arbitre du marché, mais seulement dans certains domaines. C'est problématique d'un point de vue antilibéral, puisque cela pose l'aliénation et la réification de l'humain comme des effets accidentels et non essentiels de l'économie libérale. Cela semble aussi problématique d'un point de vue libéral: à partir de quelle règle, ou de quel consensus, déterminer quand l'Etat doit intervenir, et quand il doit laisser faire. La GPA ou la prostitution peuvent impliquer, mais n'impliquent pas toujours, nécessairement, l'exploitation (il existe des GPA dites "éthiques" ou librement consenties, des formes de prostitutions volontaires et même choisies). Mais on peut en dire autant d'à peu près n'importe quelle forme de travail salarié. Dans l'exemple de la réflexion marxienne, le constat de l'exploitation des ouvriers dans les usines a joué un rôle important: doit-on interdire le travail en usine parce qu'il rend pensable l'exploitation, l'oppression de l'homme par l'homme? Il semble qu'abstraction faite de la pluralité des contextes et des applications particuliers, la GPA, ou même la prostitution, ne sont pas nécessairement synonymes, par essence, de tort infligé à autrui.

Mais à vrai dire, la dénonciation de la "marchandisation de l'humain" ne se situe pas, la plupart du temps, sur ce terrain du tort infligé à autrui. Elle semble plutôt se situer dans une tradition morale, plus que politique, qui se préoccupe du tort infligé à soi-même, à sa "dignité", par exemple. Un bon exemple de cette école de philosophie morale, déontologiste (c'est-à-dire qui fixe des absolus moraux qu'on ne saurait outrepasser sous aucun prétexte, comme la dignité humaine), est la pensée kantienne, dont le célèbre impératif catégorique "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen" (Fondements de la métaphysique des moeurs, 2ème section) donne bien le ton.

"Aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre": voilà une proposition qui n'est nullement évidente, et qui est aujourd'hui contestée. Ainsi, en s'inscrivant dans le sillage de la pensée libérale de John Stuart Mill, le philosophe Ruwen Ogien distingue ce type d'éthiques "maximalistes", qui se donne pour rôle de définir, et de proscrire, non seulement ce qui nuit à autrui, mais aussi ce qui nuit à soi-même, d'une éthique "minimaliste", dont plusieurs déclinaisons existent , "progressistes" ou libérales, mais qui ont en commun de limiter le champ d'application du devoir moral à ce qui nuit (ou non) à autrui, laissant à chaque personne la liberté de déterminer par elle-même et pour elle-même ce qui est bon ou mauvais pour elle:

"Quoiqu'il en soit, on pourrait dire, en parodiant une formule bien connue, que toute l'histoire de la philosophie récente donne l'impression de se résumer à un combat contre le minimalisme.
Il me semble qu'on ne se demande pas assez si ce combat est justifié. Existe-t-il vraiment des raisons de ne pas appliquer au domaine des relations entre personnes le principe politique de neutralité à l'égard de ce que chacun fait de sa propre vie du moment qu'il ne nuit pas à autrui?
L'autre, le principal en fait, me parait un peu moins inatteignable. Il est de proposer une justification satisfaisante au minimalisme moral.
Parmi les arguments que j'avance en sa faveur, je mets au premier plan son engagement contre le paternalisme, cette attitude qui consiste à vouloir protéger les gens d'eux-mêmes ou à essayer de faire leur bien sans tenir compte de leur opinion." (Ruwen Ogien, L'éthique aujourd'hui: maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007).
A noter que l'éthique maximaliste ne se borne nullement à sa formulation déontologiste kantienne: on en trouve des équivalents célèbres dans l'éthique des vertus (la "nature" aristotélicienne, beaucoup plus chère à la Manif pour Tous que l'impératif catégorique kantien) et les éthiques conséquentialistes. 

Et plus j'y pense, plus j'estime que c'est cette notion de devoir moral envers soi-même, qui est au coeur de la mobilisation contre la GPA, et non le risque hypothétique d'une "oppression" ou d'un "esclavage" des femmes porteuses.

Si en effet on se situe dans une optique antilibérale, et qu'on estime que toute forme de travail salarié, dans le cadre de l'économie de marché actuelle, est traversée structurellement par des rapports d'exploitation, pourquoi accorder un statut spécifique, de "super exploitation", à la GPA (la prostitution, la pornographie, etc...)? N'est-ce pas déguiser sous les allures d'une critique politique "objective" une conviction morale subjective, au risque de combattre un symptôme de l'exploitation de classe plutôt que ses causes? 

Et si on se situe dans une optique libérale, et qu'on estime que le travail salarié "ordinaire", qui en d'autres temps ou pays a pu prendre la forme d'une exploitation à la limite de l'inhumain, voire de l'esclavage pur et simple, est arrivé dans notre pays à un point d'équilibre sinon absolument satisfaisant, du moins très vivable, pourquoi refuser par principe la possibilité d'un tel point d'équilibre pour la GPA? Si on a confiance en la loi pour l'interdire, je n'arrive pas à comprendre pourquoi on n'aurait pas confiance en celle-ci pour en réguler l'application, pourquoi ce serait tout ou rien. Le problème ne serait pas tant la marchandisation de l'humain contre son gré, que la marchandisation contrainte (certes, dans certains cas, en matière de prostitution par exemple, il peut sembler techniquement difficile de toujours distinguer entre les situations contraintes et celles volontaires, et je peux entendre, je n'en sais rien, qu'on puisse argumenter au nom de la prudence, y compris dans le domaine de l'action policière et juridique, mais ça ne justifie pas à mes yeux d'identifier purement et simplement, par principe, exploitation et prostitution et exploitation, alors qu'il existe une prostitution volontaire, et même des prostituées volontaires et militantes féministes, qu'on silencie de fait sur leur propre vie).



Je ne suis pas juriste, et beaucoup de questions m'échappent, mais sur le peu que j'ai lu ou entendu, j'ai l'impression que l'enjeu véritable réside moins dans ces risques d'exploitation qu'une certaine conception du droit, qui l'aligne sur une certaine lecture morale des relations sociales et sur une certaine conception de l'homme.

Avec pour conséquence paradoxale qu'au nom de leur liberté, et contre le risque qu'elles soient exploitées et aliénées à elles-mêmes, on va interdire à des personnes de se conduire comme elles l'entendent, on va les déposséder a priori de leur discernement propre, et ... les aliéner à elles-mêmes.

C'est vrai pour beaucoup de débats contemporains. De manière à mon avis imbécile, Jean-Paul Brighelli a écrit dans une tribune publiée hier par Le Point, à propos des étudiantes voilées: "Et la véhémence de ces jeunes filles à affirmer leur "liberté" est le signe même de leur aliénation." Personnellement, je me réjouis de voir ces étudiantes avoir aussi la liberté de poursuivre des études supérieures. Et leur interdire le voile me parait doublement problématique. Soit en effet son port leur est imposé, et ce qui risque de se passer, c'est que ceux qui leur impose ne les laisseront plus s'inscrire à l'Université. En prétendant combattre une oppression, on en aura créé une autre. Soit elles portent le voile de leur plein gré, en toute liberté morale, et il y a un paradoxe considérable, pour ne pas dire un paternalisme absolument puant, à prétendre limiter leur liberté au nom d'une liberté supposément meilleure qu'on aura choisi à leur place. D'autant qu'il existe un mouvement croissant de femmes voilées qui tentent de resignifier le port du voile dans une perspective féministe, contre l'oppression patriarcale traditionnelle, en Occident comme dans les pays arabes, et contre le racisme postcolonial qui se dissimuler souvent derrière le discours intégrationniste.



Autre exemple de dérives liées au "devoir envers soi-même": la manière répugnante et abjecte dont certaines personnes se croient en droit, parfois très explicitement et démonstrativement, de mépriser les gens en surpoids, ou les alcooliques, au motif qu'ils "ne se respectent pas eux-mêmes". D'une part, qu'en savent-elles? D'autre part, c'est souvent oublier fort commodément de faire la part de phénomènes d'addiction qui sortent du cadre moral, pour écraser les personnes au nom d'un modèle de réussite personnelle qui n'est pas nécessairement le leur, mais qui valide implicitement et a contrario les choix de vie du "juge", une démarche somme toute pas nécessairement morale.

En fait, le problème principal du "devoir de ne pas se nuire soi-même", c'est qu'il est souvent instrumentalisé pour déroger au "devoir de ne pas nuire aux autres", ce que John Stuart Mill appelle "la police morale" et Ruwen Ogien "le paternalisme". Or, même si l'on adopte une perspective éthique maximaliste, il parait clair que ces deux devoirs ne sont pas équivalent, et que le second l'emporte moralement sur le premier, qu'ils sont "asymétriques" (exemple simple: on peut aisément convenir de la moralité de l'acte de se sacrifier pour autrui. Il apparaît beaucoup plus difficile d'approuver celui de sacrifier les autres pour soi-même).

Un autres problème de ce devoir, c'est qu'il n'est jamais vraiment envers nous-mêmes. En effet, derrière "nous-mêmes" se cachent souvent des principes abstraits, censés garantir la morale dans son ensemble, la fonder: la Dignité, la Liberté, la Nature, la Raison, l'Altérité, la Nation, Dieu (si on tient absolument à l'identifier à un principe moral)... Il ne s'agit au fond pas tant de notre volonté propre, et de ce qui est bon concrètement, de manière perceptible, pour nous, mais d'enjeux censés transcender ces considérations individuelles.

On peut s'interroger sur la légitimité de cette démarche de vouloir "fonder" à tout prix la morale. Par exemple, les catholiques qui défendent la notion de "loi naturelle" reconnaissent parfois qu'elle a quelques inconvénients, mais pour rétorquer immédiatement qu'elle est indispensable, parce que sans elle, on ne peut penser la disposition innée des hommes à poser des choix moraux, parce qu'on ne peut pas "fonder la moral", et que cela implique toutes sortes de conséquences plus ou moins catastrophiques: l'hédonisme, le relativisme moral, la barbarie, le "totalitarisme", etc.

Je ne pense pas que les choses fonctionnent vraiment comme ça. Cela fait longtemps que je ne le pense plus, et la lecture de Ruwen Ogien cette semaine, qui récuse aussi cette démarche "fondationnaliste", m'a conforté dans mon point de vue. En effet, on constate tous les jours que le pluralisme des conceptions morales n'empêche pas de se retrouver sur un certain nombre d'intuitions: qu'on soit arétiste, déontologiste ou conséquentialistes, chrétien, musulman, bouddhiste ou athée, qu'on croit que les dispositions morales dépendent du contexte du moment, du caractère de la personne, ou de principes profondément ancrés en chacun de nous, on valorise au quotidien des pratiques de compassion, de révulsion par rapport à certains crimes ou comportement, d'honnêteté, souvent assez comparables, à une époque et dans une société donnée. Ce qui ne suffit pas à démontrer des principes universels: on constate que des choses qui étaient considérées immorales autrefois (l'homosexualité, la masturbation, le mariage entre personnes de race différente, le pluralisme religieux) sont beaucoup mieux acceptées, et que des choses autrefois permises (le racisme, certaines violences familiales...) ne le sont plus. Et cela n'empêche pas non plus un certain nombre d'écarts et de malentendus, dans les théories morales des uns et des autres, voire dans les intuitions. Mais pourquoi vouloir surmonter ce pluralisme, plutôt que de considérer que la coexistence de plusieurs théories, en concurrence certes, qui se corrigent et se mettent perspectives les unes les autres, peut être une opportunité, et un moyen d'affiner et de faire progresser les intuitions morales communes? 

"Mais pourquoi faudrait-il chercher à "fonder la morale"? Pourquoi faudrait-il penser qu'on devrait faire plus, ou qu'on pourrait faire plus, qu'essayer d'améliorer un peu nos croyances morales par la critique philosophique, en éliminant les plus absurdes et les plus chargées de préjugés?" (Ruwen Ogien, L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, Grasset, 2011)
Je n'y connais rien, mais dans les sciences "exactes", cette coexistence de théories parfois contradictoires (ainsi, j'ai cru comprendre que la théorie de la relativité et celle quantique étaient toutes deux indispensables à la science actuelle, et pourtant s'excluaient mutuellement) n'empêche pas d'obtenir des résultats, et beaucoup de résultats. J'avais d'ailleurs tenté, dans un précédent billet, une analogie comparable, entre la puissance explicative des théories scientifiques, et une puissance inclusive (le maximum de vies rendues vivables) que j'appelai de mes voeux dans les théories morales. Et dans un autre billet, plus récent, j'ai tenté de valoriser le rôle moral de l'empathie, non pas comme "principe", comme certains ont semblé le penser, mais comme organe sensoriel (l'enjeu étant pour moi de me distancer de certaines éthiques minimalistes, par exemple libertariennes, qui réfutent même le caractère moral de l'assistance à des personnes en danger. Mais ce sont des problèmes auxquels je réfléchis depuis trop peu de temps, et que je dois encore beaucoup développer et approfondir).

Au passage, on reproche parfois à l'éthique minimaliste de Ruwen Ogien d'exclure implicitement de ce pluralisme éthique les morales maximalistes. Il me semble que la règle commune "minimale" de ne pas nuire à autrui suffit à résoudre en grande partie cette difficulté: sont exclues les morales qui contraignent autrui contre son gré, et donc lui nuisent (au hasard et presque sans arrière-pensée: des morales qui condamneraient les actes homosexuels au prétexte qu'ils "dénatureraient" la vocation profonde de la personne homosexuelle, et appelleraient à restreindre les droits de celle-ci "pour son propre bien". Il est possible que de telles morales existent: on trouve vraiment n'importe quoi, en ces temps décadents de relativisme moral ;-) .)

Autre difficulté: Ogien se situe dans une perspective laïque, où le thème de la relation à Dieu est méthodologiquement exclue de la réflexion morale. Moi, je suis chrétien, et je ne peux pas ne pas aborder ce thème. Et c'est peu dire que de rappeler que l'éthique minimaliste n'enthousiasme guère les théologiens catholiques:

 "Le sujet moral s’identifie aux besoins et aux intérêts immédiats de l’individu, et même comme certains éthiciens le prétendent un tel sujet n’a d’ailleurs aucun devoir envers lui- -même. Il doit jouir de soi, valoriser ses tendances, surtout ne pas les plier à des règles contraires à leur élan. Mais s’agit-il encore d’un sujet moral? N’avons-nous pas à faire plutôt à un sujet d’avant le sujet, à un individu centré sur le souci de soi et de la satisfaction de ses intérêts, évitant tout au plus de “ne pas nuire à autrui”, selon la formule à vrai dire assez vague de John Stuart Mill qui frise l’indifférence aux situations d’autrui, et donc à son sort. Degré zéro du sujet par conséquent, si l’on soutient l’idée qu’un sujet n’est digne de ce nom que s’il assume ses actes devant les autres et que s’il se veut aussi responsable de la relation avec autrui, en assumant par conséquent la haute charge éthique et politique." (Paul Valadier s.j., "Le sujet moral ébranlé").


Pour ma part, je ne crois pas que l'option éthique minimaliste induise nécessairement  "l'indifférence aux situations d'autrui" et "l'individu centré sur soi et sur la satisfaction de ses intérêts". Ces approches, disons maximalistes, de l'éthique minimaliste existent certes. J'aurais plutôt une approche, disons minimaliste, de l'éthique minimaliste, qui reste centrée sur le souci d'autrui ("l'empathie" dans mes précédents billets), mais qui valorise, plus à mon avis que les éthiques maximalistes, souvent intrusives et phagocytes, l'inviolabilité du discernement personnel d'autrui, tant qu'il n'est susceptible de ne nuire qu'à lui-même (pas toujours aisé à déterminer dans certains cas, je le reconnais).

Pour revenir à l'aspect proprement chrétien du problème, il est certes incontournable de raccorder cette éthique minimaliste à la relation personnelle à Dieu, et à la responsabilité du pécheur envers Lui. Responsabilité qu'on identifie traditionnellement à ce devoir moral envers soi-même (ainsi, la convergence des interdits moraux et religieux du suicide, de la masturbation, de la pornographie, de la prostitution...), avec pour conséquence de ramener finalement Dieu à une sorte de principe moral universel. Il me semble pour ma part, de même qu'on sépare usuellement la catégorie spirituelle du péché (envers Dieu) de celle morale de la faute (envers autrui), qu'il serait très souhaitable de distinguer au maximum la question spirituelle du discernement individuel de notre vocation et de notre relation à Dieu, de celle philosophique de la définition et du contenu normatif de la morale commune, en gardant bien sûr à l'esprit cet impératif minimal de ne pas nuire à autrui. En effet et comme je l'écrivais dans un billet précédent, Dieu ne veut pas toujours pour les uns ce qu'il veut pour les autres, parfois il me demande le contraire de ce qu'il demande à autrui, et comme certains prophètes et martyrs devraient pouvoir le confirmer, cela passe parfois par des expériences très dégradantes humainement. L'unicité et la singularité inaliénable de chaque vie, et de chaque discernement individuel, est à mon avis la limite dirimante de toute morale maximaliste: comment poser des normes au devoir envers soi-même, alors que toutes les vies, dans leur richesse et leur originalité et leurs paradoxes, n'ont pas été encore vécues? L'une des fonctions de la morale est de penser des règles ou des principes de conduite universalisables. Je ne crois pas qu'on puisse définir rationnellement des normes universalisables dans la relation à Dieu, qui déborde toujours des principes communément admis à une époque, et ne cesse de les surprendre et les déplacer.



Pour conclure quand même par quelques mots sur la GPA, je n'ai pas du tout suffisamment suivi la question pour avoir une opinion ferme. Peut-être (ou peut-être pas), que sa légalisation conduirait à violer la règle minimale "ne pas nuire à autrui. Ou à l'inverse que c'est (ou non) son interdiction qui aboutit à ce résultat. Je n'en sais rien. Par contre, en cohérence avec ce qui précède, je refuse les argumentaires du genre "on ne fait pas ce qu'on veut de son corps" ou qui se revendiquent d'une source unique de la morale, sur laquelle le droit et les institutions devraient s'aligner. Je dois dire également que je revendique pour ma part une conception positiviste du droit, qui s'adapte aux évolutions sociales et morales, plutôt qu'une conception jusnaturaliste, qui aligne son élaboration sur un certain nombre de principes moraux/éthiques supposés intangibles. Pour moi, on ne connait pas les principes de la morale: on doit les redécouvrir constamment. Ce qui ne dispense pas de les chercher éventuellement, mais sans croire les avoir déjà trouvés et pour toujours.

Et par pitié, cessons de brandir à tout va ce concept de "marchandisation de l'humain" qui est incohérent sur le plan de la critique économique et politique, et ambigu sur celui de la morale, et qui a finalement moins pour effet d'éclairer le débat que d'entretenir une "panique morale", suivant là encore le mot de Ruwen Ogien. D'être en somme un épouvantail.

39 commentaires:

  1. Si tu veux quelque argumentaire juridique sur les problèmes soulevés par "Mariage pour tous" - "GPA", voici en lien, un mémoire qui pourrait t'éclairer :
    http://edoctorale74.univ-lille2.fr/fileadmin/master_recherche/T_l_chargement/memoires/medical/camuzete06.pdf
    Ce mémoire date de 2006, avant même qe nous pensions un seul instant que la France adopterait un jour une conception du mariage pour des personnes de même sexe, mais la loi "Taubira" a amplifié le phénomène, comme l'a d'ailleurs souligné le Conseil Supérieur du Notariat lors des débats parlementaires, estimant que l'ouverture du mariage aux couples de même sexe débouchera nécessairement sur la légalisation de la GPA.
    Aussi, je suis à proprement parlé abasourdi des déclarations de Monsieur Juppé à DPDA, lequel, tout en déclarant ne pas vouloir revenir sur le principe du Mariage des personnes de même sexe (il s'agit pour lui d'une "étape" dans les moeurs de la société qui a été franchie), affirme que, s'il devait être un jour élu Président, ne permettra pas la légalisation de la GPA... Mais peut être que, si l'avenir lui réserve la resonsabilité de gouverner la France, l'étape GPA aura elle-même été franchie... Reviendra t'il sur cet "acquis social" ? Probablement pas...

    Pour ma part, ce qui me dérange avec la "Manif pour tous", c'est sa capacité à jouer les "méchants" sans prendre les solutions qui s'imposent... On dirait "Itinéris" dans "Mission Cléopâtre"à la tête des ouvriers égyptiens venant crier son mécontentement à "Numérobis" : "Pas content, pas content..." Elle a beau représenter des centaines de milliers, voire des millions de personnes, Numérobis (alias François Hollande) se fout d'elle éperdument et lui dit "circulez, y a rien à voir"! Et que fait elle ? Elle circule et tourne en rond, comme le lui a dit notre bon Président. Enfin... demain, 5 octobre me dira si j'ai eu raison.

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  2. La comparaison avec le monde du travail, ce travail qui sert à produire les marchandises, est pertinente. Il existe justement une législation du travail: par exemple, il est interdit d'employer quelqu'un en le payant moins qu'un certain salaire minimum. Ceci est une limitation non seulement des droits de l'employeur, mais aussi de l'employé : même si on le voudrait, on ne peut accepter un travail payé moins que ce salaire minimum. De même il y a certaines activités ou modalités d'emploi qui sont interdites (p.ex.un employé ne peut exempter son employeur de l'application des règles de sécurité).

    On restreint ainsi les libertés de l'employé
    1) pour son propre bien personnel
    2) pour éviter le "dumping social" (une des limites de cette approche étant qu'en système de libre-échange de marchandises, on produira celles-ci dans les juridictions les moins exigeantes).

    Le point 2) est important. Certains s'opposent à la légalisation de la prostitution (au sens de: faire que ce soit une activité comme une autre, dont les employés peuvent se former en coopérative, être salariés, etc.) parce qu'ils pensent qu'à partir du moment où ce serait une profession comme les autres, la pression financière et sociale pourrait conduire des femmes ne désirant vraiment pas se prostituer à se prostituer.

    Bien entendu, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que des gens prennent un emploi pour des raisons purement "alimentaires", sous la double pression financière et sociale (ne pas oublier la pression sociale: le chômeur est un "assisté", un "parasite"). On a posé une limite en considérant qu'il est tolérable que des gens soient ainsi forcés d'occuper certains emplois légaux, mal payés, fatiguants et déconsidérés, et intolérable qu'ils se prostituent. Comme dans le cas de la GPA, la raison de cette limite est sans doute une sacralisation de tout ce qui tourne autour de la sexualité et de la procréation (argument basé sur la "morale" classique).

    J'aimerais toutefois conclure par une question: si on adopte une morale minimaliste, comment justifier que l'on interdise à des gens d'occuper des emplois parce que ceux-ci sont trop mal payés ou pas assez sûrs? S'agit-il d'invoquer les conséquences collectives du dumping social?

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    1. Merci pour ce commentaire très intéressant.

      "J'aimerais toutefois conclure par une question: si on adopte une morale minimaliste, comment justifier que l'on interdise à des gens d'occuper des emplois parce que ceux-ci sont trop mal payés ou pas assez sûrs? S'agit-il d'invoquer les conséquences collectives du dumping social?"

      Cette question me parait rejoindre l'objection suivante que je me formulai à moi-même:

      "l'enjeu étant pour moi de me distancer de certaines éthiques minimalistes, par exemple libertariennes, qui réfutent même le caractère moral de l'assistance à des personnes en danger. Mais ce sont des problèmes auxquels je réfléchis depuis trop peu de temps, et que je dois encore beaucoup développer et approfondir)"

      Et également l'objection de Françoix-Xavier Bellamy à Ruwen Ogien, lors du débat télévisé d'il y a deux jours: que devient la justice sociale dans le cadre d'une éthique minimaliste?

      J'avoue n'avoir pas encore assez réfléchi à la question (spontanément, je penserais en effet aux conséquences du dumping social, mais je reconnais que ce n'est sans doute pas totalement satisfaisant). Dans le cas de la prostitution, j'ai cru comprendre que les organisations anti abolitionnistes, comme le strass, demandent l'application normale du droit du travail à leur profession (avec le droite de refuser des clients, un encadrement horaire etc.) et non un assouplissement de ce même droit du travail. Dans cet exemple, le trvailleur ou la travailleuse ne se contente pas seulement de demander n'importe quel travail, quelles que soient ses conditions et ses risques, mais dans un second temps, demande l'amélioration de ses conditions de travail, et éventullement de sa rémunération.

      Je pense que l'enjeu principal de cette éthique minimaliste, dans la perspective "progressiste" qui serait la mienne, est de combattre le paternalisme et la relativisation de la liberté individuelle au nom d'impératifs abstraits supposés garantir la dignité des personnes et transcender leurs perspectives individuelles. Mais je reconnais que cette éthique minimaliste a beaucoup été reprise dans des milieux disons libertariens, dans une optique de remise en cause des droits sociaux. D'où mon expression d'approche minimaliste de l'éthique minimaliste. Mais j'avoue que j'en reste pour le moment à une intuition, et qu'un gros travail d'approfondissement et d'argumentation reste à faire!

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  3. Ta grille de lecture marxiste te rend incapable de voir la différence entre le fait de vendre le produit de son travail 8h par jour et le fait d'être soi-même l'objet d'une transaction marchande. C'est dommage...

    Au-delà même de la problématique de justice vis-à-vis de la porteuse, le statut de l'enfant pose 2 questions :
    1. l'enfant devient l'objet d'un acte commercial (même si on nie ce fait en disant que c'est "juste une indemnisation" de la porteuse)
    2. l'enfant (et c'est là un point commun avec la PMA) est considéré un "produit de la technique", c'est à dire un artefact humain, plutôt que comme une personne qui transcende les conditions du projet qui aboutit à son existence.

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    1. du point de vu strict, la prostitution comme la GPA marchande (car il peut y avoir une GPA non marchande) n'est pas la vente de soi même, mais à la rigueur la "location" de soit même pendant un temps determiné. En outre je n'ai toujours pas compris en quoi il y aurait une différence intrinsèque entre vendre son temps pour utiliser ses organes génitaux et vendre son temps pour utiliser ses bras (c'est la définition même du prolétaire : celui qui ne peut vendre que ses bras), si ce n'est que dans le dernier cas, on produit tangible existe, et donc on croit qu'on vend le produit de son travail alors qu'en réalité on vend son travail.

      Le 1. est discutable, le 2. est carrément contestable. Le fait que l'enfant soit issu d'une GPA, d'une PMA ou d'un coït n'a aucune influence sur la valeur qu'on lui accorde, sauf de la part des opposants par principe à la GPA / PMA. Dans certaines sociétés l'enfant est produit par une relation "naturelle" et cela n'empêche pas de le traiter comme un objet ou un outils de relation de pouvoir, et réciproquement des enfants issu de PMA (il y en a plusieurs) sont traités comme des personnes à part entière. Du reste je met au défi quiconque voit un enfant dans la rue de déterminer s'il a été conçu par coït ou par PMA.

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    2. Maieul, je crois que Clara vous a répondu ci-dessous..

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  4. Autre réaction sur ton souci à "fonder la morale".

    Le jugement moral est un jugement prudentiel. Par tant, il a une certaine autonomie par rapport aux principes : un jugement moral n'est pas un simple jeu hypothéticodéductif à partir de principes mais est un acte de jugement pratique, compositif.

    De fait, il n'est pas nécessaire de partager les principes pour partager des conclusions morales : un bouddhiste, qui ne partage pas la foi chrétienne, refusera pour autant le meurtre comme un chrétien. Les dix commandements se retrouvent dans nombre de cultures.

    On peut en déduire qu'il n'est pas besoin de fonder la morale. Ou, au contraire, voir que c'est précisément le meilleur argument pour la "loi naturelle" : la raison permet (pourvu qu'elle soit bien formée), sans qu'il y ait besoin de révélation, de trouver le bien.

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    1. Vous semblez expliquer qu'il y a un fond de règles morales communes à toutes les civilisations (ne pas tuer, etc.), que vous qualifiez de "loi naturelle".

      Il me semble que cela mériterait d'être étayé.

      Il y a eu des civilisations (y compris la civilisation européenne) où il était considéré comme moral de posséder des esclaves. La raison commune de l'époque était que les esclaves étaient, de par leur ethnie, des êtres inférieurs et peu civilisés, qu'il était moral d'asservir.

      À Sparte, il était normal et même encouragé pour un citoyen de tuer des hilotes, du moins dans certaines conditions.

      Dans le Japon de l'ère d'Edo, on attendait d'un noble militaire qu'il tue une personne du commun qui aurait manqué de respect à son maître.

      Si l'on peut retirer une règle commune à toutes les civilisations que je connaisse, la voici: il est interdit aux gens du commun de tuer une personne de la classe dominante. Nous sommes donc loin des valeurs chrétiennes.

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    2. Tu comprends la différence entre "des" et "toutes les" ?

      Le fait que "des" civilisations très éloignées partagent les mêmes fondamentaux dit quelque chose de la nature humaine et de l'oeuvre de la raison en elle.

      Il n'est pas nécessaire que "toutes les" civilisations les partagent. Chaque civilisation a aussi ses perversions.

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    3. @incarnare : vous êtes méchant.

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    4. « J'énonce un énoncé général valide pour toutes civilisations et toutes époques et je rejette comme perversions et exceptions les cas que l'on me cite et qui ne rentrent pas dans ma règle. »

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  5. Vous n'adoptez pas un point de vue féministe sur ces questions, qui pourtant concernent les femmes, et ont à voir avec la domination masculine.
    Une des raisons probables de l'origine du patriarcat, est sans doute la volonté des hommes de s'approprier le corps des femmes pour s'assurer de leur filiation. Cette appropriation passe par des rapports forcés (viol) qui aboutissent à des grossesses forcées. Voilà depuis des siècles, le destin des femmes.

    Il y a une différence entre travailler avec ses bras, et être prostituées ou mères porteuses. Déjà la figure du travailleur est une figure masculine, au moins traditionnellement (les femmes sont sur le marché du travail depuis récemment, et encore maintenant leur salaire sert de salaire d'appoint, en général). La figure de la prostituée est féminine. Ne vous êtes vous jamais demandé pourquoi ceci ?

    La différence entre un travail et la prostitution ou la GPA, c'est que dans le cadre du travail, un capitaliste n'est pas intéressé intrinsèquement par le corps de son travailleur. Ce qui l'intéresse, c'est le produit final. Dans la prostitution et la GPA, c'est le corps de la femme, une partie en particulier, qui l'intéresse.
    http://femcitations.wordpress.com/2014/03/20/prostitution/

    Maintenant, je propose qu'on laisse un peu tomber le monde des idées, pour un peu s'intéresser à ce qu'est concrètement la prostitution et la GPA.

    Imaginez-vous être prostitué. Imaginez devoir sucer 10 bites par jour (10 c'est pas énorme pour une prostituée), sans aucun désir, il va de soi. Franchement ?! Imaginez que pour survivre, vous devez en passer par là. Il y a contrainte. En quoi, est-ce si différent d'un viol ? Quelle est la différence entre un viol par un homme qui fait du chantage, et un client qui paye ? Dans les deux cas, y'a chantage, contrainte : "si tu ne me laisse pas l'accès ton corps, tu n'auras pas de quoi manger".

    Pourquoi alors pénaliser le harcèlement sexuel ? Le harcèlement sexuel est pénalisé car on considère que le monde du travail ne doit pas s'introduire dans la sexualité de ses employées. La sexualité est un monde intime, dans lequel autrui ne doit pas s'introduire sans mon consentement.

    Dire que le consentement sexuel peut être monnayé, c'est aussi oublier toute la spécificité des violences sexuelles, qui font des dégâts sur la santé psychologiques et physiques. Et la prostitution fait les mêmes dégâts.
    Je suis au service de mon patron. Si la prostitution est un travail, pourquoi ne pas accepter le salariat prostitutionnel (comme en Allemagne, avec la légalisation du proxénétisme) ? Pourquoi alors un patron/proxénète ne pourrait pas demander à une prostituée d'exercer certains actes ? Après tout, le travailleur doit aussi obéir à son patron. Considérer la prostitution comme un travail, c'est accepter l'idée qu'un rapport sexuel peut être contraint, puisque c'est poser l'idée qu'elle peut entrer dans le monde du travail, rempli de contraintes (contraintes économiques, contrainte par un patron, etc). C'est donc, de facto, rendre le viol acceptable.

    Quant à la GPA, si c'est un travail, alors c'est un travail qui a lieu 24h/24h 7/7, pendant 9 mois. Connaissez-vous beaucoup de travail avec des horaires pareilles ? En tant que femmes, je vois ainsi la GPA : on paye une femme pour utiliser son corps pour la fabrication d'un bébé. C'est limite du parasitage. Elle est réduite à être un incubateur. Une réification poussée à l'extrême... pour permettre aux hommes d'utiliser pour eux, encore une fois, le corps des femmes (couples homosexuels, mais aussi couple hétéro - on sait que le GPA plait surtout aux hommes, car c'est eux qui tiennent en général au lien biologique)

    Bref, tout ça est à mettre en lien avec le destin des femmes dans une société patriarcale : contraintes au sexe, contrainte à la grossesse, soit par la force, soit par la contrainte économique.

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    1. "Vous n'adoptez pas un point de vue féministe sur ces questions"

      Vous savez aussi bien que moi que les féministes sont très partagées sur ces questions, et qu'il existe des courants féministes pro-GPA, pro-voile, antiabolitionnistes... Je peux tout à fait entendre qu'en tant qu'homme, il ne me revient pas d'avoir le dernier mot sur ces questions, mais cette façon de dire implicitement que le vrai féminisme est le votre et que le point de vue des militantes féministes qui disent exactement le contraire n'est pas vraiment "un point de vue féministe" me parait quelque peu discutable.

      " Ne vous êtes vous jamais demandé pourquoi ceci ?"

      Si, et je me suis même demandé si ce n'était pas justement cette connotation "féminine" et sexuelle de la GPA et de la prostitution qui les rendait si inavouables et tabous. De la même façon qu'on va davantage reprocher à une femme certaines tenues ou certains comportements, il me semble que c'est une forme de "tabou moral" lié à une "dignité" supposée plus evanescente du corps de la femme qui est en jeu, et non une différence qualitativement incommensurable entre les rapports sociaux à l'oeuvre, d'une part, dans le travail salarié "normal", et de l'autre, dans la prostitution ou la GPA, qui donnerait un sens à l'expression "marchandisation de l'humain", que vos commentaires ne m'aient pour l'intstant pas vraiment à penser plus clairement.

      "Dans la prostitution et la GPA, c'est le corps de la femme, une partie en particulier, qui l'intéresse."

      Ca me parait très discutable: dans le cas dans la prostitution, c'est plutôt le plaisir qui me parait la fin ultime, et dans la GPA, la parenté. Dans les deux cas, c'est la force de travail qui est vendue, et non le corps, qui reste in fine la propriété de la prostituée ou de la femme porteuse (dans le cas d'un rapport consenti évidemment, et non, pour moi la prostitution consentie n'est pas un viol).

      "Imaginez-vous être prostitué. Imaginez devoir sucer 10 bites par jour (10 c'est pas énorme pour une prostituée), sans aucun désir, il va de soi. Franchement ?! Imaginez que pour survivre, vous devez en passer par là. Il y a contrainte. En quoi, est-ce si différent d'un viol ? Quelle est la différence entre un viol par un homme qui fait du chantage, et un client qui paye ? Dans les deux cas, y'a chantage, contrainte : "si tu ne me laisse pas l'accès ton corps, tu n'auras pas de quoi manger"."

      Je ne peux qu'imaginer en effet. C'est pourquoi personnellement je préfère me fier à la parole de celles qui l'ont vécu. Et quand j'entends la parole de prostituées qui revendiquent pour elles-mêmes le choix de se prostituer, et situent le débat sur la question des conditions de travail, plutôt que sur l'interdit moral de principe, je lui accorde une priorité méthodologique sur les théories matérialistes abstraites (même si j'essaie aussi d'entendre le discours des "survivantes", qui ont vécu une prostitution non consentie ou avec des conditions de travail particulièrement affreuses).







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    2. "Pourquoi alors pénaliser le harcèlement sexuel ? Le harcèlement sexuel est pénalisé car on considère que le monde du travail ne doit pas s'introduire dans la sexualité de ses employées. La sexualité est un monde intime, dans lequel autrui ne doit pas s'introduire sans mon consentement."

      Je serai très curieux d'avoir un exemple de ce harcèlement sexuel consenti pas les deux parties que vous évoquez. Jusqu'ici, j'avais bêtement cru que "hacèlement" et "consentement" étaient des notions mutuellement exclusives.

      "Dire que le consentement sexuel peut être monnayé, c'est aussi oublier toute la spécificité des violences sexuelles, qui font des dégâts sur la santé psychologiques et physiques. Et la prostitution fait les mêmes dégâts. "

      Violence implique absence de consentement, ce qui touche à mon avis aux conditions de travail et non à la nature du travail. Ayant moi-même été victime de harcèlement moral à mon trvail dans le passé, il ne me semble pas ignorer totalement les souffrances physiques et psychiques liées à l'activité professionnelle, qu'elle qu'elle soit.

      " Considérer la prostitution comme un travail, c'est accepter l'idée qu'un rapport sexuel peut être contraint, puisque c'est poser l'idée qu'elle peut entrer dans le monde du travail, rempli de contraintes (contraintes économiques, contrainte par un patron, etc). C'est donc, de facto, rendre le viol acceptable."

      Soutenir que travailler par obligation économique (ce qui est le cas de quoi? 99% de la population?) est assimilable à une contrainte, une privation du consentement, telle que celle-ci suffirait à assimiler la prostitution à un viol, implique de considérer toute forme de travail comme de l'esclavage. Là encore, une telle approche n'aide nullement à penser une spécificité de cette "marchandisation de l'humain" que seraient la prostitution et la GPA.

      Les sportifs de haut niveau, les mannequins, voire les acteurs pendant un tournage... Les candidats dans une série de télé réalité. Les journalistes en zone de guerre. Les policiers, les pompiers, qui epuvent se faire réveiller à toute heure de la nuit pour risquer leur vie... Les militaires... Tous ceux dont le corps est l'outil principal, ou dont le travail implique des risques physiques. Ce débat est à mon avis celui-des conditions de travail, une fois encore, et non celui d'une spécificité de la GPA.

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    3. "Les sportifs de haut niveau, les mannequins, voire les acteurs pendant un tournage... Les candidats dans une série de télé réalité. Les journalistes en zone de guerre. Les policiers, les pompiers, qui epuvent se faire réveiller à toute heure de la nuit pour risquer leur vie... Les militaires... Tous ceux dont le corps est l'outil principal, ou dont le travail implique des risques physiques. Ce débat est à mon avis celui-des conditions de travail, une fois encore, et non celui d'une spécificité de la GPA."

      Ce passage répondait à:

      "Quant à la GPA, si c'est un travail, alors c'est un travail qui a lieu 24h/24h 7/7, pendant 9 mois. Connaissez-vous beaucoup de travail avec des horaires pareilles ? "

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    4. " Ayant moi-même été victime de harcèlement moral à mon trvail dans le passé"

      Je distingue cela dit entre harcèlement moral et harcèlement sexuel, mais je ne vois pas en quoi, par essence le "travail du sexe" impliquerait davantage le second que le travail "ordinaire" le premier, même si je reconnais que dans les conditions actuelles, il peut souvent l'impliquer dans les faits. Sur ce point, il me semble que la réflexion doit partir de l'expéreince des prostituées des différents côtés du débat, et que nous ne le trancherons pas à nous deux par des analyses abstraites ou des pétitions de principes.

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    5. C'est intéressant, j'avais hier une discussion au sujet de la GPA. Je disais que dans la majorité des métiers,
      1) on a des horaires et en dehors on n'est plus dans le métier
      2) on ne met pas en cause son intégrité physique
      3) on peut démissionner à tout instant.

      La GPA viole ces 3 principes.

      D'accord, le point 1) n'est pas vérifié par certains métiers (p.ex. métiers intellectuels où l'on "emporte" ses problèmes avec soi) et 2) il y a beaucoup de métiers physiques. Mais le seul métier qui me semblait violer à la fois 1) et 2) est celui de soldat en opération: on l'est 24h/24h et on risque la blessure et la mort. Qui plus est ce métier vérifie 3), à savoir qu'on ne peut déserter.

      Avoir une armée est semble-t-il une nécessité pour un état souverain qui entend mener une politique étrangère indépendante et ne pas devoir dépendre des autres pour se protéger. Est-ce qu'il y a un tel argument en faveur de la GPA?

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    6. J'avoue que le point 3) me pose question et qu'il faut que j'y réfléchisse davantage. Cela dit, il me semble que sa possibilité, certes exclue au bout d'un certain laps de temps pour la GPA, est très relative dans beaucoup de situations concrètes, au point d'en devenir quasiment abstraite. J'évoquais les situations de harcèlement moral: comment expliquer que des personnes se laissent enfermer complètement par le stress et la peur, qu'elles n'arrivent plus à décrocher pendant les we et les vacances, qu'elles subissent des conséquences physiologiques (burn out, alcoolisme, insomnies etc.), qu'elles en viennent parfois jusqu'au suicide, sans prendre sérieusement en compte cette possibilité de la démission, si ce n'est que pour elles, cette possibilité n'en est pas vraiment une (sanction financière immédiate, extrême difficulté de retrouver du travail)?

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    7. Je n'ai pas le temps de répondre en détails à vos commentaires... du coup je ne répondrai que sur deux points :

      "Je serai très curieux d'avoir un exemple de ce harcèlement sexuel consenti pas les deux parties que vous évoquez. Jusqu'ici, j'avais bêtement cru que "hacèlement" et "consentement" étaient des notions mutuellement exclusives."
      Un supérieur ne peut pas proposer à une employée du sexe contre une augmentation/un meilleur poste. Rien que proposer relève du harcèlement sexuel. Et même si l'employée est OK pour cet arrangement (consentement), c'est pénalisé.

      "C'est pourquoi personnellement je préfère me fier à la parole de celles qui l'ont vécu."
      Je vous invite alors à aussi lire les femmes qui ont connu la prostitution et qui ne sont pas au STRASS. Notamment de celles qui s'auto-appellent "Survivantes de la prostitution".

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    8. Dernier commentaire :

      ""Dans la prostitution et la GPA, c'est le corps de la femme, une partie en particulier, qui l'intéresse."

      Ca me parait très discutable: dans le cas dans la prostitution, c'est plutôt le plaisir qui me parait la fin ultime, et dans la GPA, la parenté. Dans les deux cas, c'est la force de travail qui est vendue, et non le corps, qui reste in fine la propriété de la prostituée ou de la femme porteuse (dans le cas d'un rapport consenti évidemment, et non, pour moi la prostitution consentie n'est pas un viol)."

      Ce n'est pas le plaisir physique en tant que tel, qui est au coeur de la prostitution, mais bien l'accès au corps d'autrui (tout comme pour le viol). Sinon, les prostitueurs et les violeurs choisiraient la masturbation. Evidemment, ils ont plus de plaisir en violant/en payant pour un rapport sexuel : cela signifie bien que ce n'est pas la sensation physique à l'état brut qui les intéresse, mais le rapport de pouvoir avec l'autre. Avez vous lu le billet que j'ai mis en lien ?http://femcitations.wordpress.com/2014/03/20/prostitution/

      Quant à la GPA... oui c'est vrai, c'est bien l'enfant (avec lien biologique) l'intérêt final... mais pour cela, il faut nécessairement passer directement par le corps d'une femme. Donc c'est vrai, vous avez raison sur ce point : le corps de la femme n'est qu'un moyen d'accès à la filiation. Il n'empêche que je viens de réaliser une chose : en disant que la GPA est un travail, que la mère porteuse vend sa force de travail pour la réalisation d'un produit... et ben alors, on ne peut en déduire qu'une chose : alors le produit, c'est l'enfant. Et franchement c'est flippant.

      Allez, sinon je réponds à un dernier point : oui, il y a des femmes féministes qui partagent votre avis. Mais elles, comme vous, n'intégrez pas la domination masculine dans votre analyse. Quid de l'oppression des femmes ? Quid de la fondation de la domination masculine qui passe par l'appropriation du corps des femmes pour s'assurer de sa filiation ? On est en plein dedans, pourtant vous n'en parlez pas.

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    9. "Quid de l'oppression des femmes ? Quid de la fondation de la domination masculine qui passe par l'appropriation du corps des femmes pour s'assurer de sa filiation ? On est en plein dedans, pourtant vous n'en parlez pas."

      Cette manière de focaliser la définition de l'exploitation patriarcale sur "l'appropriation du corps de la femme" me met en effet un peu mal à l'aise. Quid par exemple des femmes qui sont nées dans un corps bilogique d'homme, des femmes trans? certaines féministes, dans la lignée de L'empire transsexuel de Janice Raymond, dénoncent justement les femmes trans (qui sont pourtant victime d'une oppression encore plus forte et explicitement violente que beaucoup de femmes cis, viol inclus), comme des sortes de sous marins du patriarcat, un aboutissement ultime de 'l'appropriation ducorps des femmes par les hommes"? Comment situez vous votre propre grille d'analyse "corporelle" du patriarcat par rapport à ces analyses?

      "Je vous invite alors à aussi lire les femmes qui ont connu la prostitution et qui ne sont pas au STRASS. Notamment de celles qui s'auto-appellent "Survivantes de la prostitution"."

      Comme indiqué ici:
      " Et quand j'entends la parole de prostituées qui revendiquent pour elles-mêmes le choix de se prostituer, et situent le débat sur la question des conditions de travail, plutôt que sur l'interdit moral de principe, je lui accorde une priorité méthodologique sur les théories matérialistes abstraites (même si j'essaie aussi d'entendre le discours des "survivantes", qui ont vécu une prostitution non consentie ou avec des conditions de travail particulièrement affreuses)."

      et ici:

      "Sur ce point, il me semble que la réflexion doit partir de l'expéreince des prostituées des différents côtés du débat, et que nous ne le trancherons pas à nous deux par des analyses abstraites ou des pétitions de principes."

      C'est ce que je m'efforce de faire, avec certes bien des lacunes et des incertitudes.
      Et vous, tenez vous compte également, au cas par cas, de ces deux sources contradictoires de témoignages, ou ne retenez vous que ceux qui rentrent dans votre interprétation apparemment exclusive du patriarcat comme "appropriation du corps de la femme par l'homme"?

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    10. "Un supérieur ne peut pas proposer à une employée du sexe contre une augmentation/un meilleur poste. Rien que proposer relève du harcèlement sexuel. Et même si l'employée est OK pour cet arrangement (consentement), c'est pénalisé."

      Il s'agit d'un dispositif préventif (dans l'hypothèse où le consentement serait extorqué et où l'employée n'oserait pas exprimer tout haut son refus) et non d'un exemple qui permettrait de penser un harcèlement sexuel malgré le consentement mutuel. Ca ne me parait donc pas constituer une objection de fond à l'éthique minimale, mais ressortir du débat, beaucoup plus complexe, mais aussi moins tranché, autour de la question suivante: comment garantir un consentement éclairé? Ca ne justifie en tout cas pas de purement se passer du consentement d'autrui "pour son bien".

      "Ce n'est pas le plaisir physique en tant que tel, qui est au coeur de la prostitution, mais bien l'accès au corps d'autrui (tout comme pour le viol). Sinon, les prostitueurs et les violeurs choisiraient la masturbation. Evidemment, ils ont plus de plaisir en violant/en payant pour un rapport sexuel : cela signifie bien que ce n'est pas la sensation physique à l'état brut qui les intéresse, mais le rapport de pouvoir avec l'autre. "

      Pétition de principe pure et simple, qui contredit d'ailleurs le témoignage de certaines prostituées selon lesquelles certtains clients ne chercheraient pas tant l'échange physique qu'une certaine image d'eux mêmes qui les sortent de celle qu'ils ont d'eux mêmes au quotidien, ou même juste à discuter. Je n'en sais rien, mais je ne crois en tout cas pas qu'on puisse construire à priori une sorte de métaphysique de la prostitution qui défnirait une seule et unique motivation des clients, comme vous le faites et l'article en lien également. Il faut à mon avis partir des données brutes, citer des témoignages, des recoupements statistiques, ce que ni vous ni l'article ne faites. Ce qui donne un peu une impression de construction idéologique infalsifiable. Mais sans doute avez vous des éléments plus vérifiables à apporter?

      "Il n'empêche que je viens de réaliser une chose : en disant que la GPA est un travail, que la mère porteuse vend sa force de travail pour la réalisation d'un produit... et ben alors, on ne peut en déduire qu'une chose : alors le produit, c'est l'enfant. Et franchement c'est flippant."

      Il vous a fallu tout ce temps pour prendre conscience de cette tarte à la crème du débat sur la GPA (au passage, mon point de vue est que ce n'est pas l'enfant, qui fait l'objet d'un projet parental, et est, j'imagine, souvent aimé comme dans beaucoup de couples biologiques, mais la possibilité d'^tre parent)? Le risque peut-être de se concentrer exclusivement sur une grille d'interprétation unique: l'appropriation du corps de la femme par l'homme...

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    11. " (au passage, mon point de vue est que ce n'est pas l'enfant, qui fait l'objet d'un projet parental, et est, j'imagine, souvent aimé comme dans beaucoup de couples biologiques, mais la possibilité d'^tre parent *, qui constitue le produit de la transaction* )"

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    12. "Il s'agit d'un dispositif préventif (dans l'hypothèse où le consentement serait extorqué et où l'employée n'oserait pas exprimer tout haut son refus) et non d'un exemple qui permettrait de penser un harcèlement sexuel malgré le consentement mutuel."

      Non ! C'est parce que le salarié, en situation d'infériorité, n'a pas sa pleine liberté que c'est déjà un harcèlement que de proposer.

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    13. Je conviens que ma formulation était maladroite. Ce dispositif vise à lutter contre le consentement extorqué dans le cadre de relations hiérarchiques manifestes. Il n'atteint donc pas à mon sens sur le fond la viabilité des éthiques du consentement (qui n'ignorent pas cette question) et ne peut être, à mon sens généralisé pour justifier des discours et des pratiques qui prétendent faire le bien des personnes contre leur consentement (dans le cadre de la prostitution, du voile imposé etc. la voie la plus efficace contre l'exploitation et la plus respectueuse des personnes concernées est à mon sens celle qui consiste à donner les moyens (y compris légaux: l'application du droit du travail, ce même droit dont vous vous réclamez ici, à la prostitution) de s'émanciper elles-mêmes, de la manière et en vue des fins concrètes qui leur paraissent les plus appropriées, et non de taire constamment leur voix au prétexte qu'elles seraient des victimes dont le consentement serait forcément extorqué).

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    14. ""Il n'empêche que je viens de réaliser une chose : en disant que la GPA est un travail, que la mère porteuse vend sa force de travail pour la réalisation d'un produit... et ben alors, on ne peut en déduire qu'une chose : alors le produit, c'est l'enfant. Et franchement c'est flippant."

      Il vous a fallu tout ce temps pour prendre conscience de cette tarte à la crème du débat sur la GPA (au passage, mon point de vue est que ce n'est pas l'enfant, qui fait l'objet d'un projet parental, et est, j'imagine, souvent aimé comme dans beaucoup de couples biologiques, mais la possibilité d'^tre parent)? "

      Je reconnais cependant que formulée de la manière suivante, cette question m'empêche également pour l'instant d'avoir un avis ferme sur la GPA:

      "Il n’en reste pas moins qu’il y a bien achat, vente ou cession d’un être humain, par des voies privées, qui pourront toujours être requalifiées de simple service rendu par la gestatrice ou de simples
      droits sur l’enfant. Il serait possible de nous opposer que toutes les gara nties procédurales en matière d’adoption ne font pas obstacle à un tel transfert de droits sur l’enfant et à son
      déplacement. Soit. Nous ne savons pour l’instant faire les distinctions nécessaires ni résoudre les difficultés ainsi posées.
      Pour conclure sur ce point, il nous semble avec M. Fabre-Magnan, que le risque principal de marchandisation dans la reconnaissance de la gestation pour autrui concerne les enfants.
      L’existence de ce risque emporte-t-il condamnation définitive de la
      pratique ? Non pour l’instant. Mais il nous semble impossible d’ad
      mettre toutes les formes d’organisation privée qui conduisent à valider un contrat sur un enfant. Il serait toutefois possible, pour l’éviter, de redéfinir la maternité. Mais, cela soulevant également des difficultés pour les pères, il faudra également redéfinir la paternité. Quoi qu’il en soit, ce risque qui relève d’
      une protection de l’ordre public nous semble devoir être retenu." http://revdh.files.wordpress.com/2013/06/7seminairecatto.pdf

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  6. Et sinon : on interdit depuis longtemps certaines choses à autrui pour son bien. On pénalise un employeur qui voudrait faire travailler un employé au noir. On pénalise l'employeur qui paye son employé moins que le smic. On pénalise l'esclavage (et pourtant, y'a des gens qui y sont volontaires - dans un monde d'injustices sociales, on trouve des gens consentants pour tout, et peut-être vaut-il mieux être esclave que SDF ?...), etc. N'est ce pas un odieux paternalisme que d'interdire cela, si on suit votre raisonnement, et celui d'Ogien ? Si les deux sont consentants ?
    Pour ma part, je suis contente qu'il y ait des limites à la loi du plus fort, et j'aimerais qu'il en soit de même concernant l'asservissement des femmes.

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    1. Il me semble avoir répondu à cette remarque dans mes réponses à DM et à votre précédent commentaire.

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    2. Juste ça "Pour ma part, je suis contente qu'il y ait des limites à la loi du plus fort, et j'aimerais qu'il en soit de même concernant l'asservissement des femmes."

      Curieuse manière de limiter l'asservissement des femmes que de multiplier les contraintes de choix de vie pour celles qui en rentrent pas dans certains modèles, ou ne s'y retrouvent tout simplement pas. Je ne suis pas une femme c'est vrai, et mon propre point de vue compte beaucoup moin s dans ces débat, mais pourquoi, sur la foi de votre parole, appuierais-je des lois qui passent purement sous silence les choix d'autres femmes, et rendent leur vie plus difficile d'après leur propre témoignage?

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    3. "multiplier les contraintes de choix de vie"

      Est-ce que pour vous interdire le travail le dimanche, c'est aussi limiter un choix de vie, ou est-ce que vous raisonnez ainsi que pour la prostitution ?

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    4. "Est-ce que pour vous interdire le travail le dimanche, c'est aussi limiter un choix de vie, ou est-ce que vous raisonnez ainsi que pour la prostitution ?"

      Pour moi, l'interdiction du travail le dimanche relève davantage d'une discussion conséquentialiste sur les conditions de travail que d'une interdiction déontologiste qui s'exprimerait en termes absolus.

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  7. Et le bébé ? La grossesse n’est pas seulement un processus physiologique, on sait très bien que le futur bébé est en communication émotionnelle avec sa mère (pardon, sa gestatrice). Qui a déjà vu un bébé à la naissance sait que pour lui l’univers se divise en deux moitiés fort inégales: sa mère (pardon, sa gestatrice), et le reste du monde. Il trouve réconfort dans la proximité physique de sa mère (pardon, sa gestatrice), et inquiétude partout ailleurs. Il fait très bien la différence entre celle qui l’a porté neuf mois, et n’importe qui d’autre. Le bébé faisant l’objet d’une GPA sera donc indiscutablement soumis à un préjudice important, quand bien même il n’en aurait aucun souvenir plus tard.

    Ne faut-il pas en fait retourner la question ? Pourquoi diable faudrait-il que la GPA soit une pratique légale et organisée ? Pour que des gens puissent avoir les enfants qu’ils désirent, de la manière qu’ils ont choisie, et que personne ne puisse lever un sourcil (la désapprobation, c'est si violent...) ? C’est un peu court, quand il existe des alternatives ne soulevant pas les mêmes inquiétudes… et pas de droit à l’enfant, n’est-ce pas ?

    La France pratique plus de 200.000 avortements par an, environ une femme sur trois fera ce choix pendant sa vie ; pourtant moins de 1.000 bébés sont confiés à l’adoption à la naissance, et le plus souvent dans des circonstances où l’avortement n’a pas été une option. Des grossesses altruistes, vis-à-vis des couples stériles ou… des bébés dont la meilleure alternative est la destruction, on ne demanderait pas mieux que d’en voir… on attend les campagnes dans le métro : « Enceinte par accident ? Vous pouvez donner le bonheur d’être parent… » (cf. campagnes pour les dons de gamète… ici). Je serai sincèrement enchantée de trouver un terrain d’entente avec tous ces bienfaiteurs qui se disent si soucieux de la souffrance des couples en attente d’enfant, et si confiants dans l’altruisme des femmes.
    D’ici là, je suis portée à croire qu’il y a des motivations nettement plus louches derrière cette poussée pour la GPA.

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    1. "Et le bébé ? La grossesse n’est pas seulement un processus physiologique, on sait très bien que le futur bébé est en communication émotionnelle avec sa mère (pardon, sa gestatrice). Qui a déjà vu un bébé à la naissance sait que pour lui l’univers se divise en deux moitiés fort inégales: sa mère (pardon, sa gestatrice), et le reste du monde. Il trouve réconfort dans la proximité physique de sa mère (pardon, sa gestatrice), et inquiétude partout ailleurs. Il fait très bien la différence entre celle qui l’a porté neuf mois, et n’importe qui d’autre. Le bébé faisant l’objet d’une GPA sera donc indiscutablement soumis à un préjudice important, quand bien même il n’en aurait aucun souvenir plus tard. "

      1) Il me semblait avoir écrit à plusieurs reprise dans ce billet qu'il portait sur la marchandisation de l'humain, et non sur la GPA, débat que je n'est pas suffisamment approfondi. Cet argument me parait en effet faire partie des questions à examiner attentivement.

      2) Il me parait néanmoins que votre affirmation repose sur une pétition de principe non étayée, et non sur un consensus scientifique. En sens contraire par exempe: http://books.google.fr/books?id=YoB9PAv4-RcC&lpg=PA206&ots=4tq1UUq0j-&dq=gpa%20psychologue&hl=fr&pg=PA206#v=onepage&q=gpa%20psychologue&f=false

      Je rappelle également que la GPA est légale dans plusieurs pays: autant exeminer ce qui s'y passe, plutôt que de spéculer dans l'abstrait. Par ailleurs, les nombreuses affirmations très contestables sur la maternité et la parentalité pendant le débat sur le mariage gay, érigées dogmatiques en vérités universelles par certains m'incitent à la plus grande prudence face aux grandes déclarations sur les liens entre mère et enfant (la prudence peut, et doit, s'exercer dans les deux sens il est vrai).

      "D’ici là, je suis portée à croire qu’il y a des motivations nettement plus louches derrière cette poussée pour la GPA. "

      Je suis fatigué, mais vraiment fatigué, de ce genre de dénonciations vagues qui ont pour principal effet d'inciter à la peur et d'empêcher le débat de retrouver un semblant de sérénité.

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  8. Cela dit, le lien suivant me parait constituer, sur le plan juridique, une argumentation féministe nuancée du maintien de l'interdiction de la GPA, qui reprend d'ailleurs de manière convaincante certaines objections qui m'ont été opposées ci-dessus: http://revdh.files.wordpress.com/2013/06/7seminairecatto.pdf

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  9. En plus des objections que j'avais levées ci-dessus, une observation:

    Dans la plupart des métiers, on emploie une capacité volontaire et consciente de la personne, qui souvent nécessite des qualifications.

    Dans la GPA, on loue un organe et un processus physiologique sur lequel la personne n'a aucun contrôle.

    Côté métier, l'exception est peut-être à chercher du côté des mannequins, où on loue une plastique. Quant aux sportifs, on emploie non seulement leur corps mais aussi leur savoir-faire, qui s'obtient par des entraînements.

    Le seul analogue qui me vient à l'esprit est celui des nourrices anciennes, qui allaitaient les enfants qui leur étaient confiés.

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    1. Les expériences médicales rémunérées ( genre test de produits médicaux ) aussi il me semble ... Et il y a les situations intermédiaires: des acteurs qui sont recrutés pour une compétence, mais aussi pour une ressemblance physique , et parfois surtout pour cette dernière .

      Cela me paraît constituer une objection, et non une simple spécificité, uniquement si on se place du point de vue d'une morale maximaliste,, qui sacralise le corps au delà du libre arbitre de la personne concernée , ce qui est un ékément du débat.

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  10. Bonjour ! Un échange twitter avec Una Donna m'a renvoyé à votre billet, que j'ai donc relu. Je ne me sens pas bien armée intellectuellement pour y réagir de manière très développée, mais j'y ai trouvé des pistes de réflexion tout à fait intéressantes, essentiellement autour de cette notion d'"éthique minimaliste". Je trouve que vous pointez bien une de ses limites, à savoir qu'elle achoppe nécessairement, en contexte chrétien, sur la responsabilité de l'individu envers lui-même face à Dieu. Mais comme fondement d'une éthique sociale, elle peut être une base solide - mais en même temps, peut-on réellement, dans un corps social, penser ce qu'on se fait à soi-même comme totalement sans conséquence sur les autres (c'est, si je ne m'abuse, le fondement de la volonté de décréminaliser la consommation de stupéfiants, par exemple) ? Un argument classique contre l'obligation du port de la ceinture en voiture, par exemple, est qu'on doit être libre de prendre des risques pour soi ("ok, je sais que j'y risque ma vie, mais ce sont mes oignons, je ne mets pas en danger la vie d'autrui"). Sauf qu'à part mort sur le coup, de fait, un accidenté grave coûte cher à la société, et d'une certaine manière lui nuit par l'accaparement d'une richesse pour le sauver, le soigner, le rééduquer, lui donner de quoi vivre en cas d'incapacité etc. Existe-t-il réellement des situations où quelqu'un qui se nuit à lui-même ne nuit pas en même temps à autrui ? dans le cas de la GPA, vous le dites dans vos commentaires : si on peut envisager qu'elle ne nuise pas à la mère (consentement éclairé, etc. ; je vous suis complètement sur le fait que condamner la GPA au nom de la liberté des femmes me semble très bancal), ne nuit-elle réellement à personne ? (je n'ai pas la réponse).

    Le problème du discours moral "maximaliste" est qu'il prétend définir ce qui nuit à l'individu, hors de toute prise en compte de l'unicité de chaque expérience individuelle, comme vous le pointez fort justement. Plus qu'à la GPA - qui pose la question de l'intérêt de l'enfant -, c'est effectivement autour de questions comme la prostitution, ou la fin de vie (mais là, on n'est pas dans cette problématique de "marchandisation du corps humain"), que cela peut poser des difficultés.
    J'avoue être généralement très perplexe devant ces questions. Elles me semblent témoigner aussi de la tension entre la liberté individuelle, des formes de responsabilité collective (la prostitution, même volontaire, ne nuit-elle pas au corps social ?), et, pour le chrétien, le rapport intime à Dieu.
    Enfin, vous pointez notamment dans les commentaires que la question-clef sous-jacente est celle du consentement libre. Mais n'avons-nous pas trop facilement tendance à conclure d'un choix qui nous semble moralement mauvais (parce que la personne "se nuit à elle-même") qu'il est forcément le fruit d'un consentement faussé ?
    Mais tout est-il "consentible" ? (c'est quoi, l'adjectif correct ????).

    Coïncidence, le dernier billet de Maître Eolas est sur la prostitution :
    http://www.maitre-eolas.fr/post/2014/10/12/Martine-et-Yuliana

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  11. En 2010 déjà une tentative de faire de la GPA une loi. http://www.senat.fr/leg/ppl09-234.html

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